Grey’s Anatomy (saison 9)

Alors que Grey’s Anatomy entamera dès la rentrée sa dixième année, discutons tout d’abord de la neuvième, composée de vingt-quatre épisodes diffusés sur ABC entre septembre 2012 et mai 2013. Aucun spoiler.

C’est un secret pour personne, Shonda Rhimes aime les histoires tragiques où le pathos fait la loi. Ses fins de saison en sont des preuves absolues et ce n’est clairement pas le season finale de 2012 qui viendra démentir cette affirmation. Après avoir échappé à une bombe, un fou furieux armé et autres évènements dramatiques, une grande partie de l’équipe de l’hôpital s’écrasait en plein milieu d’une forêt avec leur avion. Sévèrement blessés pour la plupart, seuls au monde et se sentant abandonnés, ils n’avaient presque plus espoir de survivre. Naturellement, en tant que téléspectateur nous savions que les secours les ramèneraient à bon port, mais, dans quel état ? Contre toute attente, la saison neuf ne commence pas là où nous nous étions arrêtés puisqu’elle procède à une ellipse de trois mois. Si ce parti pris peut paraître à première vue assez étrange, il est au contraire parfaitement tourné et permet à Grey’s Anatomy de davantage accentuer les difficultés qu’ont les rescapés à retrouver leurs anciens repères. Le second bon point, c’est que ce qu’ils ont traversé n’est aucunement oublié et illustré à travers des flashbacks globalement bien intégrés à l’ensemble. De plus, ce procédé apporte un éclairage pertinent et, souvent, émotionnellement chargé. Lexie est bel et bien morte et si son absence ne se fait pas forcément ressentir au cours de cette année, la jeune femme demeure régulièrement présente en toile de fond. Il en va de même pour un autre personnage disparaissant dès le début, qui dispose d’ailleurs d’une très jolie fin. Quoi qu’il en soit, l’accident d’avion a marqué au fer rouge Meredith, Derek et leurs comparses. La première partie de la saison s’attarde sur les conséquences psychologiques de cette tragédie tandis que la seconde se focalise davantage sur les changements matériels qu’il induit. Effectivement, il est tout naturel que cette catastrophe oblige les responsables à payer. Or, tout d’abord, qui sont-ils ? Et surtout, l’hôpital sera-t-il impliqué ?

Les résidents se sont transformés en titulaires pour la plupart. Beaucoup d’entre eux ont accepté des postes aux quatre coins du pays, mais l’épreuve qu’ils ont vécue dans les bois a bouleversé leurs plans. De toute manière, il était légitime de se douter que les principaux personnages finiraient à un moment donné par se rejoindre et revenir à Seattle. Ce n’est pas tout de suite le cas et le scénario parvient à gérer son éclatement du cadre avec une certaine ingéniosité, notamment grâce à de nombreux parallèles. Les aventures frisquettes de Cristina en sont un exemple concret. Si son association avec le chef de chirurgie incarné par Steven Culp (Ally McBeal, Desperate Housewives) n’est pas foncièrement passionnante, la dynamique instaurée avec Craig Thomas (William Daniels), le médecin vétéran se prenant d’affection pour elle, est rafraîchissante comme tout outre sa réflexion intéressante sur le vieillissement et la mise à jour des connaissances. Quoi qu’il en soit, Meredith, Cristina, Alex et les nouveaux titulaires ont pour mission prédominante d’enseigner leur spécialité aux internes. Encore une fois, Grey’s Anatomy insère en effet des visages inédits. Jusqu’à présent, le pari n’était pas toujours réussi, mais, cette fois, en dépit d’un ou deux disposant moins de temps d’antenne, et étant donc moins à même de rayonner, ces jeunes professionnels se révèlent plutôt agréables. C’est l’occasion d’y rencontrer des acteurs tels que Gaius Charles (Friday Night Lights) en Shane Ross rêvant d’être le bras droit de Derek, ou encore Tina Majorino (Veronica Mars) comme Heather Brooks, une interne assez excentrique extrêmement pétillante. Celle sur laquelle l’accent est le plus mis, Jo Wilson (Camilla Luddington), partage au départ une dynamique assez originale avec Alex, mais, malheureusement, la suite s’annonce convenue et moyennement engageante malgré quelques idées pertinentes. Elle a au moins le mérite de symboliser l’évolution positive d’Alex qui continue de cheminer à son rythme. Ces médecins en devenir permettent aux titulaires d’endosser avec plus d’aisance leurs rôles et offrent simultanément une bonne dose d’humour et de légèreté. Ils rappellent à merveille Meredith et les autres quand ils étaient internes et cet aperçu dans le rétroviseur est assez plaisant. Cela n’empêche en revanche pas la saison d’être bancale.

