Long Love Letter | ロング・ラブレター

Pour mon premier j-drama de l’année, j’ai décidé d’en choisir un avec un acteur que j’apprécie plutôt, à savoir Kubozuka Yôsuke. Comme il n’a pas grand-chose à son actif, on ne peut pas dire que j’ai eu l’embarras du choix. C’est ainsi que je me suis retrouvée dernièrement devant Long Love Letter. Les Japonais appréciant apparemment adapter leurs mangas, ce n’est pas très étonnant que cette série le fasse aussi. Il s’agit effectivement d’une transposition de Hyôryû Kyôshitsu, un shônen manga d’Umezu Kazuo, dont les onze tomes furent publiés entre 1972 et 1974 ; en France, il est disponible chez Glénat sous le titre L’École emportée et a été compilé en six tomes. La version télévisée comporte quant à elle onze épisodes diffusés entre janvier et mars 2002 sur Fuji TV. Le premier et le dernier épisode possèdent un quart d’heure de plus que les quarante-cinq minutes habituelles. Au scénario, c’est Ômori Mika (My Boss, My Hero, Buzzer Beat, Natsu no Koi wa Nijiiro ni Kagayaku, Jûnen Saki mo Kimi ni Koishite) qui s’est chargée d’adapter le manga ; il semblerait d’ailleurs qu’elle ait pris un certain nombre de libertés. À noter qu’il existe aussi une adaptation cinématographique datant de 1987, avec entre autres Hayashi Yasufumi. Difficile de ne pas penser à l’excellent seinen manga Dragon Head de Mochizuki Minetarô en regardant cette série. Aucun spoiler.

Le professeur Asami Akio et la fleuriste Misaki Yuka se retrouvent quelque peu par hasard dans le lycée du premier, plusieurs années après avoir vécu une idylle. Si Noël arrive et que les vacances s’installent pour la plupart des élèves, une poignée d’entre eux est obligée d’assister à des cours de rattrapage car ils ont raté leurs examens. Alors que chacun vaque à ses occupations, le sol se met subitement à trembler comme s’il s’agissait d’un tremblement de terre. Or, ce n’est pas du tout le cas et toutes les personnes se trouvant entre les quatre murs de l’établissement voient subitement leur existence changer du tout au tout. Vont-elles parvenir à retrouver un jour un semblant de normalité ?

     

Long Love Letter, ou la série donnant du fil à retordre à qui souhaite écrire quelque chose à son sujet sans en dévoiler l’essence-même. L’idéal serait en fait de lancer le renzoku sans avoir lu quoi que ce soit à son sujet. De cette manière, la surprise serait vraiment totale et probablement bien plus délicieuse. Si malgré tout vous souhaitez savoir de quoi il en retourne, c’est à vos risques et périls. En tout état de cause, je vais tâcher de rédiger ce billet sans dévoiler le fameux élément clé, celui se déroulant à la fin du premier épisode et changeant totalement la donne. Inévitablement, des propos vont par conséquent demeurer très flous mais j’estime qu’il est préférable de ne pas trop en dire. Contre toute attente et en dépit d’un titre suggérant une énième romance, l’ensemble baigne dans de la science-fiction et l’aspect sentimental n’est qu’un des nombreux éléments parmi tant d’autres. Le titre ne prend sa signification que dans les ultimes minutes et en devient poétiquement joli. À vrai dire, Long Love Letter est un j-drama extrêmement atypique. Ce n’est pas tant parce qu’il ne fait pas plus que ça la part belle aux adolescents et aux histoires habituelles des productions télévisées japonaises, mais c’est davantage en raison de son approche presque inqualifiable. Il faut aussi ajouter que voir une série japonaise opter pour de la science-fiction on ne peut plus sérieuse a quelque chose d’agréable, surtout lorsque l’on apprécie le genre et que l’on sait à quel point cela est rare d’en trouver de cette trempe.

