Slow Dance | スローダンス

Si l’on tenait des statistiques, je suis prête à parier que la grande majorité des getsuku, ces séries japonaises passant sur Fuji TV dans l’illustre case du lundi à 21 heures, seraient des comédies romantiques. Sans aucune surprise, c’est le cas de Slow Dance. Cette création originale d’Etô Rin (Nodame Cantabile, Tôkyô Friends) se compose de onze épisodes de quarante-cinq minutes chacun qui furent diffusés sur la chaîne entre juillet et septembre 2005. Aucun spoiler.

Serizawa Riichi est un vingtenaire incapable de prendre des risques et de s’engager. Il a rangé au placard son rêve de devenir réalisateur et se contente d’une place de moniteur d’auto-école. Une de ses élèves, Makino Isaki, a la trentaine et espère développer sa carrière dans la vente. Malheureusement, elle cumule les désillusions à la fois professionnelles comme personnelles. Tous deux s’entendent comme chien et chat et se raillent constamment tant leur vision de la vie diffère. Ils passent pourtant leurs moments libres ensemble, avec plusieurs de leurs amis essayant eux aussi de se construire un présent, voire un futur satisfaisant.

Ce n’est pas un secret, les comédies romantiques ne m’attirent pas particulièrement. C’est d’ailleurs probablement en partie pour cette raison que celle-ci est restée longtemps traîner dans mes dossiers, surtout que j’avais en tête qu’elle était médiocre. Or, je suis immédiatement tombée sous son charme et si la conclusion traîne un peu en longueur et que quelques éléments l’empêchent de se révéler indispensable, elle dispose de solides atouts pour offrir un sympathique et chaleureux divertissement. Un des principaux problèmes de ce type de récit est justement de suivre à la lettre près une formule traditionnelle. Les héros se disputent, naissent des sentiments, des quiproquos s’emmêlent, l’un ou les deux commettent des erreurs, le timing n’est jamais bon et il faut attendre la toute fin pour les voir enfin ensemble. Slow Dance ne sort pas des sentiers battus et se contente du schéma classique, avec tous les rebondissements habituels, la caricature et les archétypes en moins, la simplicité et le réalisme en plus. Cela change beaucoup de choses, finalement. De toute manière, ce n’est pas tant l’épilogue qui importe, mais plutôt le cheminement des protagonistes. Le couple phare de la série constitue le terreau, le joyau de cette production commençant à prendre sérieusement de l’âge. D’ailleurs, elle ne donne pas du tout l’impression d’avoir plus de dix ans au compteur. Même les vêtements et coiffures restent assez modernes. Comme souvent, la réalisation en elle-même ne marque pas et se borne au minimum syndical. Le constat s’avère similaire en ce qui concerne la musique de S.D.Preppy : jolie, mais non mémorable. La chanson thématique, Tôkyô du fameux acteur/chanteur Fukuyama Masaharu, propose une belle ballade romantique et un peu sensuelle oubliant la mièvrerie. Elle représente ainsi à merveille les adorables Riichi et Isaki, ces deux électrons libres évoluant jusqu’alors avec des œillères.

