Shukumei 1969-2010 | 宿命 1969-2010

Sans l’avoir forcément vécu, tout Français a déjà entendu parler de Mai 68, ce mouvement social ayant profondément marqué le pays, mais aussi quelques autres endroits sur le globe. En revanche, peu savent certainement qu’au Japon, à cette même date, les étudiants se révoltaient également. La jeunesse s’est mobilisée et soulevée contre le gouvernement dont elle se défiait pour diverses raisons. Les affrontements furent extrêmement violents, voire sanglants. Étonnamment, alors que les séries nippones n’hésitent jamais à plonger dans le passé, elles ne s’orientent qu’assez rarement vers une époque plus contemporaine. S’agit-il d’une frilosité de la part des producteurs ? Ont-ils peur de froisser l’opinion publique, de réveiller des susceptibilités ? Bonne question. C’est donc plutôt intriguée que je suis tombée sur Shukumei 1969-2010 transposant une partie de l’œuvre littéraire de Nire Shûhei publiée périodiquement entre 2004 et 2007. La fiction télévisée se constitue de huit épisodes de quarante-cinq minutes diffusés sur TV Asahi entre janvier et mars 2010. Aucun spoiler.

Arikawa Takashi rêve d’embrasser une carrière politique, mais dans l’attente, il travaille consciencieusement en tant que bureaucrate. Quand un intime du Premier ministre lui propose d’épouser sa propre fille, il voit là l’occasion de mettre les pieds dans cet univers l’attirant depuis toujours. En plus de satisfaire ses ambitions, il continuera aussi de plaire à sa mère dont il est très proche et qui, depuis sa naissance, veille à le pousser au sommet du pouvoir. Toutefois, c’est souvent lorsque l’on cherche à refouler un passé embarrassant qu’il finit par revenir et bouleverser des fondements familiaux finalement plutôt branlants.

Le récit et les rebondissements de Shukumei 1969-2010 amènent immédiatement à penser à l’atmosphère étouffante de Karei Naru Ichizoku. Il est impossible de trop en dire au risque de dévoiler des éléments clés de l’intrigue, mais les deux séries possèdent de nombreux points communs. Toutes deux ont d’ailleurs pour principale similarité d’axer leur propos sur une famille dysfonctionnelle en proie aux secrets et mensonges. Tout le monde manipule et personne ne peut réellement faire confiance à son prochain. Malheureusement, la production nous intéressant aujourd’hui s’avère nettement inférieure à la susnommée. Elle oublie par exemple de densifier son cadre socio-politico-historique et s’attarde sur des personnages antipathiques n’inspirant pas grand-chose. Un souffle tourmenté aurait permis d’asseoir la dimension shakespearienne de cette fresque familiale plongeant progressivement dans des abîmes de souffrance. À la place, les rebondissements mélodramatiques à souhait, les révélations de dernière minute et autres coïncidences inespérées pullulent. Les amateurs des soap opera y trouveront au moins en partie leur compte, mais ceux cherchant davantage de naturel et de subtilité lèveront assez régulièrement les yeux au ciel. D’ailleurs, la forme de cette série joue le jeu puisqu’elle se dote de musiques virevoltantes, d’un certain théâtralisme et de métaphores symboliques quelque peu kitsch.

La route d’Arikawa Takashi semblait toute tracée. En toute logique, il aurait effectivement dû prendre la relève de sa mère dirigeant d’une main de fer plusieurs hôpitaux. Pourtant, il a choisi une voie plus étonnante et, à première vue, moins clinquante. Jusqu’à présent, il travaille consciencieusement au sein du ministère des Finances. Son sérieux et sa rigueur sont bien vus, mais il reste malgré tout en retrait. Sa vie personnelle apparaît tout aussi discrète et personne n’est au courant qu’il fréquente une seule femme depuis dix ans, la trader Sasayama Nobuko (Koike Eiko – Shokuzai). La tradition nippone voudrait qu’il lui demande sa main, mais il ne le fait pas. Pire, il décide même de rompre abruptement, sans réelle explication, le jour où un pont d’or lui est offert. Le patriarche Shirai Shinichirô, un homme exerçant parmi les hautes sphères politiques, lui suggère d’épouser sa fille aînée, Naoko (Uehara Misa). Cette proposition n’est pas désintéressée, car ce requin aux dents longues constate que les richesses de sa belle-famille fondent comme neige au soleil. En s’associant aux Arikawa, ses caisses se regarniraient et il pourrait poursuivre ses activités. Le chef des Shirai campé par Okuda Eiji ne recule devant rien et se révèle hautement détestable. Takashi et sa mère ne sont pas naïfs, mais voient là aussi une opportunité. Cette union arrangée a vraisemblablement tout pour plaire. Sauf que l’ex-petite amie n’a pas dit son dernier mot et que, surtout, les futurs mariés sont bien plus liés qu’ils ne pourraient le croire. Leur père et mère respectifs ne sont pas des inconnus et, courant 1969, se sont rencontrés à plusieurs reprises alors que les violences estudiantines faisaient rage.