Donnant l’impression d’être, de prime abord, banal et on ne peut plus classique, le renzoku plonge rapidement dans une course à la survie. Bien que la situation dans laquelle les protagonistes se retrouvent subitement soit sinistre, ce rebondissement sert avant tout de prétexte pour analyser les mécanismes et comportements en place lors d’un drame de cet ampleur. Comment réagissons-nous lorsque l’espoir a totalement disparu ? Dès la fin du premier épisode, le scénario insuffle ainsi une dimension issue de la science-fiction, projetant le groupe se trouvant alors dans l’école au milieu d’un cadre hors normes. Ces individus, composés presque exclusivement d’adolescents, n’ont pas d’autre choix que de chercher à s’adapter et de ne pas sombrer physiquement et surtout, psychologiquement. L’histoire distille un climat inquiétant, angoissant et définitivement oppressant tant personne ne sait ce qui les attendent et s’ils seront un jour susceptibles de retrouver ce qu’ils viennent de quitter brutalement. Avec une tension sourde maximisée par les paysages environnants, lunaires et désolés, l’ambiance devient rapidement synonyme d’abbatement. La photographie joue beaucoup avec cette atmosphère et les tons sont souvent ocres, grisâtres, noirs, voire font presque sales et poussiéreux. Il en va de même avec la très belle bande-originale composée par Yoshimata Ryô (Bara no nai Hanaya, Pride, Sora Kara Furu Ichioku no Hoshi). La réalisation est correcte et ne fait pas d’éclats particuliers ; a contrario, les quelques effets spéciaux sont très moyens mais tolérables compte tenu de l’âge de la production et de son budget limité. Quoi qu’il en soit, en dépit d’un cadre ouvert et semblant s’étendre à des milliers de kilomètres à perte de vue, le sentiment de huis clos est plus que présent et se montre souvent pesant pour les personnages. Le lycée n’a plus sa fonction propre ; il se transforme en véritable prison, en hôpital, voire en tombeau. Les décors apocalyptiques reflètent parfaitement l’éclatement de l’humanité se déroulant progressivement dans cette micro-société. Si ces victimes cherchent à retrouver un équilibre en reconstituant les fondements de la société, le résultat s’avère bancal et handicapé par les imperfections humaines.

Ce qu’il y a de particulièrement intéressant dans Long Love Letter est la mise en scène de cette autogestion et des limites qu’elle apporte. Très critique avec l’humanité, l’écriture fait réfléchir sur les réponses face à un sort accablant. L’évènement se déroulant à la fin du premier épisode et marquant les personnages tout au long de la série montre les humains sans fioritures, avec toute la cruauté et l’égoïsme dont ils peuvent parfois faire preuve dans le but de garder ce à quoi ils tiennent le plus. Lorsque quelque chose sortant de l’ordinaire se déroule, quelque chose troublant sa vie de bout en bout, certains perdent littéralement la raison. Ce n’est pas parce que l’on se dit adulte et responsable que cela signifie que l’on est plus capable de gérer la situation. Avec cette mise en avant d’adultes instables et dadolescents posés et, plus… adultes, le renzoku dresse un constat assez effarant qui est d’autant plus marquant par sa relative crédibilité. Paradoxalement, ces jeunes peuvent avoir des attitudes très immatures tout en gardant la tête sur les épaules. Malheureusement, la caricature et les généralités ne sont pas toujours évitées bien qu’elles soient loin d’être omniprésentes. Les épisodes prouvent que l’âge, le sexe et n’importe quelle autre variable n’influent guère sur ces réactions, inexorablement imprévisibles. En dépit de sa tragédie et de la noirceur dont la série peut s’accompagner, elle n’est pas foncièrement cynique et dégage un véritable message d’espoir et d’optimisme, démontrant que de circonstances désespérées peuvent découler de l’entraide, de l’amitié et de l’amour. En outre, l’humour n’est pas non plus oublié et sait trouver un juste-milieu afin d’alléger un tant soit peu l’ensemble et proposer des séquences permettant de souffler. L’aspect cocasse qu’il revêt tranche d’ailleurs particulièrement bien avec la sordidité du reste. Grâce aux nombreuses questions telles que le pourquoi de ce changement, de ce qu’il se passe en réalité et de l’explication de cet univers morose et mortifié, le suspense bat rapidement son plein et le visionnage devient par conséquent haletant. Tout n’est pas parfait cela dit car quelques maladresses et incohérences subsistent – des personnages ne réagissant que peu et des passages étant exagérés – si ce n’est que l’on en fait assez facilement fi. En d’autres termes, avec le tact et la richesse de sa psychologie, la série se veut définitivement solide, surtout qu’elle n’hésite pas non plus à explorer d’autres thématiques sociétales intéressantes.

À travers ses personnages, Long Love Letter ne met pas évidemment pas de côté les atermoiements amoureux des adolescents, voire ceux des plus âgés, mais la romance n’est en aucun cas prépondérante dans l’intrigue. C’est son environnement post-apocalyptique qui amène de multiples réflexions actuelles et modernes sur des sujets tels que l’écologie. Loin de nous marteler toutes les dix secondes qu’il faut absolument arrêter de polluer, de faire n’importe quoi, n’importe comment, le j-drama distille tout au long de ses épisodes de petits éléments finissant par atteindre son but. Cette morale comme quoi il est plus que temps de protéger la Terre n’est pas du tout lourde, bien au contraire. Ce message insuffle un malaise ambiant dû à la propre perception que l’on peut avoir vis-à-vis du monde actuel. Avec l’individualisme dont beaucoup font preuve, la décadence et l’absence totale de réflexion quant au futur et à l’état dans lequel nous allons laisser la planète, la série devient rapidement inconfortable et donne envie de voir les choses bouger, voire de devenir un acteur à part entière. Long Love Letter permet une belle prise de conscience, quand bien même elle fut déjà présente à l’esprit. À vrai dire, la série s’approche d’une fiction d’anticipation et c’est sûrement en partie pour cette raison qu’elle en devient perturbante. C’est d’autant plus vrai que le fameux rebondissement a beau se rapporter à de la science-fiction, il demeure on ne peut plus réaliste et possible. La fin aurait peut-être gagné à posséder davantage d’explications étant donné qu’elle est très ouverte et chacun choisit d’y comprendre et de retenir ce qui lui plaît. Elle a le mérite de laisser le soin au public de pousser la réflexion. En résumé, la balle est désormais dans notre camp et il suffit parfois de peu pour éviter une catastrophe. Pour ma part, cette conclusion évite avec une telle adresse les écueils tant redoutés que sont la bonne humeur et le sentimentalisme qu’elle m’est apparue appréciable et surtout, intelligente.

