Chase | チェイス

Alors que Mother passait sur une chaîne concurrente – mais pas le même soir –, le scénariste Sakamoto Yûji s’échinait aussi sur une autre série : Chase. Les six épisodes la constituant furent diffusés sur NHK entre avril et mai 2010 ; tous durent un peu moins d’une heure. Quand on sait que les histoires sont rarement écrites longtemps en avance, il semble facile d’imaginer l’énergie que cette double tâche a dû lui demander… Vous l’aurez évidemment compris, cette production n’a rien à voir avec l’étasunienne au titre similaire de NBC sortie également en 2010. Aucun spoiler.

Haruma Sôsuke travaille avec passion et succès comme inspecteur des impôts. Il ne compte pas ses heures et néglige inévitablement son épouse et sa fille. D’ailleurs, suite à diverses circonstances, il choisit de ne pas partir en voyage comme cela était prévu et laisse sa femme s’envoler à l’étranger, seule. L’avion s’écrase sans survivant. Au-delà de la tragédie de cette catastrophe et des conséquences personnelles en découlant, Sôsuke réalise avec effroi qu’elle n’est pas due à un funeste coup du sort, mais à une manipulation orchestrée dans un unique but de fraude fiscale. Quel genre d’individu est capable d’une telle froideur pour de l’argent ? Un homme d’affaires au cœur d’airain, Murakumo Shûji, se trouve justement sur sa route, mais ce détachement ne pourrait être qu’une façade…

À l’instar de la chaîne payante WOWOW, la publique NHK apprécie généralement les fictions plus condensées et adultes, ce qui s’avère agréable parmi une offre pléthorique visant surtout une audience adolescente. Chase suit le chemin de ses excellents prédécesseurs Hagetaka, Soratobu Tire et Gaiji Keisatsu en se focalisant sur des thématiques pointues, à première vue assez arides, mais définitivement humaines. Bien qu’au demeurant plutôt classique, sa réalisation essaye de se démarquer avec un montage parfois haché et des mouvements de caméra légèrement excessifs, probablement dans le but de maximiser le rythme. La musique de Kikuchi Naruyoshi participe aussi à l’atmosphère et, quoique pas toujours heureuse, permet à l’ensemble de sortir du lot et de définitivement se créer une identité. La bande-son comporte effectivement une tonalité très jazzy, avec un saxophone prépondérant s’amusant volontiers d’un registre exotique et d’un déchirement grinçant, mais également avec un chant soprano lancinant – approche qui se veut finalement logique au vu du compositeur aux commandes. Au moyen de ses six épisodes rondement menés, Chase ne se perd pas en circonvolutions et tente d’injecter une ambiance intrigante allant crescendo, mais finissant par assez rapidement s’étioler, la faute à un basculement d’enjeux en cours de route. Les débuts de la série s’adonnant à la carte du thriller financier ne ressemblent en aucun cas à l’épilogue, beaucoup plus dramatique et marqué par une vengeance nourrie depuis plusieurs décennies. En effet, le scénario laisse d’abord croire à des jeux de dupe et à la poursuite de ces fraudeurs éhontés, tout en insufflant en filigrane une dimension critique, éthique, sur la profession du protagoniste. Que la production souhaite changer de fusil d’épaule ne gêne nullement, surtout lorsque la progression se fait adroitement, mais il est clair qu’elle aurait dû distiller des indices dès le départ. Ceux espérant un polar nerveux, intellectuellement stimulant et discutant de montages financiers risquent la déception ; en revanche, les amateurs d’histoires abordant l’intime et les obsessions de représailles finiront, eux, certainement davantage satisfaits.

