Gotham (saison 2)

Alors que la quatrième saison de Gotham arrive prochainement sur les écrans étasuniens, il est plus que l’heure de discuter de la deuxième. Ses vingt-deux épisodes furent diffusés sur FOX entre septembre 2015 et mai 2016. Aucun spoiler.

Après les tumultes mafieux, James Gordon est rétrogradé au rang de modeste policier. Obligé de rendosser l’uniforme, il se contente de réguler la circulation tout en serrant les dents, dans l’espoir de retrouver un jour sa place. Pendant ce temps, la ville continue de sombrer dans ses pires travers surtout que les méchants prennent un ascendant considérable. Pour preuve, la saison offre deux chapitres distincts portant chacun un titre évocateur, à savoir rise of the villains et wrath of the villains. Si dans les faits elle se montre un peu mensongère par ses annonces de colère, elle ne lésine clairement pas sur l’irruption d’antagonistes. C’est bien simple, Gotham voit sa galerie de personnages exploser, ce qui pose par moments problème, car beaucoup manquent d’approfondissement et laissent un sentiment de frustration. Butch Gilzean, Harvey Bullock et Harvey Dent, présents depuis le départ, se réduisent à peau de chagrin. L’écriture se doit de recentrer son cadre un minimum au risque de finir par ressembler à un catalogue superficiel, à une sorte de compilation de références gratuites sur l’univers du Chevalier noir. Mais pour l’heure, la recette tient encore la route d’autant que ce microcosme en ébullition s’est forgé une véritable identité et ne semble plus se chercher. Les scénaristes n’hésitent pas à employer les éléments les plus connus, à remodeler la mythologie à leurs goûts et à jouer la carte des fausses pistes. Les surprises foisonnent, même chez le passionné de longue date. La série a trouvé son ton, ne se prend pas forcément au sérieux et s’amuse constamment du décalage entre son humour cocasse et l’aspect dramatique de ses récits. L’absurde n’est jamais loin et expose aux critiques acides, mais cette approche offre au contraire à l’ensemble ses lettres de fabrique, bien que le traitement soit parfois à la limite du grand-guignolesque. Gotham apprend d’ailleurs de ses erreurs et oublie son format schématique du monstre de la semaine pour mieux se consacrer à des arcs au long cours. Les histoires plus indépendantes s’intègrent au fil rouge et ne servent pas qu’à du banal remplissage. Le rythme s’intensifie, les situations ne s’enlisent pas et tout avance vite. Rien que pour ces raisons, la saison s’avère supérieure à la précédente en dépit d’incohérences de parcours, de facilités et de quelques illogismes. Difficile alors de ne pas avoir envie d’enchaîner ces épisodes tour à tour énergiques, drolatiques, intrigants et touchants.

La poisseuse et pourtant si fascinante Gotham poursuit son inexorable déliquescence. Toutes les strates du pouvoir sont gangrénées de l’intérieur et l’espoir s’amenuise chez les habitants. Est-ce réellement possible de sortir de ce cycle infernal ? Pas un jour ne se passe sans qu’une multitude de crimes crapuleux ne s’abattent sur des innocents. Le problème ne vient-il pas plutôt des fondations de cette ville, elle qui cannibalise les locaux ? Dans ces quartiers à l’esthétique sublimée à l’écran, tous semblent finir par s’avilir, brouillant les frontières entre le bien et le mal. Si même la droiture d’un intègre Jim Gordon s’ébranle, comment résister ? Le futur commissaire et ami de Batman souffre toujours d’une envergure assez limitée et peine à fédérer. Harvey Bullock, son fidèle acolyte à la verve inénarrable dispose de moins de temps d’antenne, mais séduit davantage. C’est aussi l’occasion d’introduire au G.C.P.D. Nathaniel Barnes (Michael Chiklis – The Shield) et une unité d’élite ne servant à rien. Jim bataille ferme dans ces épisodes inédits et lutte sur tous les fronts. Des dirigeants corrompus l’empêchent de mener son travail à bien, les moyens policiers sont presque inexistants, la psychopathie d’une instable Barbara Kean trouble sa relation naissante avec le Dr Leslie Thompkins et ses accointances avec le Pingouin l’amènent à des actions radicales. La saison le dépeint perdu, navigant à vue et subissant nombre contrecoups. Sa pugnacité frôlant l’obsession dangereuse alimente les intrigues, voire les catalyse. La paix ne faisant pas partie du vocabulaire de Gotham, très vite, les clans mafieux se réorganisent, mais se voient quelque peu malmener par l’arrivée d’un notable cossu, Theo Galavan, et de sa sœur Tabitha (Jessica Lucas – Life As We Know It) ayant une appétence pour le fouet. Face aux concitoyens, cet individu sorti de nulle part milite pour des causes justes. Mais en vérité, il fomente des plans diaboliques conjuguant des forcenés d’Arkham, une congrégation religieuse fanatique, une adolescente manipulable et manipulatrice, et un riche hériter aspirant au respect de grandes valeurs morales. La première moitié de la saison s’attarde donc sur cet homme perfide solidement campé par James Frain (The Tudors). Capable du pire, il réussit à se jouer de tous et se rapproche de Bruce Wayne. Bien que le jeune garçon n’ait pas encore embrassé son rôle de justicier masqué, il représente le liant de toutes les intrigues. C’est sa famille qui obnubile Galavan et c’est aussi elle qui est à l’origine d’Indian Hill, le complexe rayonnant dans une seconde période.