Sur le papier, Shukumei 1969-2010 entremêle donc la sphère politique à une plus intime. Or, la première est presque inexistante malgré quelques tentatives de développement. La majorité des épisodes tournent autour de la révélation de la fin de la deuxième semaine de diffusion, oubliant tout le reste sur leur passage. L’occasion aurait été d’explorer les jeux de pouvoir au sein du gouvernement et des hautes instances de la finance, de mettre en avant les manipulations et autres dissensions, ou encore de montrer l’influence de l’argent sur ce microcosme vérolé par les ambitions de chacun. Le scénario demeure malheureusement un peu trop simpliste d’autant plus que son cadre historique, avec les mouvements sociaux des années 1968-1969, n’est pas davantage exploité. Associer des images d’archives aux flashbacks des principales figures de la série n’est pas dénué d’intérêt, mais il importe alors d’expliquer le contexte et de prouver pourquoi cette époque fut aussi dure, pessimiste et presque traumatisante pour certains. La mère de Takashi paraît en être sortie peu indemne si ce n’est que ses blessures latentes se veulent à l’écran presque incompréhensibles. Ne comptez donc pas apprendre quoi que ce soit sur cette période trouble dont l’assaut par les forces de l’ordre du hall Yasuda de l’université de Tôkyô fut le point culminant. À la place, les épisodes se contentent d’illustrer scolairement les personnages agir parfois stupidement et de manière redondante. En revanche, l’instrumentalisation des enfants par les parents est cruellement mise en scène et source de passages dramatiques. Le père des Shirai en est le parfait représentant, lui qui n’hésite jamais à utiliser ses filles – dont la cadette est jouée par Fujii Mina (Bloody Monday) –, sa femme (Matsuzaka Keiko – Madonna Verde, Erai Tokoro ni Totsuide Shimatta!) et n’importe qui pour conserver une domination pourtant fort fragile. Son esprit retors le pousse même à oublier sa conscience et son sens moral. Le comportement ambigu et les retournements de situation dépeints dans cette production amèneraient quasiment à penser que les scénaristes ne sont pas japonais, mais coréens !

Le protagoniste de Shukumei 1969-2010 est un individu froid n’ayant guère fréquenté son géniteur, décédé quand qu’il n’était encore qu’un enfant. Sa mère, Mina (Maya Kyôko – Churasan), l’éleva de son mieux, mais ne parvint pas à annihiler ce sentiment de solitude parasitant son fils alors unique. Takashi n’est pas foncièrement désagréable ; il est en fait incolore et ne dégage rien. L’interprétation timorée de Kitamura Kazuki (Neko Zamurai, Tenchijin) favorise le côté constipé du héros, ce qui n’arrange pas la donne. Au début de la série, son couple avec l’enjouée Nobuko semble solide et tous deux ont apparemment tout pour être heureux. Le jour où il fait la connaissance de celle qu’il est supposé épouser, Naoko, il laisse tomber son ancienne compagne comme une vulgaire chaussette. Ses ambitions politiques ne sont pas les seules raisons de cette rupture, car il a le coup de foudre pour sa douce promise cherchant à plaire à son père, quitte à se transformer en martyre. La dynamique du futur ménage ne se révèle pas non plus extraordinaire et manque d’alchimie, de papillons dans le ventre et d’une véritable progression. La caméra suggère bien trop abstraitement des comportements et a la fâcheuse manie de ne pas illustrer des scènes d’affection qui, justement, permettraient de rendre ces figures plus attachantes et convaincantes. La réaction de l’ex-petite amie de Takashi se veut aussi caricaturale et peu crédible par rapport à sa caractérisation initiale ; tout ce qui gravite autour d’elle, avec son père et son frère, brise en plus le rythme déjà vacillant de la série. En réalité, Shukumei 1969-2010 a peut-être pour principale tare d’étirer sa grande déclaration et d’occulter tout le reste. Ironiquement, l’épilogue lance de nouvelles pistes stimulantes sortant enfin du registre jusque-là prépondérant, et le clap de fin retentit au moment le plus intéressant. Il semblerait qu’une seconde saison adaptant la suite du roman fut envisagée, mais elle n’a jamais été mise en chantier… dommage.