Chase démarre par un épisode d’exposition mettant en avant le travail assez ingrat et chronophage d’inspecteur des impôts exercé par Haruma Sôsuke. Convaincu de l’importance de sa mission, il bataille contre l’évasion fiscale en respectant ses valeurs et la loi. Jusqu’à présent, sa carrière se déroule de manière traditionnelle, sans heurts notables. Et pourtant, il tombe des nues en constatant que des mentors qu’il tenait en haute estime ne sont pas infaillibles et que la corruption touche tous les domaines, même ceux les combattant. L’écriture a le bon goût de troubler les frontières morales, de laisser des doutes sur divers sujets épineux en lien avec l’argent. Sôsuke et son pendant négatif, l’homme d’affaires Murakumo Shûji, se ressemblent finalement assez, mais tandis que l’un reste droit dans ses bottes et refuse la tentation, l’autre part du principe que tant qu’à vivre dans un monde pétri de vices, autant en profiter. Sôsuke, incarné par Eguchi Yôsuke (Shiroi Kyotô), s’efface derrière le fin fraudeur et peine à réellement fédérer. Ce qui lui arrive n’est pas dénué d’intérêt, loin de là, mais sa caractérisation traditionnelle manque de relief et d’une véritable intensité émotionnelle. Diligent au bureau, il délaisse néanmoins sa vie de famille et le réalise trop tard, après le décès de son épouse (Kimura Tae – Coffee-ya no Hitobito). Sa fille unique (Mizuno Erina) l’en juge responsable et décide de le mépriser, voire de volontairement le blesser en flirtant avec tout ce qu’il exècre. Abattu, il choisit de se plonger encore plus dans sa lutte et continue ses affaires avec la pugnacité le définissant. Et c’est simultanément qu’il découvre que derrière maintes de ses enquêtes se cache quelqu’un tirant les ficelles à une plus grande échelle. Sa combativité se métamorphose en obsession quand il comprend que ce même homme a un rôle relatif dans le crash aérien. La série brosse ainsi la confrontation entre ces deux individus et propose une sorte de jeu du chat et de la souris.

Le premier tiers de Chase se concentre sur les malversations financières de Murakumo Shûji, surnommé à juste titre le magicien des Caraïbes. Intelligent et fin stratège, il vend ses services aux plus fortunés désirant éviter au maximum les taxes, voire s’en débarrasser totalement. Il ne recule devant rien pour arriver à ses fins, quitte à user de méthodes peu orthodoxes et amorales. Son fidèle et volubile comparse, Johnny Wong (Ôhama Naoki), se charge des basses besognes. Hiyama Kiichi (Saitô Takumi – QP), le riche président d’une grande société, l’approche, car il s’apprête à toucher un considérable héritage paternel et ne souhaite en aucun cas le voir fondre comme neige au soleil. Cette collaboration, certainement semblable à une multitude d’autres qu’il a déjà concoctées, n’est en vérité pas si banale que ça. Le crash d’avion et les sommes colossales mises sur le tapis ne sont que des rouages dans ce qu’il trame en coulisses. Si la fiction commence avec son inspecteur des finances et cherche à créer un pont émotionnel avec ses téléspectateurs, son véritable sujet phare est l’antihéros que représente Shûji. Énigmatique, calme, à l’allure très soignée, il pense à tout et maîtrise son domaine. L’interprétation habitée d’Iura Arata (Mitsu no Aji) confère au personnage une dimension grave, inquiétante et troublante. L’homme d’affaires arbore une main prothétique en plastique pour une raison inconnue et ne parle guère de son parcours, de son passé. Les retrouvailles avec une amie ne le laissant pas indifférent, Kawashima Kaori (Asô Kumiko – Kaette Kita Jikô Keisatsu), le font sortir subrepticement de sa réserve, les deux partageant bien plus de points communs que ce que les apparences amènent à croire. Bien que cette femme ne possède pas les capacités de Shûji, elle sait ce qu’elle veut et de quelle manière l’atteindre, la série ne la bornant pas du tout à un rôle superficiel. Avec le jeune Hiyama, le quatuor se lance ainsi dans une opération financière de grande envergure pendant que la brigade anticorruption les pourchasse et que l’un des leurs cherche surtout une vengeance individuelle.