La vengeance motive Galavan et voir ses machinations s’imbriquer les unes dans les autres se révèle plutôt plaisant, à défaut de créer une vraie surprise. Le scénario se développe effectivement de manière assez prévisible bien que la folie meurtrière des sbires du fieffé ennemi amuse. Il s’entoure d’aliénés échappés d’Arkham, dont Barbara, l’intéressant Jerome Valeska (Cameron Monaghan – Shameless) et quelques-uns plus anecdotiques. Cette bande incontrôlable sème la terreur, assassine de sang-froid et bouleverse de fond en comble la police. La série étonne en écartant rapidement certaines figures, mais à la réflexion, elle évite ainsi d’abattre toutes ses cartes attendues sur la table. Le milieu du crime ne peut donc se reposer sur ses lauriers et le Pingouin, croyant enfin régner en maître absolu, se retrouve pieds et poings liés. Cet homme dérangé confirme tout au long de la saison sa place indispensable dans la production. Outre l’interprétation de haute volée de Robin Lord Taylor, il n’a de cesse que de provoquer répulsion, fascination, pitié et amusement. Sa fort curieuse amitié à sens unique avec Jim lui confère une touche parfois émouvante. Le récit veille à approfondir sa psyché et sort d’un chapeau magique un de ses proches, mais cette intrigue densifie surtout le personnage et permet de voir Melinda Clarke dans le rôle d’une épouse vénéneuse. Alors qu’il cherche à conserver son trône et plonge dans une sorte de paranoïa, Oswald Cobblepot est pris à son propre piège et rencontre le charismatique psychiatre Hugo Strange. Sans le vouloir, le Pingouin finit toujours par emprunter une voie similaire à celle de Jim. Ou inversement. Gotham plaît par sa tendance à diversifier ses alliances. Ennemis un jour, complices le lendemain. À Arkham, l’atmosphère s’annonce lugubre, étouffante, presque sale. Toutefois, ses sous-sols abritant le complexe d’Indian Hill sont immaculés, d’un blanc clinique. De chaque cellule s’échappent des hurlements terrorisés, de colère et de frustration. Le fantastique s’intègre adroitement à la production à travers la science. Et pour cause, le médecin aux lunettes rondes et à la voix doucereuse parfaitement incarné par B. D. Wong (Oz) s’adonne à des expérimentations, modifie le génome humain, torture psychologiquement ses patients prisonniers, joue avec la mort. Le psychiatre se révèle délicieux à observer en raison de son flegme et des mystères qui l’entourent. Que fait-il réellement ? Qui l’emploie ? Quel est son lien avec les Wayne ? Tant de questions auxquelles Bruce veut des réponses. Coûte que coûte. Il refuse d’attendre encore et encore.