Pour conclure, malgré ses nombreux travers scénaristiques et des personnages peu agréables, Shukumei 1969-2010 dispose de plusieurs atouts pour proposer un divertissement relativement convenable. En embrassant pleinement les codes et ressorts éculés des soap opera, elle illustre le parcours de deux familles se réunissant pour le pire comme pour le meilleur. Les enfants veulent être maîtres de leur destin, mais apprennent à leurs dépens et bien trop tard que les dés sont pipés dès le départ. Derrière leur dos, les parents n’hésitent pas à les manipuler et à continuer de nourrir le feu d’une situation incontrôlable et diaboliquement tragique. Si les intrigues politiques demeurent bien trop en arrière-plan, les amateurs des thématiques propices aux secrets, corruptions et autres éléments dignes des mélodrames intergénérationnels seront peut-être ravis devant cette fiction à mon goût trop clichée.

By |2017-05-01T13:58:15+02:00février 17th, 2016|Séries japonaises, Shukumei 1969-2010|2 Comments

GARO: Makai no Hana | 牙狼: 魔戒ノ花

Maintenant qu’elle est lancée, la franchise GARO paraît désormais inarrêtable. Après deux premières saisons, quelques films et autres bonus, ou encore une sorte de réécriture dans un monde parallèle, il est l’heure de commencer une nouvelle histoire qui, toutefois, possède de nombreux points communs avec celle de Kôga et de ses compères. Si vous êtes perdus dans les méandres de l’univers de ce tokusatsu, n’hésitez pas à consulter ce billet récapitulatif. Bref, aujourd’hui, discutons donc de GARO: Makai no Hana dont le titre peut être traduit par la fleur Makai. Cette série est composée de vingt-cinq épisodes d’une petite vingtaine de minutes diffusés sur TV Tokyo entre avril et septembre 2014. Elle peut très bien se regarder indépendamment du reste. Aucun spoiler.

Saejima Raiga est le chevalier Makai portant fièrement les couleurs de Garo. Bien qu’il soit investi par sa mission d’annihiler les Horrors, il mène une vie relativement stable. Or, quand un de ces monstres, la puissante Eiris, est libéré par une personne malintentionnée, il importe de rapidement en venir à bout au risque de voir la planète décimée. La situation se corse d’autant plus que cette vile créature est difficile à attraper et qu’elle s’entoure de congénères devant être anéantis. Pour l’aider, le jeune homme est alors secondé par un outil fort original et un de ses collègues.

Le nom du héros ne laisse que peu de doute : oui, il est bel et bien de la même famille que Kôga, celui qui combattait les Horrors dans la fiction d’origine. Raiga n’est clairement pas n’importe qui puisqu’il est, en réalité, le fils de Kaoru et du chevalier taiseux assez monolithique. Makai no Hana s’inscrit une vingtaine d’années après la fin du film Sôkoku no Maryû et suit donc la chronologie de l’histoire de base de la franchise. Pour autant, cette série ne nécessite pas de connaître ce qui s’est déroulé auparavant étant donné qu’elle n’y fait que rarement référence et qu’elle reprend scolairement tous les ingrédients. Les parents de Raiga sont bien sûr évoqués à plusieurs reprises, mais ils ne sont jamais véritablement illustrés. Tout ce que l’on sait, c’est qu’ils ont disparu suite à certaines circonstances. Que ces épisodes veuillent s’affranchir d’anciens protagonistes n’est pas une tare, sauf que pour le coup, le résultat s’avère approximatif et peu heureux. Autant ne pas offrir une filiation de ce type au héros plutôt que de s’y adonner et de le montrer de manière aussi abstraite et artificielle. Cela étant, les clins d’œil sont sporadiques et quelques visages familiers s’affichent à l’écran comme Zero, Zaruba et, surtout, Gonza. Effectivement, Raiga vit toujours dans le manoir des Saejima, mène une existence probablement assez similaire à celle de Kôga dans le passé, et suit à la lettre le parcours de son fameux père. L’ambiance à mi-chemin entre le fantastique et l’horreur, les combats riches en effets spéciaux, la musique et l’approche assez adulte des thématiques sont tout naturellement de retour. Qui plus est, les armures réelles et non plus les affreuses incrustations numériques de Yami wo Terasu Mono sont privilégiées. Le principal problème de cette saison, c’est qu’en dépit de quelques qualités, elle manque cruellement d’originalité et reprend un concept déjà utilisé, sans y ajouter quoi que ce soit d’inédit.