Le thriller financier se mute assez rapidement en revanche amère mûrie depuis des dizaines d’années. Au départ, Chase illustre le cheminement de Sôsuke et de ses collègues dans la lutte contre l’évasion fiscale. Malheureusement, même pour une totale néophyte en la matière, les manœuvres utilisées par les fraudeurs ne comportent aucune note stupéfiante ou effervescente. L’écriture se limite à une présentation scolaire, presque ingénue et simpliste. D’une certaine manière, que la série ait alors choisi de tirer parti de l’intime de ses personnages s’avère judicieux tant elle ne paraissait pas suffisamment armée pour convaincre sur le plan du suspense. Tout au long des épisodes, Sôsuke et Shûji se tournent autour, se découvrent et essayent de sortir victorieux de cette course-poursuite plutôt stimulante à regarder. L’alchimie entre les deux acteurs ne fait nul doute, tout comme leur complémentarité. L’inspecteur des impôts se lance à corps perdu dans sa quête devenue obsessionnelle, remonte toutes les pistes à sa portée et commence un voyage l’amenant dans le passé. En dépit d’excellents moments confidentiels à l’aura tantôt bouleversante tantôt intrigante, la conclusion délivre un arrière-goût un peu amer, car au lieu de permettre à Shûji d’être l’antagoniste marmoréen dépeint initialement, elle cherche à l’excuser, expliquer et quasiment cautionner ses actes, lui qui se voit envahir par ses démons. Une fois de plus, la télévision japonaise sombre dans l’écueil de dédiaboliser ses ennemis, de leur offrir une certaine rédemption. Trop rares sont les productions à dessiner un individu agissant cruellement tout bonnement parce qu’il en a envie et non pas parce qu’il a souffert de la main d’autrui. Quel dommage !

En résumé, Chase pèche un peu par excès d’ambition en souhaitant à la fois allier un fond financier au climat exaltant à une vendetta plus intime et émotionnelle. Que ce soit l’une ou l’autre dominante, elles se révèlent finalement superficielles, la faute à un traitement inégal et à des choix scénaristiques n’allant pas jusqu’au bout des choses. Pourtant, cette série ne manque clairement pas d’idées en plus de disposer d’un personnage majeur, imperturbable, ambivalent et fascinant. Avec un tel potentiel et un intéressant duel favorisant l’ambiguïté, il devient assez légitime d’en ressortir légèrement déçu, bien que le divertissement réponde à l’appel et que l’ensemble ne commette aucune réelle erreur de route, sauf justement de trop s’éparpiller et de ne pas oser se montrer plus subversif. Malgré tout, notamment en raison de la partie choyant l’intime, le visionnage se veut plus qu’agréable et mérite le détour pour qui souhaite une fiction nippone se détachant des standards en vigueur.

By |2017-06-05T11:06:50+01:00octobre 25th, 2017|Chase, Séries japonaises|0 Comments

Tenchijin | 天地人

Tout au long de l’année 2007, il était possible de découvrir sur NHK la vie du bushi Yamamoto Kansuke et son accointance avec le grand seigneur de guerre Takeda Shingen dans le superbe Fûrin Kazan. La chaîne n’a pas rangé cette période trouble longtemps au placard puisque du 4 janvier au 22 novembre 2009 fut diffusé Tenchijin, un autre taiga s’attardant à l’époque Sengoku. Il ne comporte que quarante-sept épisodes au lieu des cinquante habituels, car le mois de décembre fut alors dédié à la production spéciale Saka no Ue no Kumo. Comme souvent, les premiers et derniers d’entre eux sont dotés de trente minutes supplémentaires. Il s’agit d’une adaptation du roman du même nom de Hisaka Masahi, et c’est Komatsu Eriko (Summer Snow, Brother Beat) qui s’est chargée du scénario de cette fiction-fleuve. Aucun spoiler.

Ce 48è taiga se déroulant au XVIè siècle se focalise sur Higuchi Yoroku, un jeune garçon que rien ne prédestine à devenir le samouraï Naoe Kanetsugu. Élevé et éduqué dans l’optique de se comporter en fidèle vassal, il prouve à maintes reprises sa loyauté au clan Uesugi, et plus particulièrement à son ami et futur chef, Kagekatsu. Animé par un sens de la justice implacable, cet individu n’hésite pas à mouvoir des montagnes pour protéger le peuple d’Echigo qu’il chérit grandement, alors que le Japon s’apprête enfin à s’unifier.