Depuis qu’il sait que son manoir abrite une pièce secrète, l’héritier des Wayne compte bien y pénétrer. Or, il n’y arrive pas malgré toutes ses tentatives. L’irruption du perspicace Lucius Fox (Chris Chalk – The Newsroom) lui est d’un grand secours et apporte une nouvelle pierre à l’édifice de la légende en construction. L’écriture abuse d’ailleurs par moments avec ses dialogues sur le destin de Bruce manquant de subtilité. Quoi qu’il en soit, celui-ci peut se reposer sur son fidèle majordome, toujours autant savoureux, mais également sur Jim pour qui il entretient de forts sentiments, et sur Selina, en dépit de son ambivalence si caractéristique. Au cours de la saison, Bruce essaye de lever le voile sur l’assassin de ses parents et commence à réaliser que rien n’est aussi simple, qu’il va devoir tempérer ses ardeurs, car la vérité se cache derrière un nombre incommensurable de portes et de voies sans issue. L’intrigue se déplace justement pas à pas vers une organisation secrète tirant les ficelles en arrière-plan, prête à tout pour parvenir à ses fins, inconnues de l’audience. Si le garçon a grandi trop vite pour son âge, il laisse transparaître de temps à autre qu’il est encore jeune, immature et impatient. Il s’aperçoit souvent trop tard que ses actions entraînent des conséquences et des dommages collatéraux. Bruce chemine et se dirige peu à peu vers sa Batcave, tout comme les grands méchants vers leur diabolique avenir. Edward Nygma est sans conteste le plus intéressant des ennemis à venir. Il embrasse pleinement sa double personnalité, utilise son intelligence à son potentiel et distille ses énigmes avec facétie. Sa fantaisie symbolise le registre choyé par Gotham, avec toujours cet humour déjanté en toile de fond. Victor Fries et Mr. Freeze (Nathan Darrow – House of Cards) figurent également dans le rang des individus les plus remarquables, surtout que cet antagoniste très refroidissant dispose d’un passé plus humain, tragique et presque compréhensible. Bref, ces aventures inédites veillent continuellement à rappeler la mythologie de Batman avec une fidélité plus ou moins fluctuante, l’idée étant de tirer parti de cet héritage touffu et d’insuffler sa touche attitrée.

Pour conclure, en se montrant plus feuilletonnante, mieux construite et homogène, la deuxième saison de Gotham surpasse sensiblement la première. La fiction ne se sépare pas de plusieurs de ses écueils et souffre parfois d’une certaine approximation et de grossières facilités, mais cela ne l’empêche nullement de proposer un divertissement avançant à un rythme soutenu où les grands et fantasques vilains sont aussi travaillés que les héros. Son ambiance entremêlant un délicieux humour noir et une ironie grinçante à un soupçon de folie cocasse amuse et injecte à l’ensemble une identité assumée. La série à la forme étudiée ne se prend effectivement pas vraiment au sérieux, sans pour autant sombrer dans une exubérance excessive ou oublier d’apporter à ses intrigues une tessiture plus dramatique et profonde. Certes, l’équilibre de ces épisodes ne repose souvent que sur un fil et la production ne paraît toujours pas pouvoir le tenir sur le long terme, mais autant en profiter tant que cela fonctionne.

By |2018-07-06T17:47:56+01:00août 23rd, 2017|Gotham, Séries étasuniennes|0 Comments

Gotham (saison 1)

Vous n’êtes peut-être pas au courant, j’ai une grande affection pour les histoires de super-héros. C’est d’ailleurs probablement un peu pour ça que je me suis lancée dans diverses séries comme Smallville et que j’envisage d’en tester d’autres un jour ou l’autre. Chacun a généralement sa figure préférée et, pour ma part, il s’agit de Batman. Je ne saurais trop expliquer ce qui me fait le choisir plutôt qu’un de ses congénères, d’autant plus que je suis finalement une néophyte, me contentant toujours du matériel cinématographique. Même si la honte m’envahit en écrivant cette phrase et que mes oreilles deviennent toutes rouges, j’ose avouer que, plus jeune, j’étais fan de Batman Forever. Allez-y, conspuez-moi. Il me semblait donc naturel de regarder Gotham, une fiction étasunienne adaptant à sa manière l’univers issu des comics inventé par Bob Kane et Bill Finger. Pour l’heure, cette production créée par Bruno Heller (The Mentalist) comporte déjà deux saisons et une troisième a été annoncée. Attaquons-nous aujourd’hui à la première d’entre elles, constituée de vingt-deux épisodes diffusés sur FOX entre septembre 2014 et mai 2015. Aucun spoiler.

