Wagaya no Rekishi | わが家の歴史

Ce qu’il y a de particulièrement sympathique dans les productions télévisées nipponnes, c’est qu’elles n’hésitent jamais à mettre les petits plats dans les grands. Il n’est effectivement pas rare que pour des occasions spéciales, des acteurs connus se retrouvent tous ensemble et que chacun y mette du sien. Le tanpatsu Wagaya no Rekishi est un exemple parmi tant d’autres. Composé de trois épisodes d’une durée variant de deux heures à deux heures et demie, il fut diffusé sur Fuji TV les 9, 10 et 11 avril 2010. Mitani Kôki (Shinsengumi!) s’est occupé du scénario de cette série écrite pour fêter les cinquante ans de la chaîne japonaise. Le titre peut être approximativement traduit par l’histoire de ma famille. À noter que les audiences furent plutôt excellentes avec 20 % de téléspectateurs en moyenne. Aucun spoiler.

Se déroulant sur une trentaine d’années, Wagayaka no Rekishi illustre la vie des Yame, une famille banale et ordinaire comme il y en a eu et aura encore des milliers.

Difficile de ne pas être curieux devant ce tanpatsu quand on voit la distribution. Impressionnante serait l’épithète la qualifiant le mieux, cela va s’en dire. Entre les comédiens plus jeunes mais qui n’ont de cesse de monter, les plus âgés déjà bien installés dans le paysage télévisuel et les vétérans, il y en a pour tous les goûts. Certains acteurs pourtant plutôt connus comme Oguri Shun, Yamada Takyuki, Kohinata Fumiyo dont les dents ont changé momentanément, ne sont parfois là que pour un simple caméo. De ce point de vue, le visionnage est alors extrêmement enthousiasmant lorsque l’on connaît un minimum cet univers. C’est bien simple, à chaque fois qu’un nouveau personnage apparaît à l’écran, il porte le visage d’une personnalité. Le résultat est alors très drôle. Le risque dans ce genre de situation est de s’apparenter à un défilé d’invités et de ne pas approfondir quoi que ce soit. Heureusement, Wagaya no Rekishi ne sombre absolument pas dans ces écueils et tire au contraire parfaitement profit des talents à disposition en proposant une fresque personnelle inextricablement liée à l’Histoire du pays. Fondamentalement, la série ne raconte pas grand-chose d’exceptionnel puisqu’elle ne fait que dépeindre des tranches de vie d’une famille quelconque. Pour autant, elle le fait bien, avec toute une palette d’émotions et de nuances capable de toucher et d’en ressortir charmé.

     

Quand l’histoire commence, le Japon s’apprête à entrer en guerre contre les États-Unis au cours de la Seconde Guerre Mondiale. S’attardant essentiellement sur la période de reconstruction après la fin de la guerre, le tanpatsu se termine en 1964, lorsque le narrateur, Minoru, se trouve dans sa première année de primaire. Tout au long des épisodes, ce personnage – que l’on ne verra qu’enfant – distille ses commentaires sur sa famille et son entourage proche, tout en n’oubliant jamais le contexte socio-historique. En fait, Wagaya no Rekishi met à l’honneur trois générations de la famille Yame. La première est représentée par les grands-parents maternels de Minoru, la seconde par leurs enfants et la troisième par Minoru lui-même, fil conducteur de cette jolie peinture familiale. La véritable héroïne de la série est en réalité la mère du narrateur, Masako (Shibasaki Kô – Orange Days, Sora Kara Furu Ichioku no Hoshi). Courageuse et brave, elle arrête rapidement ses études de manière à aider sa famille qui a beaucoup de mal à joindre les deux bouts. Pour cela, elle multiplie les expériences professionnelles et finit par intégrer un club où elle rencontre le futur père de Minoru, Onizuka Taizô (Satô Kôichi – Pride). Homme d’affaires accompli, il a le malheur d’être marié à une femme interprétée par une classieuse Amama Yûki (BOSS, Fumô Chitai). À partir de cette date, l’existence de Masako change du tout au tout pour de nombreuses raisons et elle entraîne avec elles ses parents ainsi que ses frères et sœurs, tous vivant ensemble pour le meilleur et pour le pire. Ce qu’il y a de particulièrement sympathique dans le tanpatsu est que l’esprit nippon y est parfaitement retranscrit, dans ses principales forces comme dans ses faiblesses.