Riichi tergiverse tout le temps. Isaki, elle, affiche une impulsivité patente. Malgré leur caractère diamétralement opposé, ils ont pour point commun de douter d’eux-mêmes et de ne pas savoir que faire de leur existence. Ils ne sont pas satisfaits de l’actuelle, mais il paraît difficile de la changer, cela pour diverses raisons. Quand le jeune homme tombe sur la trentenaire célibataire dans son café fétiche, il est persuadé de l’avoir déjà rencontrée. Ce n’est qu’après s’être ouvertement disputé avec elle au comptoir qu’il réalise qu’elle apprend à conduire dans son auto-école. Et encore mieux, dans le temps, elle travaillait comme professeure stagiaire dans son lycée ! Dans son souvenir, cette enseignante se voulait douce, bienveillante et donnait envie de se battre pour ses rêves. Cette version présente, énergique, opiniâtre, n’a vraiment plus rien à voir. Riichi mène ainsi une vie plate, sans saveurs. En dehors de son emploi ne le passionnant pas du tout, il fréquente ses deux sympathiques amis de fac de cinéma (Tanaka Kei et Nishino Akihiro), désirant que leur copain reprenne le chemin de la caméra, car il détenait un certain talent. Mais non, celui-ci croit qu’il s’agit là d’un caprice chimérique, d’une candeur détestable, et il décide d’être ce qu’il juge mature. Slow Dance, derrière son registre romantique, nourrit une jolie réflexion sur les objectifs aussi fantasmés qu’ils soient et de leur poursuite. Les propos n’ont une fois de plus rien de novateur, mais le traitement délicat et plutôt subtil fait facilement mouche, surtout si l’on a un faible pour ce type de thématiques. De même, le scénario veille à illustrer que la notion d’adulte est abstraite, qu’elle ne signifie rien du tout et que chacun fait ce qu’il souhaite, comme il l’entend, au rythme qui lui plaît, en trébuchant maintes fois s’il le faut.

L’audience le sait, Riichi et Isaki ont tout pour former un couple durable, mais ils doivent d’abord le découvrir, ce qui n’est pas forcément gagné. Avant de devenir amants, ils deviennent surtout amis. Chacun réalise que face à l’autre, il peut se montrer sans fard, confier ses démons. L’alchimie entre les deux comédiens conditionne beaucoup le succès de cette série. Effectivement, Tsumabuki Satoshi (Orange Days, Tenchijin) et Fukatsu Eri (Sora Kara Furu Ichioku no Hoshi, Saiyûki) s’avèrent aussi attachants ensemble que séparément. La trentenaire ne manque pas de panache avec sa franchise, sa vivacité et son sens de la répartie tandis que les doutes du second résonnent probablement tant ses interrogations sont fédératrices. Les deux acteurs se sont par la suite donné la réplique dans le magnifique film Akunin, mais fort heureusement, l’ambiance se veut ici bien moins morose ! Tous se retrouvent souvent dans un izakaya le soir, boivent de l’alcool et refont le monde. Slow Dance apporte beaucoup d’humour, de piment, de malice et de fraîcheur à ses situations, notamment grâce aux disputes amusantes du duo principal. Ils ne sont pas les seuls à participer au succès, car d’autres personnages tirent leur épingle du jeu. Le bras-droit d’Isaki, l’adorable Yashima (Koizumi Kôtarô – Namonaki Doku), se montre tout de suite éminemment sympathique avec son envie de bien faire, sa timidité et ses gaucheries. De même, Ichisaka Susumu, campé par un parfait Nukumizu Yôichi (Tonsure), éternel candidat au permis de conduire, prend les téléspectateurs à contrepied et démontre que le scénario essaye à sa manière de se détacher des clichés et stéréotypes éculés, bien qu’il n’y parvienne pas toujours. Les rivaux amoureux n’en sont pas vraiment et le rythme assez rapide empêche toute intrigue de s’enliser ou de provoquer une véritable lassitude. Malgré tout, la série perd légèrement de sa force avec son deuxième couple en progression et plusieurs autres écueils dispensables.