À Gotham City, antre de la criminalité par excellence, la corruption est permanente. Si elle est évidemment nourrie par les mafieux cherchant à s’octroyer un terrain de jeu toujours de plus en plus important, elle n’est guère combattue par la sphère politique ou policière. Tout individu paraît vénal et peu enclin à faire changer les choses. L’assassinat d’un couple de milliardaires devant les yeux de leur fils unique provoque toutefois une succession d’évènements devenant progressivement incontrôlables et mettant cette ville sens dessus dessous.

Sur le papier, Gotham a de quoi donner l’eau à la bouche. Au lieu de s’attarder sur le personnage de Batman en tant que tel et de raconter ses aventures, cette nouvelle série choisit d’opérer un retour dans le passé et d’illustrer en arrière-plan les débuts du futur super-héros. Effectivement, Bruce Wayne n’est au départ qu’un jeune garçon et, plutôt logiquement, peu à même d’apporter des scénarios étoffés ou tout du moins suffisamment captivants sur la durée. Pour cela, la production décide de changer d’angle d’approche en se focalisant sur un grand fidèle de la chauve-souris, l’inspecteur James Gordon. Il ne vient d’intégrer la police que depuis peu, découvre les tréfonds de Gotham et rencontre rapidement dans de tragiques circonstances l’héritier des Wayne. Contrairement à ce que l’on aurait pu s’imaginer, cette première saison ne s’emploie absolument pas à dépeindre la genèse de Batman ou de ses acolytes et ennemis à venir. À la place, elle utilise certes les figures des comics, mais elle essaye tant bien que mal de se créer ses propres histoires et sa mythologie. Dans l’ensemble, le résultat s’avère satisfaisant malgré un manque d’homogénéité et une constante impression de ne pas parvenir à garder une même unité de ton. Il n’empêche que sur l’aspect esthétique, Gotham est une franche réussite et étonne par son habileté à multiplier les anachronismes du plus bel effet. L’ambiance poisseuse, étouffante et polluée transpire à travers le ciel chargé au plafond lourd et les décors mêlant une architecture industrielle, des paysages citadins insalubres et des endroits plus exigus, kitsch et aux couleurs parfois criardes. Le style des années 1950 côtoie le monde du polar et des nouvelles technologies. Tous les éléments sont présents pour instaurer un malaise indicible, comme si le pire pouvait survenir. C’est d’ailleurs ce qui se passe pour l’héritier Wayne, alors qu’il retourne à la maison avec ses parents après une sympathique soirée.

L’inspecteur James ‘Jim’ Gordon, fraîchement diplômé, arrive à Gotham et doit rapidement enquêter sur le meurtre du couple Wayne, des milliardaires influents laissant un jeune orphelin, Bruce. Son collègue, Harvey Bullock, ne donne pas l’impression de souhaiter renverser des montagnes pour résoudre ce crime à première vue gratuit et préfère aller batifoler plutôt que de travailler correctement. Tout le monde attend de Jim qu’il rentre dans les rangs, qu’il ne fasse pas de vagues et se contente de suivre les ordres des grands pontes. En d’autres termes, pourquoi soulever des cadavres puisque cela ne fera qu’agacer ceux ayant les mains longues ? Sauf que le détective est un idéaliste convaincu et se prend d’affection pour le garçon abandonné, Bruce. Il promet à l’enfant de trouver le coupable. Coûte que coûte. Cette première année de Gotham démarre par cette rencontre, futur catalyseur de maints évènements positifs comme négatifs. Les aventures dépeignent en toile de fond l’avancée branlante de cette enquête et proposent le reste du temps des vignettes assez indépendantes où un vilain s’amuse à sa façon dans les quartiers de la ville. Heureusement, l’aspect parfois glauque de ces actes criminels et le cadre original ne donnent pas l’impression de regarder une énième série policière. La production pèche surtout par son rythme et son nombre important d’épisodes. La saison aurait gagné à être divisée de moitié, car elle ne se serait pas autant perdue dans des développements longuets et une sensation de délitement de l’intrigue, même si la fin de parcours enraye plusieurs de ces défauts et commence à montrer le vrai potentiel de la fiction. Pour l’heure, Jim et Harvey courent après les méchants à l’allure souvent exagérée, avec plus ou moins d’entrain pour l’un et l’autre, et pendant ce temps, le grand banditisme se taille la part du lion. La structure narrative se révèle ainsi quelque peu déséquilibrée parce qu’il n’est jamais très clair de savoir où les scénaristes veulent se diriger.