Masako, en grandissant, continue de veiller grandement sur sa famille qui en a parfois bien besoin quand on sait que le père, joué par un génial Nishida Toshiyuki (Tiger & Dragon, Karei Naru Ichizoku), est un vrai farfelu se lançant toujours dans des entreprises sans queue ni tête. Se prenant presque pour un visionnaire incompris, il accumule les bourdes mais on lui pardonne systématiquement tant il garde une cote de sympathie indiscutable. Son épouse (Fuji Junko) veille au grain, même si elle est loin de pouvoir contrôler son mari, inarrêtable lorsqu’il a des idées excentriques en tête. C’est surtout Masako qui dirige les Yame, notamment parce que c’est elle qui apporte le plus d’argent mais aussi parce qu’elle a vraiment la tête sur les épaules et a commencé dès son plus jeune âge à s’occuper de tout le monde. Cette jeune femme est plutôt attachante et la voir faire preuve d’autant d’abnégation est parfois touchant. Avec ses frères et sœurs, l’ambiance est généralement enlevée et la complicité entre tous est plus que palpable en dépit de frictions logiques. Muneo, incarné par un Satô Ryûta abonné à ce genre de rôles (Ikebukuro West Gate Park, Pride, Fûrin Kazan, Kisarazu Cat’s Eye, JIN 2) est tout aussi fantasque que son père et passe plus de temps à s’amuser qu’à réellement travailler comme il faut. Les deux filles, Namiko (Horikita Maki bizarrement supportable) et Fusako (Eikura Nana – Good Life) aspirent respectivement au journalisme et à une carrière de mangaka. Enfin, le petit dernier, interprété par le Johnny’s Matsumoto Jun (Hana Yori Dango, Natsu no Koi wa Nijiiro ni Kagayaku), est le seul à avoir la chance d’effectuer de longues études et donne le meilleur de lui-même comme il est conscient du sacrifice que tous les autres ont dû faire pour que lui, ait ce qu’il désire. Les Yame sont donc présents en nombre et ils côtoient quelques amis et autres personnages comme l’écrivain défaitiste portant les traits d’un définitivement extra Yamamoto Kôji (Shikei Kijun, Karei Naru Ichizoku, Atashinchi no Danshi), le boute-en-train (Ôizumi Yô – Share House no Koibito) prêt à tout pour décrocher un mariage avec Fusako, et beaucoup d’autres qu’il convient de ne pas dévoiler histoire de laisser un maximum de plaisir à quiconque se lançant dans ce tanpatsu rafraîchissant. D’ailleurs, ce n’est pas tout car si les Yame forment une famille ordinaire, il leur arrive à tous de croiser des personnalités davantage connues et de vivre des évènements ayant marqué le Japon.

Wagaya no Rekishi est tout simplement un hommage aux gens ordinaires n’ayant peut-être pas inscrit leurs noms dans les registres historiques, mais qui ne sont pas pour autant dénués d’intérêt. Si ce joli message est palpable au fil des minutes, il est clairement annoncé à la toute fin. Il faut bien que le commun des mortels construise lui aussi en silence les fondements de la société et ces derniers n’ont pas à rougir de leur supposée simple condition. Rien ne nous dit non plus que la somme des actions de ces personnes ne permet pas des actions plus larges. Au fil des années, les Yame croisent plusieurs illustres figures comme Marilyn Monroe, Kurosawa Akira, Takakura Ken, Tezuka Osamu et de nombreuses autres bien moins connues pour une Française inculte. Naturellement, tout ce beau monde a le droit d’être joué par des acteurs plus ou moins réputés. Il est par exemple possible d’y voir Nakao Akiyoshi, Fujiwara Tatsuya, Wentz Eiji, Aibu Saki, Wakui Emi, Uchino Masaaki, Toda Keiko, etc. À l’aide d’images d’archives, le scénario reprend de nombreux évènements parfois presque triviaux (les huskies de l’expédition de 1957, retracée dernièrement dans Nankyoku Tairiku) mais qui ont à l’époque fait la une des journaux, ou d’autres plus importants comme justement, les guerres. C’est en partie pour cette raison que le tanpatsu est aussi intéressant puisqu’il parvient à trouver une balance optimale entre la vie familiale des Yame, leurs hauts et leurs bas, et tout ce qui compose leur existence et celle de leurs compatriotes. Après tout, la seconde est forcément liée à la première et lorsque les bombes tombent et que les États-Unis s’installent chez soi, rien ne paraît plus comme avant. Cette association permet d’aborder une multitude de thèmes et cela, avec beaucoup de tact et une absence de complaisance. Si le traitement demeure naturellement léger, il est malgré tout suffisant étant donné qu’il ne s’agit là que d’une comédie dramatique et non pas d’une série historique au sens strict du terme. L’accent est tout particulièrement bien mis sur les difficultés qu’ont vécu certains suite à l’occupation étasunienne, sur l’impact que celle-ci a eu sur la culture et la langue nippones, sur la peur d’une perte d’identité et sur la nécessité pour le Japon de recommencer tout à zéro. En ayant fait table rase du passé, plusieurs personnages se voient offrir une nouvelle vie et croient dès lors que tout est possible dans cette ère nouvelle. D’autres, en revanche, sont embrigadés dans le communisme, le capitalisme ou dans des révoltes étudiantes sous fond d’argent. En d’autres termes, Wagaya no Rekishi à travers ses trois épisodes dresse avec beaucoup d’ingéniosité et de talent le contexte d’une riche époque en perpétuel mouvement.

Une des grandes forces de Wagayaka no Rekishi est son atmosphère très douce, affectueuse et son humour latent. Bien que les sujets abordés et que l’environnement soient souvent ardus, la bonne humeur est toujours palpable et l’optimisme prépondère à chaque fois. Cette famille haute en couleur devient très rapidement attachante et il est plus qu’agréable de suivre ces péripéties au fil des années. La reconstitution est d’ailleurs de qualité et c’est sans mal que l’on croit que ce que l’on regarde se déroule dans cette période d’après-guerre où la reconstruction du pays bat son plein. Les costumes, les coiffures et les décors sont tout particulièrement soignés. Pour continuer sur la forme, la réalisation est plutôt solide avec une photographie intéressante, bien que l’ensemble ne marquera pas forcément les esprits. Sinon, la musique composée par Hattori Takayuki (Nodame Cantabile, Karei Naru Ichizoku, Ri Kôran) est très réussie et participe totalement à l’ambiance parfois quasi burlesque et décalée tout en n’oubliant jamais des mélodies plus dramatiques et émouvantes. La superbe chanson du générique de fin, Jidai de Nakajima Miyuki, conclut à merveille les épisodes par son rythme légèrement traînant et le soupçon nostalgique qu’elle insuffle. Quant au format du tanpatsu, il est vrai que trois parties de deux heures peuvent paraître sensiblement longuettes. Pour ma part, j’ai préféré découper mon visionnage en tranches d’une heure, ce qui semble être une bonne solution lorsque l’on a tendance à regarder surtout des épisodes d’une bonne quarantaine de minutes. Néanmoins, en raison de la solidité de l’écriture, le tout doit pouvoir être vu sans déplaisir sur la durée.