Dans cette danse, Riichi et Isaki ne sont pas seuls, mais peuvent compter sur le frère du premier et la collègue de la deuxième. Ces figures ne profitent néanmoins pas d’une exploration aussi fine et poussée. Eisuke, joué par un charmant Fujiki Naohito (Hotaru no Hikari), a sept ans de plus que son cadet et s’ennuie ferme à son travail dans la finance. Sa petite amie ne semble d’ailleurs être avec lui que pour sa confortable situation. Un jour, il plaque tout et ouvre un bar dans l’espoir de retrouver la flamme. Charmeur invétéré, il séduit aisément les femmes, ce qui agace prodigieusement Riichi. Et pour cause, le benjamin est jaloux, persuadé que son aîné lui a ravi le cœur de son ancien amour de jeunesse, la fade Ayumi (Kobayashi Mao – Tôkyô Friends) maintenant hôtesse de l’air. Ce personnage manque cruellement d’originalité et souffre de la comparaison avec la vive Isaki. Eisuke tente de demeurer en retrait de tout drame en devenir et garde une attitude détachée, sans signifier qu’il reste insensible. Avec sa carapace, il essaye de se protéger, mais oublie sûrement de profiter de la vie. Il se prend d’affection pour l’amie d’Isaki, Koike Mino (Hirosue Ryôko – Triangle), attendant le prince charmant depuis six ans. Avec son copain de l’époque, ils se sont promis de se marier à une date approchant dangereusement sauf que depuis, ils n’ont guère échangé quoi que ce soit. L’écriture a la louable idée d’évoquer en filigrane la condition de la femme, l’absence d’obligation de dépendre d’un homme et la possibilité de se forger une route propre. Il n’y a là rien de bien nouveau, mais pour une série japonaise, le moindre ingrédient du genre plaît. Il n’empêche que l’intégralité de cet arc, avec les débuts d’une relation entre Eisuke et Mino, ne tient pas suffisamment en haleine et ne peut compter sur une vraie osmose entre les acteurs pour outrepasser le classicisme ambiant. Heureusement, outre la simplicité des rebondissements et du quotidien retranscrit, l’amitié entre tous ces personnages, qu’elle soit féminine, masculine ou mixte, atténue quelques-unes de ces maladresses.

Au final, Slow Dance n’est clairement pas une romance indispensable méritant de tout interrompre pour la visionner. Mais mine de rien, avec son atmosphère non dénuée de malice et égayant le moral, elle réussit sans mal à divertir, à toucher, voire à fédérer. Derrière son adorable couple de héros complémentaires solidement interprété, cette série authentique se permet de dépeindre les difficultés de faire des choix, l’importance de poursuivre son idéal, de ne jamais oublier ses rêves et d’arrêter de penser qu’être adulte signifie se limiter à des actions hautement sérieuses. Garder ses envies d’enfant ne se résume pas à de la naïveté, bien au contraire. En bref, malgré un cahier des charges suivi scrupuleusement et quelques longueurs, le scénario offre de jolis moments naturels, hauts en couleur, drôles et mettant régulièrement des étoiles dans les yeux ainsi que des papillons dans le ventre. Les amateurs du genre devraient probablement au moins donner sa chance à cette production injustement méconnue.

Par |2017-05-01T13:57:58+02:00novembre 23rd, 2016|Séries japonaises, Slow Dance|2 Commentaires

Shika Otoko Aoniyoshi | 鹿男あをによし

En ce qui concerne la télévision, le Japon est sûrement le roi des postulats de base totalement ubuesques. Il n’est pas nécessaire de réfléchir trop longuement pour citer maintes fictions au concept au demeurant improbable, voire inepte. Shika Otoko Aoniyoshi, dont le titre peut être traduit par le fantastique homme-cerf, fait justement partie de cette catégorie souvent raillée. Cette adaptation d’un roman de Makime Manabu se compose de dix épisodes diffusés sur Fuji TV entre janvier et mars 2008 ; seul le premier dure une heure, les autres se contentant des quarante-cinq minutes habituelles. Aucun spoiler.

Obligé par ses supérieurs de quitter son laboratoire de recherche en raison de sa supposée hypersensibilité, Ogawa Takanobu est transféré au sein d’un lycée féminin se trouvant dans la préfecture de Nara. Alors qu’il commence à peine cette carrière forcée d’enseignant, sa malchance perpétuelle consterne ou amuse déjà ses collègues et élèves. Peu de temps après son arrivée, en se promenant dans le fameux parc des environs, il est hélé par un cerf Sika parlant. L’animal en question lui explique sur un ton plutôt péremptoire qu’il l’a choisi pour devenir le libérateur, celui capable de sauver le Japon de l’anéantissement le plus total. Pour cela, il doit récupérer fissa un artefact spécifique. Effectivement, l’horloge tourne, car le cataclysme est prévu pour la fin du mois d’octobre. Il ne reste donc plus qu’à ce prof une petite trentaine de jours pour mener à bien sa mission fantasque qui, contre toute attente, paraît plausible : le pays est secoué par des séismes de plus plus en fréquents et le mont Fuji s’apprête à entrer en éruption !