La série ne serait pas aussi plaisante à suivre si elle ne disposait pas d’une galerie de personnages attachants. Dans l’ensemble, l’interprétation est de qualité malgré quelques maladresses de-ci de-là. Une chose est évidente, c’est que les deux adultes ayant le plus de temps d’antenne sont adorables. Asami Akio, le professeur joué par Kubozuka Yôsuke (Ikebukuro West Gate Park), est une sorte de John Keating (Dead Poets Society) japonais. Prônant les valeurs du carpe diem, il essaye d’inculquer à ses élèves l’importance de profiter du moment présent de façon à ne pas avoir de regrets par la suite. Il tente également de les faire exprimer leurs sentiments dans le but de les voir s’épanouir. Ses discours sont emprunts d’une ambiance philosophique au demeurant assez appréciable. Akio est un jeune homme pétillant, plutôt drôle, mais sachant être bien plus réfléchi qu’il n’en a l’air. La dynamique qu’il forme avec Misaki Yuka (Tokiwa Takako – Aishiteiru to Itte Kure) est mignonne comme tout par sa douceur, sa tendresse et son côté assez loufoque. Yuka est quant à elle une fleuriste connaissant parfaitement le monde de l’éducation et qui a légèrement trop tendance à être rabat-joie. Ce sont les deux seuls adultes sur lesquels les adolescents peuvent un minimum compter. Ces derniers soufflent le chaud et le froid. Quelques uns comme Takamatsu Shô sont sympathiques par leur débrouillardise, leur détermination non dénuée de doutes, et leur simplicité ; tandis que d’autres ne sont pas suffisamment développés pour devenir véritablement plaisants. Cependant, dans la majorité ces jeunes fournissent du bon matériel. Parmi eux, il est possible de reconnaître des acteurs plus ou moins familiers tels que Yamashita Tomohisa (Nobuta wo Produce, Buzzer Beat, Byakkotai, Kurosagi, Ikebukuro West Gate Park) dans un rôle assez important ou, dans des bien plus secondaires, Ichihara Hayato (Wild Life, Saru Lock) et Fukushi Seiji (Innocent Love, Nodame Cantabile). Si le centre de l’intrigue se situe dans l’école et cette situation inédite, Tôkyô n’est pas non plus oublié bien que cette partie aurait pu être dispensable. D’autres figures tentent effectivement de comprendre ce qui est arrivé et pourquoi leur entourage vit cette tragédie. Le père de Yuka (Ôsugi Ren – My Boss, My Hero, Umareru., Tajû Jinkaku Tantei Psycho, Soratobu Tire), l’amie de Shô ayant un faible pour lui (Mizukawa Asami – Yume wo Kanaeru Zô, Inu wo Kau to Iu Koto, Last Friends, Fûrin Kazan, Nodame Cantabile, Onnatachi wa Nido Asobu), et Fujisawa Ryûta, un jeune homme incarné par le toujours aussi charmant Tsumabuki Satoshi (Orange Days, Ikebukuro West Gate Park), s’engagent dans une course contre la montre et la fatalité.

En conclusion, Long Love Letter est sans conteste un indispensable du petit écran japonais. Véritable étrangeté, cette série mérite réellement le déplacement en dépit de son titre trompeur laissant augurer une romance ou un mélodrame. Par la densité, la sincérité et la multiplicité des thèmes qu’elle aborde, sa profondeur, sa noirceur et cette fine analyse des comportements dans une situation où le désespoir et le découragement sont rois, elle s’apparente à une plongée dans la psychologie humaine ne laissant guère indifférent. L’angoisse qu’elle inspire n’est que mieux mise en valeur par ses réflexions poético-philosophiques, ses émotions à fleur de peau et son message finalement optimiste, bien que non dénué d’une menace latente. Pour ma première série terminée en 2009, je ne pouvais décidément pas espérer mieux.