En définitive, Wagaya no Rekishi fait partie de ces séries mettant beaucoup de baume au cœur et offrant sans conteste une chaleur appréciable. En racontant le destin des Yame, une famille comme les autres, le tanpatsu lie la petite à la grande Histoire qui sont, comme tout le monde le sait, assurément liées. Avec beaucoup de bonne humeur, un grand soupçon de fraîcheur, des moments émouvants et touchants, les épisodes se montrent définitivement agréables et rappellent l’importance d’avoir des proches sur qui compter. L’impressionnante distribution est bien évidemment un atout considérable d’autant plus que l’interprétation est de très haute qualité. Pour sa douceur, son humour, sa subtilité et son charme, l’ensemble est plus que conseillé.

Par |2018-07-06T18:00:11+02:00février 17th, 2013|Séries japonaises, Tanpatsu, Wagaya no Rekishi|6 Commentaires

Fûrin Kazan | 風林火山

Quoi de mieux que de clôturer l’année avec une fiction qui m’aura occupée un peu plus de six mois ? Après avoir tourné autour des taiga dramas – les jidaigeki de NHK s’étalant sur toute une année à raison d’un épisode le dimanche soir – j’ai enfin décidé de sauter le pas en 2012 avec Fûrin Kazan. Composée de cinquante épisodes, cette série japonaise fut diffusée sur NHK entre janvier et décembre 2007. À l’exception du premier et du dernier rallongés d’un quart d’heure, tous les autres épisodes durent la petite quarantaine de minutes habituelle. Il s’agit d’une adaptation du roman du même nom écrit en 1953 par Inoue Yasushi, disponible en France chez Philippe Picquier en tant que Le sabre des Takeda. Outre la série qui nous intéresse aujourd’hui, cet ouvrage a déjà été transposé en film (Samurai Banners en anglais) en 1969 par Inagaki Hiroshi où Mifune Toshirô a le rôle-titre, et en tanpatsu en 2006 avec Kitaôji Kinya (Yamamoto Kansuke) et Matsuoka Masahiro (Takeda Shingen – choix très curieux, d’ailleurs). Le premier est disponible avec des sous-titres, ce qui n’est pas le cas du second ; je n’ai regardé aucun des deux bien que j’envisage de tester la version de 1969 et de lire le livre. À noter que Kagemusha d’Akira Kurosawa retrace la fin de Takeda Shingen ; et, dans Tsukahara Bokuden, le héros rencontre Kansuke. L’intitulé, fûrin kazan, signifie littéralement vent (fû), forêt (rin), feu (ka), montagne (zan) et se rapporte à la phrase « Déplace-toi aussi vite que le vent, reste aussi silencieux que la forêt, attaque aussi férocement que le feu, que ta défense soit invincible comme la montagne » ; c’est une citation du septième chapitre de L’Art de la guerre de Sun Tzu, reprise sur l’étendard de guerre de Takeda Shingen. Ômori Sumio (Tempest, Akumu-chan) s’est occupé du scénario de cette série et il semblerait qu’il ait un gros faible pour Gackt puisque ce dernier joue dans trois de ses renzoku. Aucun spoiler.

Ce 46è taiga raconte les aventures de Yamamoto Kansuke de 1535 à 1561 et de comment il est passé de rônin solitaire à stratège militaire de Takeda Shingen, un des plus grands seigneurs de cette époque.

Quand je me suis lancée dans les j-dramas il y a maintenant plus de cinq ans, j’ai immédiatement voulu voir Fûrin Kazan. Il terminait alors sa course sur NHK et, en passionnée d’Histoire que je suis, il me paraissait évident qu’il fallait que je le regarde. Malheureusement, il aura été nécessaire d’attendre cette année pour que des vidéos de qualité convenable – et avec sous-titres ! – soient disponibles ; et, incroyable, une qualité supérieure (DVDrip au lieu de TVrip tout à fait correct) est apparue en août dernier. Je ne me voyais vraiment pas me lancer avec les vidéos que je possédais, d’une résolution moyenne, avec sous-titres incrustés en jaune, provenant de la diffusion sur la côte ouest des États-Unis. Vers 2011, j’avais presque fini par faire une croix dessus, me disant que j’avais de toute manière deux autres taiga en stock qui n’attendaient alors que moi. Au final, je ne regrette pas du tout de m’être montrée patiente. Je ne saurais trop expliquer pourquoi je voulais absolument pénétrer dans ce monde assez intimidant avec cette série historique, mais il s’avère évident qu’après avoir visionné JIN et découvert Uchino Masaaki, mon envie n’était que plus vivace. Compte tenu de la longueur de ces productions portant admirablement bien leur nom (taiga signifie fleuve), il est légitime d’être impressionné face à elles et de ne pas oser se lancer. Pourtant, les habitués des fictions américaines ne pourraient y voir que deux saisons et demie, donc on ne peut pas dire que ce soit insurmontable. En revanche, lorsque l’on ne connaît absolument rien à l’Histoire, et qui plus est à l’Histoire japonaise, il y a de quoi avoir des frissons d’angoisse.