Certes, ne le nions pas, le synopsis de Shika Otoko Aoniyoshi n’attire pas les foules. C’est d’ailleurs en partie pour cette raison que la série traînait dans mes dossiers depuis autant de temps, escomptant une histoire idiote et non divertissante. Je ne pouvais pas davantage me tromper ! En raclant mes fonds de tiroirs, j’ai un peu l’impression d’alterner les fictions pas forcément mauvaises, mais ne pouvant provoquer chez moi un quelconque enthousiasme. Celle nous concernant aujourd’hui m’a surprise au plus haut point, car si elle ne manque pas de défauts et s’avère incapable de plaire à la majorité, j’y ai retrouvé beaucoup d’éléments me rappelant pourquoi je continue de m’abreuver de potion japonaise. Fait suffisamment exceptionnel pour être mentionné, elle se dote d’une esthétique plutôt unique avec sa multiplication de filtres. Le ciel n’y est par exemple pratiquement jamais d’une couleur tout à fait naturelle et arbore notamment des teintes rosées alors que le soleil est à son zénith. Il n’est pas non plus rare que le violet ou le bleu prennent leurs aises. Cette approche stylistique laisse au départ assez perplexe et finit par séduire tant elle reflète l’extravagance de l’ensemble. La réalisation persévère avec ses particularités grâce à ses gros plans sur les visages des personnages et ceux plus symboliques employant les sanctuaires et édifices non urbains. Le générique avec la narration de Nakai Kiichi semble sortir tout droit d’un conte légendaire. Le petit budget ne nuit pas de trop à la crédibilité du cerf parlant. N’oublions pas d’évoquer l’excellente musique composée par Sahashi Toshihiko utilisant beaucoup de bois et jouant à la fois la carte des mélodies rapides et guillerettes ainsi que d’autres insufflant une ambiance héroïque. Parce que pour être épique, Shika Otoko Aoniyoshi l’est à sa manière, c’est-à-dire curieusement et absurdement.

La série commence par une séquence dramatique. Les hautes sphères politiques nippones assistent à une réunion d’urgence. Le pays va mal et risque de définitivement disparaître. Comment faire pour éviter que le mont Fuji n’entre en éruption et ravage les environs ? Les tremblements de terre annoncent le cataclysme à venir et chaque épisode illustre des secousses de plus en plus rapprochées et violentes. Après cet interlude sorti de nulle part, mais donnant déjà le ton, la production démarre à proprement parler. Résumer Shika Otoko Aoniyoshi se révèle finalement assez complexe tant elle ne se contente pas d’un unique genre et s’amuse de nombreuses caractéristiques. La seule dominante réside dans son surréalisme permanent. Le protagoniste, Ogawa Takanobu, arrive à Nara malgré lui et entreprend une carrière de professeur. Depuis sa naissance, il est tel un chat noir et attire tout ce qu’il ne faut pas. Il ne s’en agace même plus et se cache presque derrière une attitude blasée. Il sait que si quelque chose de négatif doit survenir, il figurera en première ligne. Pour autant, ses proches le trouvent hypersensible et croient qu’il est toujours à deux doigts de craquer. Comme il s’attend au pire, il se montre perpétuellement pessimiste, irritable, égocentrique et ne tolère guère la frustration. Bien qu’il finisse par amuser, le personnage en lui-même aurait gagné à être plus attachant et l’interprétation par moments outrancière de Tamaki Hiroshi (Nodame Cantabile) nuit d’ailleurs un peu à l’appréciation générale. Bref, Ogawa est sommé par un cerf Sika de sauver le Japon. Rien que ça ! Mais pourquoi lui et comment doit-il procéder ? Que se passe-t-il réellement, au fait ? Et puis franchement, un animal qui parle ?!