C’est en ayant à peine terminé le solide Atsu-hime, mon deuxième taiga, que j’ai décidé d’enchaîner avec le troisième que j’avais en stock depuis un petit moment. Comme je suis amatrice de ce type de séries et que Fûrin Kazan m’avait grandement enthousiasmée, j’étais ravie en réalisant que Tenchijin se plaçait quelque peu comme une sorte de suite. Effectivement, le j-drama commence en 1564, soit trois ans après la fin de l’illustre rônin, et dresse le portrait d’un vaste pays toujours en proie aux luttes intestines sanglantes. La grande dissemblance réside surtout dans le choix des héros puisque les Takeda sont mis de côté pour privilégier les Uesugi. Il s’avère d’ailleurs plutôt amusant de retrouver des noms et autres figures interprétés par des acteurs différents. Ceci pour expliquer que je partais en terrain désormais plus ou moins familier, l’époque Sengoku me devenant progressivement moins nébuleuse, et que je pensais être de nouveau divertie intelligemment et émotionnellement. La tournure de ce paragraphe laisse sûrement comprendre que le résultat ne fut pas à la hauteur de mes espérances. Et pour cause, Tenchijin respire la médiocrité de bout en bout.

Au sein d’une biographie, qui plus est une s’installant dans une durée conséquente, il importe de posséder une figure principale charismatique. Personne ne lui demande d’être parfaite ou singulièrement sympathique, mais celle-ci se doit d’intriguer et de donner envie d’en savoir davantage. Malheureusement, ce n’est pas du tout le cas du héros de ce taiga tant il se révèle peu naturel et la plupart du temps irritant. Pourtant, lui qui privilégie l’amour et la paix à la guerre a de quoi fortement susciter la curiosité. Au départ, Higuchi Yoroku est un petit garçon vivant dans sa famille de samouraïs, dans la province d’Echigo, alors qu’Uesugi Kenshin vient de s’arroger les pleins pouvoirs. Suite à certaines circonstances, la belle-sœur (Takashima Reiko – Kekkon Dekinai Otoko) de ce dernier demande à ce que Yoroku étudie dans un temple pour transcender sa condition et devenir tout d’abord le page de son fils unique, Kagekatsu, récemment adopté par Kenshin lui-même. Les années passent, le braillard enfant mûrit, gagne sensiblement en assurance, mais ne se départ jamais de sa grande loyauté envers son clan. Comme souvent à cette période, il change à plusieurs reprises de nom pour finir par évoluer en tant que Naoe Kanetsugu, intitulé que nous allons utiliser tout au long du billet pour minimiser au maximum la confusion. En effet, Tenchijin a de quoi perdre le public néophyte en raison de sa large galerie de protagonistes, d’alliances et autres dynamiques en vigueur à l’époque Sengoku, ce fameux âge des provinces en guerre. Heureusement, l’immersion est assez aisée grâce à la voix off académique explicitant ce qu’il faut connaître. Dans tous les cas, le taiga illustre le parcours du samouraï de sa jeunesse à sa mort. Le principal problème, c’est que Kanetsugu dispose d’une caractérisation peu subtile et qu’il n’est pas aidé par l’interprétation de Tsumabuki Satoshi (Orange Days). Habituellement, l’acteur sait être assez convaincant, mais en l’occurrence, il ne possède pas ici le bagage nécessaire pour asseoir son héros. Au départ, Kanetsugu passe la majeure partie de ses journées à pleurnicher. Plus tard, il époustoufle tout le monde grâce à son honnêteté et sa pureté candide. C’est très simple, là où il navigue, les cœurs se délient et se voient charmés. Gentil, plutôt naïf et profondément loyal, il semble avoir tout pour fédérer et plaire. Cela ne suffit pas du tout pour créer un personnage intéressant. Au contraire, ce manichéisme primaire finit par rapidement agacer, d’autant plus que Tenchijin en fait sa marque de fabrique au long cours.