Que l’on se rassure immédiatement, Fûrin Kazan se suit aisément en n’ayant presque aucune notion. Ne nions pas que le début est très ardu, mais c’est uniquement parce qu’il comporte énormément de personnages et que ceux-ci changent régulièrement de noms. D’ailleurs, quelle distribution ! Difficile de cacher sa joie en voyant autant d’acteurs compétents ; pour une fois, les plus âgés ont en plus toutes les possibilités de briller. Rapidement, les clés de décryptage se mettent en place et le visionnage se révèle, de ce côté-là, plus reposant grâce à une narration tout particulièrement éclairante. Cette voix off se veut inévitablement quelque peu académique, d’autant plus que de nombreuses cartes simplifiées expliquent les schémas militaires, mais les deux se montrent salutaires et plus que bienvenus. Fûrin Kazan se déroule ainsi au XVIè siècle, durant une période extrêmement trouble appelée l’époque Sengoku (Sengoku Jidai), soit littéralement l’âge des provinces en guerre. Elle ne se termine qu’avec Tokugawa Ieyasu, installant le shogunat qui porte son nom et qui s’étale sur plus de trois cents ans ; le très médiocre tanpatsu de 2006 Sengoku Jieitai met justement en scène la fameuse bataille de Sekigahara dont la principale conséquence est l’unification du Japon. Quoi qu’il en soit, durant l’époque Sengoku (ère Muromachi), l’archipel se partage en de nombreuses provinces appartenant aux daimyô, des gouverneurs féodaux issus de familles nobles. Certains d’entre eux sont au commandement d’un clan, avec de multiples vassaux leur prêtant allégeance. Ces provinces (Kai, Echigo, Suruga, Shinano, Sagami…), divisées en plusieurs fiefs, possèdent une sorte de capitale. Cette période est connue pour son instabilité, ses guerres civiles permanentes, ses alliances en perpétuel mouvement, ses successions dans le sang, ses trahisons, etc. Les vassaux en viennent parfois à prendre la tête de leur seigneur et il va soi que tout le monde cherche surtout à s’arroger une domination conséquente. À ce moment-là, le shogun Ashikaga, vivant à Kyôto, n’a pas de réelle autorité sur toutes ces provinces bien qu’il la représente. Il est important de savoir en débutant Fûrin Kazan que tous les coups sont permis et que ce XVIè siècle au Japon s’apparente à un jeu de pouvoir complexe où n’importe qui peut avoir une carte à abattre. Le j-drama est suffisamment explicatif pour les néophytes et même pour ceux n’y connaissant strictement rien à la culture et aux traditions nippones. C’est un excellent point, car les taiga impressionnent déjà par leur longueur alors, si en plus tout y est brumeux, il y aurait de quoi s’y perdre. Concernant la fidélité historique, ce n’est pas étonnant que la série prenne d’assez grandes libertés, notamment quand il est question de l’intimité des protagonistes. Peu de documents éclaircissent le personnage que fut Yamamoto Kansuke – certains historiens ont même mis en doute son existence à un moment donné – et il ne subsiste en réalité que le mythe qu’il a laissé derrière lui. Toutes les batailles, les alliances et les faits historiques majeurs se veulent, a priori, véridiques tandis que le reste est romancé. C’est inévitable et, de toute manière, cela ne gêne peut-être que les puristes. Grossièrement, la série se découpe en trois parties. La première s’axe sur la vie misérable de Kansuke ; la suivante démarre dès que Harunobu s’octroie les services du rônin ; et, la dernière approfondit la célèbre rivalité entre les Takeda et les Uesugi, menant Kansuke à sa fin.

En 1535, Yamamoto Kansuke, appelé alors Obayashi Kansuke, est un modeste rônin d’une trentaine d’années arpentant le Japon. Observant les guerres sans réellement y participer, il étudie les tactiques militaires dans l’espoir de devenir un jour stratège. Il sait que la route est longue puisqu’il est déjà âgé et, surtout, parce qu’il ne paraît pas suffisamment capable pour les daimyô. Aveugle d’un œil suite à la variole et boiteux, personne ne veut en effet de lui, ce qui ne l’empêche pas de tenter encore et encore de se faire engager. Son statut de rônin est en définitive loin d’être délibéré. Après être retourné auprès de son père adoptif qu’il n’avait pas vu depuis plus de quinze ans, il décide de s’installer avec la pétillante Mitsu (Kanjiya Shihori – Love Shuffle, Buzzer Beat, H2) dans la province de Kai, alors dirigée par Takeda Nobutora. Là-bas, il commence à apprendre la dure vie de paysan et finit presque par y prendre goût. Cependant, l’époque étant particulièrement violente pour quiconque, une tragédie s’abat sur ce petit village, plongeant Kansuke dans le désespoir, la haine contre les Takeda et la soif de vengeance. À partir de cette date, il cherche par tous les moyens à exercer comme vassal d’un daimyô, cela dans le but de s’approcher de Takeda Nobutora. Ce sont ce désir impérieux et cette rage indicible qui gouvernent Kansuke. Seul et dépressif, il en devient presque pathétique et son issue ne paraît guère joyeuse. Ce n’est pas dévoiler l’intrigue que d’écrire qu’en définitive, il va finir par s’allier au fils de Takeda Nobutora, Harunobu. Gagnant la confiance de ce jeune seigneur de guerre, il a enfin l’opportunité de montrer l’étendue de ses possibilités. Véritable ombre de Harunobu, Kansuke le pousse à continuer sa politique d’expansion dont la finalité est la mainmise sur le Japon dans sa totalité. Les deux hommes se lancent dès lors dans une conquête territoriale agressive, offrant aux Takeda un incroyable rayonnement sur les provinces. De plus, l’influence de Kansuke sur Harunobu ne s’arrête pas aux thématiques militaires. Le daimyô se prend d’une curieuse affection pour cet être atypique et l’écoute toujours, quand bien même des domaines plus personnels entrent en compte.