L’univers Makai n’est désormais plus inconnu et continue d’être exploré. Après les différends entre chevaliers et prêtres, cet ensemble se focalise davantage sur les magô, ces outils magiques employés dans la lutte contre les Horrors. Compte tenu de leur appellation, il semblerait logique de s’attendre à retrouver un objet, mais ce n’est pas tout à fait le cas. Mayuri, dépêchée vers Raiga par les Chiens de garde, est bel et bien une humaine si ce n’est qu’elle est traitée comme une chose au pouvoir certes intéressant, mais dont l’existence n’importe absolument pas. Elle détient la capacité de sceller des Horrors et est la seule en mesure de définitivement empêcher Eiris de se propager. C’est pourquoi elle doit s’allier au combattant Makai, ce qui ne la dérange absolument pas, car elle n’a pas d’autre choix que d’obéir et de subir. Au départ, Mayuri (Ishibashi Natsumi) est une jeune femme stoïque, ne pipant mot et totalement déconnectée de ses congénères. Cependant, au contact de Raiga, sa personnalité s’affine et s’humanise. Le héros ne la voit pas comme un outil nécessaire à sa quête, mais comme une collègue méritant tous les égards. L’histoire cherche à explorer la relation se tissant entre eux deux, mais le tout reste trop ténu et peu enthousiasmant, malgré quelques jolis moments. En fait, ce sont peut-être plus les interactions avec le toujours aussi agréable Gonza qui marquent, sûrement en raison de la bonhomie dudit personnage. La saison a, de toute manière, d’importantes difficultés à développer ses idées, se contentant du strict minimum et de rebondissements prévisibles amenés très laborieusement.

Tous les épisodes se suivent et tendent malheureusement à se ressembler. Le fil rouge concernant Eiris est bien trop dilué pour s’avérer convaincant et seule la fin s’y lance plus sérieusement, avec un manque de panache embarrassant et une impression de précipitation. À la rigueur, des aventures indépendantes ne devraient pas forcément ennuyer, sauf qu’ici, la qualité est régulièrement variable. Quelques récits comme le dixième fort charmant avec Gonza et son amie campée par Matsuzaka Keiko (Erai Tokoro ni Totsuide Shimatta!, Madonna Verde), ou le quatrième proposant un hommage au cinéma horrifique, plaisent, mais la majorité demeure anecdotique. Encore pire, les scénarios prennent parfois la moitié de leur temps pour illustrer des Horrors et leurs victimes au lieu de se focaliser sur Raiga et ses comparses ! Tout y sonne un peu trop préfabriqué et rapidement accessoire. Pourtant, le héros (Nakayama Masei) se montre assez attachant, à défaut d’être passionnant. Il possède un caractère à mi-chemin entre la jovialité de Kaoru et le sens du devoir de Kôga. Très souriant et affable, il ne laisse jamais tomber ses proches. Néanmoins, davantage de fêlures ou de noirceur lui auraient offert plus d’épaisseur et d’intensité. Très vite, la série lui délivre un compagnon chevalier, Crow (Mizuishi Atomu), officiant comme fantôme et œuvrant dans l’ombre. L’écriture cherche à le rendre mystérieux, mais oublie par la même occasion de lui injecter une vraie personnalité. Pour l’heure, il se contente de demeurer en retrait, de serrer les dents et de donner l’impression de jouer double jeu. L’irruption d’une chasseuse particulière, Bikû (Akimoto Sayaka), n’est qu’un énième prétexte pour amorcer facticement une nouvelle branche à la franchise. En bref, les personnages secondaires ne bénéficient d’aucun développement satisfaisant. Cette paresse narrative a de quoi décevoir et plombe littéralement tout le reste.

Pour conclure, GARO: Makai no Hana a pour principale tare de s’apparenter à un recyclage un peu trop incolore des aventures initiales des chevaliers. Les épisodes se succèdent de façon schématique et n’apportent pas grand-chose de plus à l’univers que ce que l’on connaissait déjà auparavant. Bien sûr, pour peu que l’on soit moyennement regardant sur la qualité et amateur d’ambiance fantastico-horrifique, la saison se visionne sans trop de douleur, mais elle ne convainc que fort rarement. En oubliant de densifier sa trame scénaristique, d’offrir des enjeux dignes de ce nom et, surtout, d’approfondir convenablement ses protagonistes ainsi que les dynamiques les unissant, elle passe à côté de son potentiel. Ce manque d’identité et de souffle se révèle alors presque rédhibitoire, ce qui est bien dommage. Si suite il y a, espérons qu’elle s’affranchisse de cette poussive phase d’introduction bancale.

By |2017-05-01T13:58:17+02:00décembre 18th, 2015|GARO, Séries japonaises|0 Comments