Peu s’en doutent, mais le Japon abrite dans ses entrailles un gigantesque poisson-chat. Si cette créature a le malheur de bouger, elle provoque une série de séismes. Sans le savoir, le dieu Kashima bloque ses mouvements en s’appuyant sur sa tête et un trio se charge, consciemment cette fois, de la queue. Or, les sortes de verrous retenant le monstre à l’arrière se dégradent au fil et du temps et tous les soixante ans, il importe de les resserrer afin de préserver la tranquillité du pays. Dans les faits, la méthode se veut très simple puisqu’il suffit de réaliser une petite cérémonie de transmission d’un artefact spécifique nommé l’œil. Trois individus s’en occupent depuis mille huit cents ans : le cerf Sika de Nara, le renard de Kyôto et le rat d’Ôsaka. Sauf que l’objet en question semble avoir disparu et que le rongeur décide comme souvent de faire bande à part, manigançant dans son coin divers plans plus ou moins machiavéliques. D’ailleurs, son attitude hostile n’est pas nouvelle et a provoqué trois siècles plus tôt l’éruption du mont Fuji. Cette fois, il ne doit pas atteindre son but ! Le grand hic, c’est que ces bêtes ont beau être douées d’un vif esprit, elles ne peuvent agir comme elles le souhaitent et doivent compter sur l’aide d’un représentant humain de leur choix. Le cerf Sika, lui, opte bizarrement pour le farfelu Ogawa. Un jour, il se met à lui parler, lui explique très sérieusement la situation et l’oblige à chercher envers et contre tout ce fameux œil. Comme si les embûches ne suffisaient pas, il n’est pas en mesure de lui préciser de quoi se rapproche l’objet et tient des propos assez sibyllins. Le professeur croit dans un premier temps halluciner et mériter vraiment un passage en psychiatrie surtout que rapidement, l’animal lui inflige une punition improbable lui faisant radicalement changer de visage. Sûrement parce qu’il n’a plus rien à perdre, Ogawa se lance dans cette quête et a la chance d’être soutenu par sa collègue, la loquace et lunaire Fujiwara Michiko.

Shika Otoko Aoniyoshi s’apparente ainsi à une course contre la montre, mais le rythme reste tranquille, serein. Le scientifique devenu enseignant essaye coûte que coûte de sauver le Japon en mettant la main sur un artefact sans disposer d’un seul indice. Cela avant de le donner à un cerf Sika qui concoctera une cérémonie en compagnie d’un renard et d’un rat. Tout va très bien. Tout paraît logique. En dépit de la puérilité de la querelle du trio bestial, la série ne fait jamais douter de la santé mentale de son protagoniste et énonce ses faits d’une manière simultanément sérieuse et désopilante. Ogawa n’invente et ne s’imagine rien du tout. L’animal de Nara parle vraiment et le pays nécessite effectivement d’être secouru. Malgré le ridicule de ce contexte, la fiction ne l’est absolument pas. Avec son humour souvent pince-sans-rire et riche en non-sens, elle s’amuse beaucoup de ses évènements inénarrables et en profite pour grossir les traits sans jamais se départir d’une subtile et délicieuse absurdité. Les premiers épisodes manquent peut-être de vigueur pour certains. Ils paraissent en sus ne rien raconter de probant, mais une fois le cadre bien posé, les rouages s’imbriquent les uns dans les autres et dévoilent une intrigue rondement menée divulguant peu à peu les pièces de son puzzle. Le scénario insère un grand nombre de références à la culture japonaise avec des apports mythologiques, historiques, archéologiques et traditionnels. Les dialogues enlevés pétris de jeux de mots fusent dans tous les sens avec un discours s’approchant parfois quasiment de l’amphigouri. Nul besoin de s’y connaître au préalable, car les propos s’avèrent suffisamment éclairés et pédagogiques pour ne pas perdre quiconque au passage, à condition d’accepter de ne pas tout comprendre dans l’immédiat. Ogawa cherche donc le fameux œil tout en veillant à dissimuler son périple à son entourage et draguer à sa manière la calme Nagaoka Yoshie, une prof d’un lycée de Kyôto surnommée à juste titre Madonna-sensei et interprétée par la toujours aussi distinguée Shibamoto Yuki (Fûrin Kazan). Il cumule les gaffes, sombre dans le ridicule à maintes reprises et réussit même à se faire une ennemie dès ses premières minutes de classe en la personne de Hotta Ito (Tabe Mikako – Deka Wanko), une énigmatique élève au visage impassible à l’origine de chouettes moments. Aventure, quête mythique, tournoi de kendô, soirées alcoolisées et dégustation de nourriture pour cerfs Sika rythment désormais son quotidien.