Fûrin Kazan développe avec beaucoup de profondeur la relation quasi fusionnelle de ces deux individus que, théoriquement, tout oppose. Elle est d’ailleurs assez ambiguë, car si Kansuke déclame à qui veut l’entendre qu’il est dévoué corps et âme à son fidèle seigneur, il n’est pas aisé de savoir s’il n’est pas plutôt perverti par une ambition démesurée. Harunobu ne serait alors que l’allongement de son bras lui permettant de contrôler un territoire de plus en plus vaste. Sous couvert d’agir au nom de Harunobu, Kansuke n’hésite pas à manipuler la vie de quiconque se trouvant sur le chemin et cela, sans a priori ne pas se servir au passage. Tromper effrontément et se jouer de la confiance de certains pour offrir la conquête du Japon sur un plateau d’argent à Takeda Harunobu, ou favoriser la princesse Yû, ne semblent pas lui poser de problème de conscience. Pour lui, tout est excusé par la justesse de sa cause : l’unification du Japon. Ce désintérêt personnel de sa part est plutôt particulier, mais correctement expliqué par son passé difficile. Il vit par procuration à travers Harunobu qu’il soutient exclusivement. Moqué, ostracisé et renié, Kansuke n’a jamais été entièrement heureux avant de devenir le vassal de Harunobu pour qui il paraît prêt à tout. L’histoire est ainsi vue sous la perspective de ce rônin, joué par un Uchino Masaaki (JIN, Jûnen Saki mo Kimi ni Koishite) sobre et évitant la caricature. Pourtant, l’acteur aurait aisément pu tomber dans les clichés compte tenu de cet aspect repoussant et peu amène. Pas une seule fois le scénario ne verse dans la facilité ou le sentimentalisme. En dépit de plusieurs handicaps, qui plus est nuisibles dans un monde impitoyable, le bushi fait preuve de ténacité et de volonté. Honnêtement, ce héros s’apparente plus à un antihéros étant donné qu’il laisse par moments perplexe. Il a pour lui d’avoir appris en autodidacte les tactiques militaires et d’être passionné. Véritable électron libre, il ne se fond que difficilement dans la masse et, finalement, il ne cherche pas réellement à familiariser avec qui que ce soit, préférant se préserver. Contre toute attente, le personnage est loin d’être le centre des intrigues et il n’est pas rare qu’on ne le voie qu’assez peu dans des épisodes. Le réel moteur est de toute manière le clan Takeda, duquel Kansuke se rapproche à un moment donné. Au début de Fûrin Kazan, ce clan est dirigé d’une main de fer par Nobutora (Nakadai Tatsuya – Sekai no Chûshin de, Ai wo Sakebu). Tyrannique, égoïste et caractériel, il rejette totalement son aîné, Harunobu, car il en a peur. Assez rapidement, Harunobu prend sa relève pour finir par devenir bien plus tard Takeda Shingen. C’est l’acteur de kabuki Ichikawa Kamejirô – ayant retrouvé Uchino Masaaki dans JIN 2 en 2011 – qui lui offre ses traits. Probablement en raison de sa carrière au théâtre, son jeu est particulièrement expressif au niveau de son visage. Le résultat est tout à fait correct, à l’exception du passage où ce chef commence à douter et avoir peur de perdre des guerres ; là, le comédien surjoue beaucoup trop et se décrédibilise. D’une manière générale, Harunobu n’est pas non plus foncièrement attachant tant son envie de conquêtes devient prégnante. Les deux hommes se sont en fait parfaitement trouvés et si leur duo amène d’excellents moments, ce ne sont pas eux qui se révèlent les plus plaisants. Inversement, ce sont tous les autres les environnant qui se veulent rapidement sympathiques, voire enthousiasmants. Sans grande surprise, le taiga se déroulant dans le monde des bushi, le code des principes moraux est tout particulièrement mis en avant avec des valeurs comme la loyauté, la droiture, l’honneur ou encore le courage.

Takeda Nobutora et Harunobu s’entourent de vassaux a priori fidèles. D’ailleurs, le second est connu pour avoir eu 24 généraux de guerre au cours de son existence, dont Yamamoto Kansuke. Le plus charismatique d’entre eux est définitivement Itagaki Nobutaka, campé par un extraordinaire Chiba Shinichi plein de prestance. Avec sa voix imposante, son magnétisme, sa déférence et sa stature, il figure parmi les solides rocs de la série. Harunobu voit en lui un père de substitution et compte beaucoup sur son soutien. Tout comme ses camarades, Itagaki considère d’un mauvais œil l’arrivée de Kansuke tant le personnage est mystérieux et insondable. La dynamique entre ces deux vassaux des Takeda est joliment retranscrite à l’écran et repose, encore une fois, sur le respect mutuel. Le sévère Amari Torayasu (Ryû Raita – Shôta no Sushi, TEIÔ, H2), l’ambivalent Oyamada Nobuari (Tanabe Seiichi – Soratobu Tire, Futatsu no Spica, Shôkôjo Seira), Obu Toramasa (Kaneda Akio), le tuteur de Takeda Nobushige (Kashima Noritoshi), l’attachant Baba Nobuharu (Takahashi Kazuya), l’inarrêtable Hara Toratane (Shishido Kai) ou encore le plus âgé Murozumi Torasada (Katô Takeshi) sont quelques-uns des vassaux siégeant régulièrement avec Harunobu et que l’on se plaît à suivre. Il ne s’agit là que des vassaux présents dès le départ. À cela il faut ajouter ceux se rattachant au clan, bien souvent malgré eux après une défaite à la guerre. La Sengoku Jidai est une période si compliquée qu’il est toujours possible d’être amené à servir son ancien ennemi par la suite. Le page principal du daimyô de Kai, Komai (Takahashi Issei) et Gengorô (Tanaka Kôtarô – Sekai no Chûshin de, Ai wo Sakebu, Byakuyakô, H2) sont aussi des valeurs sûres de la série. Harunobu développant une réputation peu flatteuse, beaucoup d’habitants d’autres régions ne voient en lui qu’un démon avide de conquête capable de tout pour arriver à ses fins. Les épisodes cherchent à humaniser ce seigneur légendaire ayant tout mis en pratique afin d’élargir son domaine et unifier un Japon morcelé. Le clan Takeda, résidant donc dans la province de Kai, est régulièrement amené à marchander, à batailler ou à élaborer des alliances avec les territoires annexes.