Naoe Kanetsugu dédie l’intégralité de son existence à Uesugi Kagekatsu, le neveu de Kenshin et futur dirigeant du clan. Taciturne, réservé et très froid, celui-ci se laisse difficilement approcher et ne paraît pas disposer du rayonnement adéquat pour haranguer les foules. Grâce à son fidèle vassal en qui il a une confiance totale et qui officie comme la Grande Ourse, la constellation qui le guide, il réussit à s’imposer dans son entourage et à se distinguer. Kitamura Kazuki (Shukumei 1969-2010, Warui Yatsura) lui offrant ses traits ne se montre pas davantage convaincant que son compère, notamment en raison d’une écriture tout aussi artificielle et sans relief l’apparentant à un homme perpétuellement constipé. La dynamique entre Kanetsugu et Kagekatsu ne parvient pas non plus à intriguer malgré quelques jolis moments fort rares. Cette relation fusionnelle ayant sûrement de quoi attirer les amateurs de sous-entendus homosexuels est bien trop fade pour laisser des traces chez un public plongeant peu à peu dans la torpeur. De toute manière, la grande majorité des personnes et des liens les unissant souffrent d’une psychologie incohérente, de cheminements brutaux et d’une absence de développement suffisant. Pire, d’aucuns comme Hideyoshi sombrent même dans une ridicule attitude outrancière. L’accent est donc placé sur le clan des Uesugi et le scénario ne se montre pas avare en compliments. Dépeints comme des individus profondément altruistes, courageux, honnêtes et intelligents, ils semblent disposer de toutes les qualités possibles et inimaginables. À croire qu’ils sont les seuls à être respectables d’autant plus que leur naïveté et leur foi en l’humain les plongent régulièrement dans l’embarras, ce qui n’enraye en rien leur entrain positif. Le moralisateur Kenshin, incarné par Abe Hiroshi (Kekkon Dekinai Otoko, Shiroi Haru), est proprement décevant ; aussi ubuesque que cela puisse paraître, la version de Gackt dans Fûrin Kazan se révèle nettement supérieure pour sa prestance et son magnétisme. Tout au long de Tenchijin, les Uesugi sont gouvernés par leur volonté de faire survivre leur nom et de sauver les leurs, car en dehors de leur province tant chérie joliment dépeinte, la bataille est rude.

La période Sengoku est, comme son intitulé l’indique, celle des guerres. Tous les daimyô cherchent à envahir leurs voisins et s’en suivent des conflits aux vastes ramifications. Cette ère est propice à moult productions stimulantes et enivrantes susceptibles de disposer d’un souffle épique et d’une tension létale. Ce n’est pas le cas de ce taiga. La série se divise en plusieurs parties assez distinctes, mais rapidement, outre l’amour du clan Uesugi, le fil conducteur découvre ses traits. En effet, le thème de l’ensemble est celui de l’unification d’un pays encore morcelé, parasité par des dissensions l’affaiblissant plus que de raison. Avant d’entrer dans le vif du sujet, le scénario place ses pions sur l’échiquier en dépeignant les difficultés liées à la succession d’Uesugi Kenshin, et de comment ses deux fils adoptifs, Kagekatsu d’un côté, Kagetora (Tamayama Tetsuji – Massan, BOSS) de l’autre, se déchirent alors qu’ils sont animés par un même dessein : celui de faire rayonner leur famille. Le premier est renfermé, le second séduit la foule. C’est l’occasion d’y retrouver le clan au grand complet, dont la douce sœur de Kagekatsu (Aibu Saki). Tenchijin injecte une dimension romantique à son atmosphère plus guerrière et essaye de ne pas oublier les femmes, bien que le peu de finesse global fasse encore une fois défaut. L’époque veut que ces dernières soient régulièrement vues comme de la vulgaire marchandise et quelques épisodes l’illustrent tristement. La maîtresse du thé Oryô (Kimura Yoshino – Hatsukoi) figure parmi les réussites pour son intelligence et sa grâce subtile. De même, Osen, l’épouse de Kanetsugu campée par la pétillante Tokiwa Takako (Long Love LetterAishiteiru to Itte Kure), illumine les téléspectateurs par son allant et sa bonhomie ; ce mariage n’est pas dénué d’alchimie, mais il était sûrement légitime d’attendre davantage de paillettes et de papillons dans le ventre. Quoi qu’il en soit, la toile de fond n’est par conséquent que celle de la quête d’une homogénéité nippone qui, naturellement, naît lentement et dans une douleur parfois sourde. Oda Nobunaga, Toyotomi Hideyoshi, Tokugawa Ieyasu, Ishida Mitsunari et les Uesugi se confrontent à maintes reprises et naviguent à vue dans une lutte sans merci.