Ogawa connaît sa mission, mais ne sait pas qui sont les autres messagers. Il essaye de découvrir l’identité du renard de Kyôto, à l’instar du téléspectateur. Les mystères ne manquent pas et le scénario se permet quelques détours amusants. De même, qui est le rat, l’empêcheur de tourner en rond ? Les bonnes réponses se trouvent rapidement, mais un doute subsiste toujours tant certains personnages se complaisent dans des attitudes ambivalentes. Le vice-principal affable (feu Kodama Kiyoshi) appelé Richard pour sa supposée ressemblance avec Richard Gere, le savoureux et perspicace prof d’arts plastiques campé par un génial Sasaki Kuranosuke (Hanchô), le responsable pointilleux (Sasai Eisuke), le sportif jaloux d’Ôsaka (Takuma Takayuki) et plusieurs autres composent cette galerie de figures truculentes apportant beaucoup de charme à cette série se déroulant en vase clos. La caméra sort effectivement assez rarement de ses décors et donne l’impression de faire évoluer ses héros dans un monde à part, presque atemporel. Outre son souffle épique, son registre tarabiscoté et ses notes écolières, elle délivre aussi un vent de camaraderie, d’entraide, d’amitié et plus subtilement d’amour. Les romances demeurent à chaque fois à l’état embryonnaire et ne contenteront pas les passionnés du genre, mais là n’est pas du tout le propre de cette fiction, de toute manière. Fujiwara Michiko jouée par Ayase Haruka officie comme partenaire de choc d’Ogawa dans sa quête et alimente les épisodes par son attitude déconnectée. Lente à la détente, naïve, presque logorrhéique, elle n’écoute jamais les autres et se lance dans des monologues bien plus fins que ce qu’ils laissent paraître. Ce duo se chamaillant souvent fonctionne correctement et représente l’approche cocasse de l’ensemble. Et bien sûr, impossible d’occulter le fameux cerf Sika, véritable héros. Fier, plutôt grandiloquent et convaincu de sa supériorité sur les humains, il se montre génial, définitivement cool, et étonnamment fort touchant. Car derrière cette histoire ressemblant à une vaste blague, le script nourrit l’audience d’émotions et d’une grande vague de tendresse.

Pour conclure, admettons-le, l’intrigante Shika Otoko Aoniyoshi figure sur les rangs de ces séries nippones excentriques ne payant pas de mine avec un concept improbable et idiot au possible. Effectivement, ce récit illustrant un individu malchanceux devant sauver son pays avec l’aide d’un cerf parlant ne détient pas sur le papier de solides arguments pour attirer les téléspectateurs. Pire, il doit en faire fuir plus d’un ! Et pourtant, derrière ces apparentes inepties, le scénario multiplie les apports mythologiques et se confectionne son propre univers foisonnant, extrêmement stimulant et définitivement légendaire. En se montrant aussi amusante, décalée, loufoque, mystérieuse et créative, cette production teintée de beaucoup de malice atteint son but et plaît pour sa générosité et sa chaleur. Bien que demeurent quelques longueurs et que le protagoniste soit l’un des personnages les moins mémorables, il ressort de ces épisodes un sentiment de logique implacable et, contre toute attente, la sensation que, pourquoi pas, à Nara, tout paraît possible. Parions d’ailleurs que si jamais vous avez un jour la chance d’aller dans cette région du Japon, vous ne verrez plus ces animaux de la même manière !

Par |2018-07-06T17:57:23+02:00novembre 9th, 2016|Séries japonaises, Shika Otoko Aoniyoshi|0 commentaire