Les plus féroces opposants aux Takeda, au début de Fûrin Kazan, sont les Imagawa, vivant dans la province voisine, celle de Suruga. Rapidement, le jeune Imagawa Yoshimoto (Tanihara Shôsuke – Tempest, Magerarenai Onna, Love Shuffle) mène son clan aux côtés de sa mère, l’imposante Jukeini (Fujimura Shiho), et du fascinant prêtre placide Taigen Sessai incarné par un Ibu Masato (Warui Yatsura, Marumo no Okite, Nodame Cantabile) que j’apprécie décidément de plus en plus. Yoshimoto est un daimyô détestable prenant un malin plaisir à rabaisser Kansuke. Sournois, il se repose beaucoup sur son entourage proche et il paraît assez évident que sans lui, il ne serait pas aussi influent. Détailler toutes les provinces et autres daimyô en contact avec les Takeda dans Fûrin Kazan serait fastidieux et inutile, mais ce serait dommage de ne pas en citer quelques-uns apportant beaucoup à la série. La province de Suwa amène une superbe intrigue s’étalant sur la durée, avec des personnalités intéressantes comme la princesse Yû. De cette même province, les Sanada avec à leur tête Yukitaka (le génial Sasaki Kuranosuke – Zettai Kareshi, Waraeru Koi wa Shitakunai) et son épouse, Shinome (Shimizu Misa) sont magnifiques pour leurs qualités nobles et leur force de caractère. On pourrait continuer en parlant du clan Hôjo n’inspirant pas grand-chose si ce n’est le mépris, ou bien des Murakami se rapprochant par la suite des Uesugi d’Echigo. À ce sujet, impossible d’occulter le grand ennemi de Takeda Shingen, le mythique Uesugi Kenshin ! Il faut savoir qu’au Japon, leur rivalité est devenue légendaire. Se faisant régulièrement la guerre, avec des victoires pour l’un ou l’autre souvent peu claires, ils ont marqué l’Histoire de la même manière. Uesugi Kenshin n’a pas encore ce nom dans Fûrin Kazan. Lorsqu’on le découvre, il s’appelle Nagao Kagetora. Contre toute attente, Gackt (Tempest) l’incarnant est plus que bon dans le rôle de ce daimyô difficile à cerner. Androgyne, apparemment jamais attiré par les femmes, impulsif, totalement dédié au culte de Bishamonten, Kagetora est un seigneur insaisissable et bien plus appréciable que Harunobu. Sinon, des références sont faites à des monstres mythiques comme Oda Nobunaga ou Tokugawa Ieyasu, et cela donne vraiment envie de regarder un autre taiga se déroulant quelques années après celui-ci (Toshiie to Matsu ? Une bonne qualité de vidéo et des sous-titres sont disponibles depuis octobre 2012, chouette !) Pour information, dans le Japon féodal, il n’était pas rare de changer de nom et d’être adopté alors même que ses propres parents étaient encore en vie ou que l’on était majeur. Par exemple, le but de ces adoptions était de continuer une lignée. Quant aux modifications de noms, elles avaient lieu pour plusieurs raisons : ajout d’un kanji de son daimyô, investiture en tant que prêtre, etc. Pour ne pas trop se perdre, la série n’hésite pas à rappeler la fonction des personnages, leur origine ou leurs liens avec un autre plus connu ; elle inscrit d’ailleurs à l’écran toutes ces informations plus que salutaires à la bonne compréhension.

Bien que Fûrin Kazan mette surtout en avant Yamamoto Kansuke et Takeda Harunobu, la série fait preuve d’un soin particulier pour l’ensemble de son immense galerie de protagonistes. Cette dernière a de quoi donner le tournis au départ entre les différents seigneurs, les vassaux s’amusant parfois au jeu des chaises musicales et tout ce qui a trait à la géopolitique très complexe de cette époque mouvementée. En cinquante épisodes, tous ont le droit à une caractérisation en bonne et due forme, non figée dans le temps, et évoluant au fil des aléas de la vie. Ce qu’il y a de particulièrement agréable est que le taiga n’hésite pas à inventer des personnages n’ayant jamais existé et à leur offrir un vrai rôle. Car après tout, ce n’est pas parce qu’untel n’est pas mentionné dans des documents qu’il n’a pas, lui aussi, eu son influence sur le cours des évènements. De même, bien que le cadre s’axe essentiellement sur la haute caste de la population, les plus modestes ne sont pas oubliés. Durant la période Sengoku, il n’était pas rare que les daimyô enrôlent de force des paysans dans leurs armées ; il s’agit des ashigaru, placés sous l’égide des bushi, eux-mêmes vassaux de leur seigneur attitré. Des individus comme les attachants Denbei (Arizono Yoshiki) et Taikichi (Arima Jiyû) apportent en plus juste ce qu’il faut d’humour et progressent énormément, alors qu’au départ, ils ne faisaient que s’échiner dans les champs. Encore plus flagrant, Yazaki Heizô (Satô Ryûta – Kisarazu Cat’s Eye, Ikebukuro West Gate Park, Pride, JIN 2) passe du simplet à un homme aspirant plus que tout à la vengeance et se perdant presque au passage. Ces trois-là donnent dès le début l’impression de n’être que secondaires, mais ils finissent par former le liant de Fûrin Kazan. En réalité, tout l’archipel est en guerre et personne ne peut échapper à ce climat belliqueux perpétuel. Le scénario n’illustre en revanche que très peu l’impact de ces conflits violents sur les autochtones, tout tournant majoritairement autour du contexte militaire.