La rivalité liant Oda Nobunaga (Kikkawa Kôji) à Uesugi Kenshin alimente les mémoires depuis des siècles. Le premier est souvent dépeint comme un démon, un homme psychologiquement instable prêt à tout pour atteindre son but. La production en fait beaucoup trop à ce niveau et devient par la même occasion plus que poussive. Certes, ce seigneur n’est pas vecteur de vertus, mais cela ne sert strictement à rien de charger la mule en le croquant sous un jour peu commode pour nous le faire comprendre. En revanche, la mystérieuse Hatsune, la jeune shinobi l’entourant, provoque une franche sympathie bien qu’elle soit jouée par la généralement médiocre Nagasawa Masami (Bunshin, Last Friends) ; ici, elle demeure supportable, ce qui s’avère presque spectaculaire. Sa relation ambiguë avec Kanetsugu où s’entremêlent amitié, amour et respect offre de bien jolis moments. Son frère, Sanada Yukimura (Shirota Yû – Samurai High School), est tout aussi agréable. Pour en revenir à Nobunaga, l’arc lui étant consacré en devient profondément rébarbatif, même s’il a le mérite de lancer la série sur ses rails. En effet, ce personnage explicite l’expression ten no toki, chi no ri, hito no wa – très grossièrement traduite en la bénédiction des cieux, les bienfaits de la terre et l’harmonie entre les peuples – et l’importance de posséder ces trois éléments pour gouverner durablement et efficacement tout pays. Sans l’un d’entre eux, cela n’est pas possible et c’est d’ailleurs pour cela qu’il échoue, car l’humanité lui fait défaut, au contraire de la force militaire. Le deuxième grand seigneur unificateur à s’installer dans la série est Toyotomi Hideyoshi. En dépit de sa condition de samouraï, il n’en maîtrise guère les codes et est obnubilé par l’argent. Son pouvoir réside en sa capacité à manipuler discrètement et adroitement son public. Sasano Takashi l’interprétant surjoue la majeure partie du temps et il est alors compliqué d’adhérer à ce protagoniste aux diverses facettes, surtout que son entourage familial ne se veut pas davantage pertinent. Par exemple, l’horripilante Fukada Kyôko (Kamisama Mô Sukoshi Dake) endosse le costume d’une de ses concubines. Toutefois, le bras droit du daimyô, Ishida Mitsunari, transcende chaque passage par sa simple présence et fait penser qu’une série le mettant à l’honneur aurait clairement eu davantage d’intérêt.

Une fois la menace Oda Nobunaga écartée, Tenchijin poursuit la quête de l’unification avec l’illustre bataille de Sekigahara. Malgré toutes les lacunes de la fiction, l’épisode entier lui étant dédié se révèle palpitant, peut-être parce que l’on sait d’avance que celui étant dépeint ici comme le gentil perd et se voit traîner dans la boue. Ishida Mitsunari est, à l’instar de Kanetsugu, au départ qu’un simple page. Grimpant au fur et à mesure les échelons, il gagne en puissance et ne se départ jamais de sa mission qui est de rallier tout l’archipel sous un même étendard. Passionné, n’hésitant pas à tout braver pour aller jusqu’au bout de ses convictions, il réussit en quelque temps à provoquer une forte empathie alors que le héros n’y parvient jamais en un an de diffusion télévisée. L’interprétation ciselée d’Oguri Shun n’y est peut-être pas pour rien. Le samouraï sobre, pugnace et austère entretient une agréable dynamique avec son comparse Uesugi. C’est l’occasion pour les épisodes de démontrer les difficultés inhérentes à l’unification, de la nécessité de ne jamais oublier au passage le peuple, des tentatives d’envahir la Chine et la Corée, et d’amorcer les racines du futur fonctionnement militaire avec, notamment, le shogun. Tristement, ces nombreuses pistes de développement restent à l’état embryonnaire. Dans les faits, la paix est le but ultime, mais doit-on tout sacrifier pour elle ? Mitsunari se révèle attachant pour son sens de l’honneur et des valeurs propres au samouraï. Son amour envers sa nation transpire à travers ses actions, ce qui n’est pas du tout le cas du troisième et dernier unificateur, le terrible et désagréable Tokugawa Ieyasu. Il faut dire que le jeu emprunté et profondément maniéré de Matsukata Hiroki n’aide pas. Amateur de manipulations et fomentant dans son coin, cet homme n’inspire que du dégoût et prouve de nouveau l’unidimensionnalité de Tenchijin. Pourtant, son endurance et son aptitude à patienter avant d’atteindre les sommets pouvaient pimenter le scénario tout en densifiant sa caractérisation. En revanche, l’ambivalent Date Masamune capable du pire s’impose sans difficultés, notamment grâce à l’interprétation solide de Matsuda Ryûhei (Ashita no Kita Yoshio, Hagetaka). Il n’empêche que pour la énième fois, la série se veut donc surtout brusque et non fluide.