Gotham est par moments très procédurale, avec des histoires à la semaine peu passionnantes. Seul élément inédit au tableau : elles alignent presque poussivement moult références et antagonistes emblématiques de Batman. C’est l’occasion d’y introduire Poison Ivy, l’Épouvantail, le Joker, les parents de Robin et sûrement beaucoup de figures qui passent plus inaperçues pour les non-connaisseurs comme moi. Cette façon de faire est d’une certaine manière agréable, ne le nions pas, mais le manque de subtilité parasite parfois le visionnage qui se transforme alors en défilé pur et simple. D’ailleurs, les invités se révèlent également nombreux avec, par exemple, Hakeem Kae-Kazim (Black Sails), Todd Stashwick (The Riches), Christopher Heyerdahl (Stargate Atlantis), Lili Taylor (Six Feet Under), Julian Sands (Stargate SG-1) et Colm Feore (The Borgias). L’Ogre incarné par Milo Ventimiglia (Heroes) délivre davantage de consistance et d’intensité, notamment parce qu’il se développe sur plusieurs épisodes. Dans tous les cas, à d’autres moments, Gotham s’offre des moments plus feuilletonnants bien que sa tonalité changeante, alternant le drame sérieux, l’absurde ridiculement jouissif ou encore l’humour grinçant, ne joue pas forcément en sa faveur. Faut-il rire devant certaines excentricités ou s’en inquiéter ? L’amateur de devinettes Edward Nygma (Cory Michael Smith) et collègue au demeurant drolatique de Jim symbolise peut-être ces écueils, même si l’on se doute du chemin que les scénaristes veulent faire prendre à cet homme souvent ridiculisé. C’est un peu comme si la fiction ne réussissait pas à conserver une ligne de conduite sur le long terme. Elle introduit de nombreux visages sortis tout droit des bandes dessinées, ne les développe que partiellement et ne semble pas toujours savoir qu’en faire. L’atmosphère bancale apporte un charme étrange à l’ensemble, mais a de quoi perdre plusieurs téléspectateurs attendant un minimum d’homogénéité, et pas une resucée bizarre des adaptations de Tim Burton et de Christopher Nolan. Quoi qu’il en soit, si l’aspect plus routinier, avec les investigations hebdomadaires de Jim, n’a rien d’exceptionnel, ce qui l’entoure et gagne en importance permet clairement à la série de se montrer davantage divertissante. Pour cela, il convient de remercier les personnages évoluant en eaux troubles.

Jim Gordon, le protagoniste, s’avère étonnamment assez agressif, violent et sur la brèche. Ben McKenzie (The O.C.) propose un homme intègre, en proie à ses propres démons, et essayant tant bien que mal de faire honneur à son insigne. Son honnêteté est dangereuse comme le note très justement un des criminels qu’il pourchasse. Il doit rapidement comprendre qu’il ne peut débarquer tel un héros et sauver la planète. Mettre de l’eau dans son vin lui est extrêmement difficile. Le policier n’est pas antipathique, mais il ne marque pas plus que de raison. Sa relation avec Barbara Kean (Erin Richards) n’arrange sûrement pas la situation parce que cette femme, uniquement vue à travers le prisme de ses amours, est inutile et dispose d’un développement totalement incohérent. En revanche, l’arrivée du Dr Leslie Thompkins jouée par la superbe Morena Baccarin (Firefly) se veut bien plus intéressante. En fait, ce sont les dynamiques que Jim entretient avec les autres qui lui délivrent plus de densité. Son lien affectif avec le jeune Bruce, l’estime réciproque avec Alfred, le génial majordome du milliardaire, ou encore son association évolutive avec son partenaire cynique Harvey en sont de bons exemples. Ce dernier, interprété par Donal Logue (Vikings), plaît par son côté désabusé et pas si détaché qu’à première vue. Naturellement, la série n’oublie jamais de croquer en filigrane son futur justicier masqué et Bruce (David Mazouz) se montre immédiatement charmant. Mûr pour son âge, sans pour autant être dénué de réactions de préadolescent, il émeut facilement. Son amour mutuel pour un Alfred aux diverses et étonnantes ressources apporte beaucoup de baume au cœur. De même, l’irruption de Selina Kyle (Camren Bicondova) pimente sa vie ainsi que le visionnage. Au bout du compte, beaucoup de personnages se révèlent agréables à leurs manières. Si Jim Gordon représente donc le visage de Gotham, il n’est certainement pas le plus impressionnant ou attachant. Non, c’est le Pingouin qui fédère les foules.