L’époque Sengoku étant celle des guerres, il n’est pas étonnant d’assister à plusieurs batailles comme celle d’Uedahara, de Sezawa, Hanagura no Ran, de Shiojiritoge, etc. La production se termine sur la quatrième bataille de Kawanakajima sur cinq, entre les Takeda et les Uesugi. Un des points faibles de Fûrin Kazan est son aspect sensiblement répétitif. Découvrir ces conseils militaires se révèle parfois un tant soit peu lassant d’autant plus que la stratégie n’est pas aussi explorée que ce que l’on aurait pu penser. Elle l’est, cela va s’en dire, et elle peut se montrer fascinante, mais la série souffre d’un ventre mou en milieu de parcours, quand la géopolitique devient quelque peu redondante. Dans tous les cas, les conspirations, les manipulations, les tactiques et les trahisons alimentent la fiction et sont souvent stimulantes. En outre, la solidité d’écriture et la qualité de la caractérisation de l’ensemble des personnages permettent de toute manière de ne pas s’ennuyer. Le point important à savoir est que, comme tout jidaigeki qui se respecte, l’action passe au second plan au profit de longues périodes de discussions. Pour certains, ce sera rédhibitoire. Pour d’autres, cette manière posée de raconter un récit et de chercher à densifier la psychologie et la teneur de l’intrigue plaira grandement. Le rythme est par conséquent assez tranquille sans être pour autant plat et sans saveur. Là où le taiga est franchement réussi, c’est dans sa faculté à alterner avec une grande habileté entre les faits historiques et l’intimiste tout en traitant progressivement les relations plus que fragiles entre les personnages. Plutôt que de dresser la situation de ce Japon féodal de manière schématique, les épisodes impliquent émotionnellement le téléspectateur avec talent. Le nombre important de protagonistes ne gêne aucunement à l’appréciation. En dépit de la rigidité du cadre que veut l’époque, la production respire la passion et ne manque jamais de souffle. Autrement, les scénarios parviennent à développer des thématiques aussi diverses que variées, allant du deuil à la solitude d’un seigneur, en passant par le sacrifice personnel, les concessions amères, les codes de lois (Kôshû Hatto no Shidai) protégeant les habitants, la volonté de poursuivre ses rêves malgré les embûches, mais également des réflexions pertinentes sur le pouvoir et l’absolue nécessité d’aimer son peuple. La religion possède une place de choix, l’époque permettant de se faire prêtre à n’importe quelle période de sa vie. Plusieurs dieux tels que Bishamonten ou Marici, véritable symbole de liberté aux yeux de Kansuke, sont régulièrement mentionnés. La modernité n’est pas non oubliée avec l’arrivée des arquebuses (teppô), révolutionnant la guerre et faisant des ravages sur les champs de bataille. Il ressort de l’ensemble des tonalités philosophiques, romantiques et poétiques tranchant parfaitement avec la férocité de ces bouleversements politiques. Fûrin Kazan tire profit de ses cinquante épisodes et l’univers se révèle extrêmement riche. Loin de se contenter d’être une série historique, celle-ci se veut surtout humaine.

S’il est indubitable qu’à l’époque féodale, les hommes sont les principaux acteurs, les femmes ne sont aucunement oubliées dans Fûrin Kazan. Loin d’être cantonnées dans des rôles sentant la naphtaline en dépit de leur instrumentalisation et des limites de leur condition, certaines se donnent la peine de rayonner et d’user de leur influence. En effet, elles ne sont souvent apparentées qu’à des pions favorisant les alliances et sont alors envoyées dans des clans inconnus pour solidifier une entente quelconque. Cela dit, il arrive aussi que ces mariages de convenance ne soient pas du tout à l’avantage des hommes et que les daimyô soient obligés de se séparer de fils pour lesquels ils ont de l’estime et de l’attachement. À l’instar des personnages masculins de la série, les femmes sont présentes en nombre et plusieurs réussissent sans aucun mal à tirer leur épingle du jeu. La première d’entre elles, chronologiquement parlant, est Mitsu, perpétuellement dans les pensées de Kansuke et véritable catalyseur de sa destinée. Il ne l’oublie jamais, pas même lorsqu’il rencontre la princesse Yû, la fille de Suwa Yorishige (Kohinata Fumiyo – Ashita no Kita Yoshio, JIN, Kisarazu Cat’s Eye). Cette jeune fille, incarnée par Shibamoto Yuki (la fille de Shiba Toshio et de Maya Kyôko à qui elle ressemble grandement), est, sans aucun doute possible, un des meilleurs personnages du taiga. Magnifique, intelligente, gracieuse, farouche et brave, elle se retrouve dans une situation délicate, tel un oiseau dans une cage. Suite à certaines circonstances, elle doit se rapprocher grandement de Takeda Harunobu, avec le concours délibéré de Yamamoto Kansuke. La dynamique s’installant entre eux deux est sublime par son minimalisme, sa grande pudeur, le respect mutuel et l’amour platonique s’en dégageant. La princesse Yû est définitivement une noble dame charismatique. Là aussi, Fûrin Kazan fait plaisir puisque les épisodes n’oublient pas le lien indéfectible que ces femmes entretiennent avec leurs suivantes et, plus particulièrement, avec celle dédiée à leurs services depuis parfois leur naissance. Shima (Ômori Akemi) s’occupant de Yû, ou encore Hagino (Asada Miyoko – Itazura na Kiss), sont les exemples les plus éloquents de ces servantes se donnant corps et âme à celle qu’elles protègent, et cela, au péril de leur propre vie. Parmi les femmes marquantes dans ce taiga, la première épouse de Harunobu, Sanjô (Ikewaki Chizuru – Shokuzai) inspire le respect par sa douceur, son inflexibilité et son abnégation. Toujours dans le clan Takeda, n’oublions pas Ôi (Fubuki Jun – Soredemo, Ikite Yuku), la mère de Harunobu, impressionnante par son calme, et l’adorable Ritsu (Maeda Aki) ayant un faible pour Kansuke. D’autres figures comme la princesse Miru (Maki Yôko – 6-jikan Go ni Kimi wa Shinu) ne demeurent pas longtemps à l’écran, mais témoignent parfaitement de la cruauté de cette période. Enfin, Jûgorô Hisa (Mizukawa Asami – Inu wo Kau to Iu Koto, Last Friends, Nodame Cantabile, Long Love Letter) est touchante, elle qui ne peut que se plier aux lois d’une guerre impitoyable.