Le taiga racontant toute la vie de Naoe Kanetsugu, de nombreuses années défilent au compteur. Or, ce temps qui passe est très mal retranscrit à l’écran. Le rythme souffre au passage, car plusieurs évènements avancent bien trop rapidement tandis que d’autres traînent en longueur. Avouons par ailleurs que le canevas narratif devient redondant et schématique entre les manigances, coups fourrés, alliances et la foi religieuse omniprésente. Les séquences dans la grotte à l’honneur de Bishamonten ont de quoi rendre littéralement fou. Ajoutons-y moult flashbacks inutiles diluant l’intrigue et Tenchijin finit par décidément endormir son public. Les figures tertiaires comme les vassaux des Uesugi ne servent que de faire-valoir. Seul subsiste le plaisir de retrouver maints visages connus : Azuma Mikihisa, Higa Manami, Kamiji Yûsuke, Kichise Michiko, Yamamoto Kei… Le cinéaste Miike Takashi (Keitai Sôsakan 7, QP) se trouve également dans les parages puisqu’à l’époque, il tenait à approfondir le monde des jidaigeki, car il travaillait sur son sublime Jûsannin no Shikaku (13 Assassins). Le frère cadet de Kanetsugu (Koizumi Kôtarô – Namonaki Doku) mérite d’être évoqué plus longuement en raison de sa douceur, de sa pondération et de son sens du dévouement, lui qui ne peut sortir de l’ombre provoquée par son aîné trop lumineux. Il est clair qu’un taiga n’est pas une superproduction au budget incroyable permettant des folies, dont des batailles dignes d’un blockbuster. Cela ne doit pas l’empêcher de posséder plus de vie et d’originalité parce qu’ici, tout se veut extrêmement conventionnel, voire kitsch. La réalisation à proprement parler demeure tolérable, mais les postiches sont bien visibles et décrédibilisent encore plus la série. Les moustaches sont sûrement les caractéristiques les plus risibles, suivies de près par le vieillissement improbable des personnages ainsi que la voix supposément mature que les acteurs prennent. Quid de la musique d’Ôshima Michiru (Gokusen) ? Pompeuse et peu inspirée, elle s’oublie vite. Au risque de répéter le même discours, l’aspect bancal et peu heureux gouverne de toute manière la production. Outre une absence de franc impact émotionnel digne de ce nom malgré des litres de larmes artificielles au début et une propension à dépeindre l’importance de l’amour envers son prochain, les épisodes s’emmêlent régulièrement dans des velléités d’humour ridicule peu spontané. Alléger les scènes est une excellente idée, personne ne le niera, mais il convient d’agir avec tact et talent afin de ne pas y aller avec ses gros sabots. Le registre pittoresque parvient tout de même à amuser de temps en temps, ce qui est toujours ça de gagné. La nostalgie finale s’avère également satisfaisante dans ce récit intimiste favorisant l’existence personnelle de ses figures trop naïves.

Pour conclure, alors que Tenchijin se devait de narrer avec force et intensité les aventures humaines d’un garçon devenant l’un des éléments de l’unification du pays, ce taiga mécanique abdique toute imagination et tout souffle pour faire place à de l’ennui. Son candide héros est d’une platitude déconcertante et les quelques belles relations qu’il entretient avec des personnages bien plus secondaires ne sauvent pas cet ensemble manichéen, superficiel et sentimental. Le rythme douloureusement trop rapide ou étiré, le manque d’empathie et les moult incohérences dans la caractérisation des protagonistes ne font qu’accentuer les lacunes de cette série approximative et peu inspirée. Certes, de très jolis moments permettent parfois de faire oublier la déception, mais ils ne sont pas suffisants pour rendre le visionnage indispensable. En d’autres termes, si l’on désire découvrir ce type de production ou l’époque Sengoku, ce n’est pas vers le fade Tenchijin qu’il faut se diriger. Fûrin Kazan, par contre…

By |2018-07-06T17:48:10+01:00mars 20th, 2015|Séries japonaises, Tenchijin|2 Comments