La première saison de Gotham a pour elle de dresser un portrait amer de sa zone de jeu. Cet univers est perverti jusqu’à la moelle, l’espoir semble avoir quitté les habitants et chacun tente de vivoter à sa façon. Pendant que certains mènent une existence dorée, d’autres s’enterrent dans les bas-fonds, ruminent des idées noires, voire se perdent dans la folie pour finir par alimenter l’asile d’Arkham. Cette désolation est correctement retranscrite dans les épisodes et amplifiée par la corruption des hautes sphères politiques et de la police. Les frontières sont toujours floues et presque personne ne paraît réellement honnête et juste. Les comparses de Jim sont pour la plupart des couards, bien qu’ils n’aient parfois tout simplement pas la possibilité de se rebeller tant la société est contaminée de bas en haut. Le grand banditisme est l’une des valeurs sûres de la série, à travers l’illustration des luttes de pouvoir entre deux clans de mafieux : avec Carmine Falcone (John Doman – Borgia) d’un côté, et Salvatore Maroni (David Zayas – Oz, Dexter) de l’autre. Ces criminels symbolisent les archétypes du genre. Élégants, surprenants et étonnamment respectueux, ils se lancent dans une guerre froide où tous les coups sont permis. Leurs sbires s’en occupent parfaitement eux-mêmes, d’ailleurs. Le bras droit de Falcone, la vénéneuse Fish Mooney (Jada Pinkett Smith), tire son épingle du jeu et laisse une image de femme redoutable absolument fascinante. Mais surtout, c’est son homme à tout faire qui impressionne, Oswald Cobblepot, surnommé le Pingouin du fait de son apparence physique. Peu gâté par la nature et boiteux, il est perpétuellement raillé et pris pour un vrai larbin. Sauf que cet individu, véritable girouette, est un fieffé ambitieux et sait manipuler, changer de visage selon les circonstances et s’employer par tous les moyens à atteindre ses buts. Sa sociopathie latente est à la fois glaçante et stupéfiante, surtout que l’interprétation de Robin Lord Taylor est au diapason et que le personnage monte progressivement en puissance.

Finalement, la première saison de Gotham pâtit quelque peu de son format de vingt-deux épisodes et aurait gagné à être raccourcie. Inconstante et manquant parfois de cohérence globale, elle ne réussit pas toujours à outrepasser son concept alléchant en se contentant d’aligner sans grande finesse les références à l’univers de Batman. Malgré tout, derrière ses lourdeurs d’écriture, des histoires légèrement trop classiques et redondantes ou encore un registre alternant presque maladroitement loufoqueries et drames, elle démontre détenir de solides arguments. La relation liant le jeune Bruce Wayne à son fidèle et surprenant majordome, le diaboliquement génial Pingouin, l’illustration de la pègre, les malversations de Fish Mooney pour ravir à son mentor sa haute place, le duo que forment Jim et Harvey, mais aussi l’esthétique d’ensemble volontairement atemporelle représentent probablement les éléments les plus intéressants. À défaut de se montrer extraordinaires, ces débuts proposent ainsi un divertissement relativement honnête, surtout lorsque l’on a un faible pour la mythologie de Batman. Il ne reste plus qu’à espérer que la série sache faire preuve de davantage de continuité et ne s’essouffle pas trop vite, car il n’est pas dit qu’elle puisse s’installer correctement dans la durée…

By |2018-07-06T17:46:40+01:00avril 6th, 2016|Gotham, Séries étasuniennes|0 Comments