Enfin, impossible de ne pas s’attarder un minimum sur la forme. Les taiga sont des séries coûteuses, avec un budget bien plus conséquent que les renzoku habituels. NHK met les moyens et cela se sent. Il ne faut évidemment pas s’attendre à une superproduction américaine. Malgré cela, les scènes de batailles ne sont jamais évitées et si la caméra favorise essentiellement le gros plan de manière à ne pas trop montrer l’absence de figurants, la crédibilité n’en pâtit pas de trop. Étrangement – ou pas vraiment vu les habitudes de ce type de travail – le sang n’est que peu visible lors des combats ; seuls les bruits caractéristiques des armes s’entrechoquant sont entendus. La réalisation est dans son ensemble correcte. Sans faire preuve d’éclat particulier, elle se révèle efficace, mais ne marquera clairement pas les esprits. Les paysages sont en tout cas magnifiques et l’on se croirait vraiment devant un Japon médiéval tirant parti de la beauté naturelle des environs. Il en va de même du côté de la reconstitution avec des décors traditionnels et vraiment typiques. Les épisodes restent régulièrement en milieu fermé, dans la pièce principale du château des Takeda par exemple, dans les quartiers de Kansuke ou encore dans d’autres constructions diverses. Concernant les vêtements, ceux des femmes sont généralement superbes pour qui apprécie les kimonos. Les hommes, eux, sont souvent parés de leur armure, avec le kabuto (casque), surmonté du mon (sorte de blason) caractéristique de leur clan. À ce propos, les mon servaient justement de reconnaissance sur les batailles et, pour le téléspectateur, c’est aussi le cas à partir du moment où il a repéré qui était orné de quoi ; les étendards de guerre sont un autre élément significatif. La production n’oublie jamais les moindres détails et veille notamment à ce que le langage soit plus proche de celui de l’époque – pas de mots issus de l’anglais, ce qui est extra. Chaque taiga est connu pour la figure qu’il met à l’honneur, mais également pour sa musique. Il faut savoir que les jidaigeki annuels de la chaîne sont les seuls à avoir le droit à un véritable orchestre. Fûrin Kazan a eu la chance d’être illustré par Senju Akira (Suna no Utsuwa, Kôkô Kyôshi 2003, Kimi ga Oshietekureta Koto). Avec son thème principal entendu en premier lieu dans le long générique, la bande-son s’impose d’emblée comme une actrice à part entière de la série. Si l’on ne tombe pas immédiatement sous son charme en raison de son caractère symphonique légèrement grandiloquent avec ses trompettes, elle finit progressivement par séduire. C’est d’autant plus vrai que plusieurs traits plus reposants et intimistes se font davantage remarquer par la suite et sont de pures merveilles.

En conclusion, Fûrin Kazan est une solide série historique dressant un superbe portrait de toute une génération d’hommes et de femmes ayant côtoyé le bushi atypique Yamamoto Kansuke. Au cours d’une période féodale extrêmement sanguinaire, ce rônin cumulant les tares réussit à surpasser sa modeste condition pour progressivement devenir l’atout tactico-stratégique et le confident d’un des plus grands généraux de guerre de l’Histoire nippone. Avec une psychologie très soignée, une complexité des relations, des valeurs nobles, de nombreux sujets fédérateurs amenés avec délicatesse, une imposante galerie de protagonistes évolutifs et nuancés, des personnages attachants, une ambiance parfois poétique et une belle bande-son symphonique, les épisodes s’avèrent définitivement captivants à suivre en dépit d’une certaine longueur en milieu de parcours. Le taiga a pour mérite de se montrer convaincant lors de ses moments militaires avec des batailles épiques menées selon une stratégie impitoyable, mais aussi au cours de ses séquences bien plus intimistes où les émotions et les sentiments déchaînent leur passion. Pour la richesse dont ce taiga fait preuve et la fascination que peut exercer Kansuke, l’ensemble en devient exaltant et plus que vivifiant. Bien que des séries de ce genre puissent impressionner, celle-ci se veut assez facile d’accès et devrait sans mal intéresser ceux appréciant les grandes fresques humaines et définitivement habitées.

Par |2020-04-03T18:01:34+02:00décembre 31st, 2012|Fûrin Kazan, Séries japonaises|6 Commentaires