Assimiler Miranda à un élément comique durant la majorité des épisodes est presque en somme un crime. Dès la création de la série, la chirurgienne n’a jamais eu le droit à une véritable exposition. Par conséquent, l’entendre uniquement débiter des blagues quasi poussives peine, voire irrite. C’est d’autant plus vrai que cette année souffre indiscutablement de son ton maladroit. Grey’s Anatomy a de toujours été une fiction alternant entre des moments presque mélodramatiques et un humour latent. Ce n’est clairement pas maintenant qu’elle va changer. Toutefois, elle arrivait généralement à proposer un juste milieu favorisant un passage fluide d’un registre à l’autre. Si l’on remarque une amélioration progressive, les débuts sont très approximatifs et deviennent usants par tant de lourdeur. Pour en revenir au nazi qui se voit doté d’un nouveau surnom moins cool, elle gagne en importance vers la fin et les capacités de son interprète amendent cet arc peu inspiré. Il faut avouer que les intrigues personnelles n’aident pas à passionner les foules. Le pire se trouve sans conteste avec April. Cette femme est désormais insupportable à suivre en raison de son comportement immature et plus que répétitif. Oui, elle aime Dieu et se sent honteuse à l’idée d’avoir perdu sa virginité. Ça, on l’a compris. La regarder s’empêtrer dans un jeu du chat et à la souris avec Jackson agace et ce n’est pas le secouriste insipide (Justin Bruening) qui va modifier quoi que ce soit, à part assommer via un vent d’ennui mortel. Concernant le jeune Avery, il est fort sympathique et son petit rebondissement lui donne l’opportunité de changer de fusil d’épaule, mais, là aussi, le scénario le replace par la suite dans un rôle bien rangé. En fait, la saison souffre de sa routine et ne parvient que de façon sporadique à contrebalancer son schéma impeccablement huilé. Résultat, sans que les épisodes ne soient mauvais, ils ne sont guère mémorables et il devient compliqué de se souvenir de ce qui s’y est passé une fois la télévision éteinte. Que les patients se ressemblent, d’accord, que les personnages principaux tournent en rond, c’est un autre problème bien plus grave.

Heureusement, quelques valeurs sûres améliorent le visionnage par leur simple présence. Le couple que forment Owen et Cristina en est tout naturellement le meilleur représentant. Depuis leurs débuts, les deux possèdent une alchimie palpable. Séparés bien qu’ils s’aiment, ils finissent par éclaircir leur situation si ce n’est que la question des enfants se présente telle une épée de Damoclès au-dessus de leur tête. Cette dynamique est superbement retranscrite à l’écran grâce aux talents des deux acteurs et pour toute la sensibilité et le réalisme dont elle s’arme. Qui plus est, ils sont individuellement tout aussi stimulants, apaisés et attachants. Dommage que tous les protagonistes de la série n’aient pas un dixième de leurs compétences. Cristina a énormément évolué en très peu de temps et même si elle conserve son côté détaché, elle commence presque à s’humaniser et à s’intéresser à ses patients en tant que personne à part entière. Ce changement se fait subtil et progressif, ce qui est juste parfait. Son amour pour la chirurgie est clairement passionné et communicatif. Sinon, bien évidemment sa relation avec Meredith continue sur sa lancée et garde de sa saveur, neuf ans après leurs débuts. Concernant celle-ci, elle persévère en se montrant somme toute agréable et son mariage avec Derek intègre désormais le rang des stabilités appréciables. Leur union est tranquille et, dans ce cas, ce n’est pas un défaut. Après tout ce qu’ils ont traversé, il ne s’avère pas nécessaire de maximiser la surenchère. Avant d’être une série médicale, Grey’s Anatomy s’aventure sur le terrain romantique et ce n’est donc pas surprenant que la saison joue de nouveau aux bouleversements sentimentaux au cours de ses épisodes. Outre Cristina et Owen, Callie et Arizona sont confrontées à leur première grande épreuve en raison d’un handicap survenu entre elles. Les deux femmes sont avenantes, c’est une évidence. Pourtant, leur traitement n’est pas toujours très heureux cette année et ce n’est pas l’arrivée du personnage campé par Hilarie Burton (One Tree Hill) qui améliore la situation. Bien au contraire. Arizona donne l’impression d’avancer pour mieux reculer et se cacher derrière une excuse assez lamentable. Enfin, pour l’anecdote notons l’apparition d’invités comme Miguel Sandoval (Medium), Roma Maffia (Nip/Tuck), Neve Campbell (Party of Five), Constance Zimmer (Entourage), Sarah Chalke (Scrubs), Todd Stashwick (The Riches), Annette O’Toole (Smallville) ou encore Navi Rawat (The O.C.).

Au final, cette neuvième année de Grey’s Anatomy peine à se révéler inspirée. Certes, il semble compréhensible qu’avec un tel âge, les scénarios perdent en fraîcheur et en originalité. Or, cela ne change absolument pas le fait que le visionnage dégage bien trop de fadeur et de prévisibilité pour marquer. Pourtant, la saison essaye tant bien que mal de se renouveler comme elle le prouve avec l’arrivée d’internes assez sympathiques. De même, les modifications liées au crash de l’avion dérèglent totalement l’atmosphère au Seattle Grace et délivrent par la même occasion un arc inédit, bien qu’assez soporifique par moments. Malheureusement, les cas médicaux ne sont pas non plus particulièrement exaltants. En d’autres termes, il est compliqué de reprocher quoi que ce soit à l’ensemble. C’est juste un sentiment de lassitude qui imprègne les épisodes et ne permet pas d’en ressortir franchement satisfait. Se regardant par habitude, la série se suit sans trop jeter de coups d’œil sur sa montre, mais elle n’apporte assurément plus grand-chose de novateur.

Par |2017-05-01T13:59:14+02:00août 19th, 2013|Grey's Anatomy, Séries étasuniennes|7 Commentaires

Kings (série complète)

Il ne m’aura fallu qu’un peu plus de trois ans et demi pour essayer d’écrire quelque chose sur une série qui m’aura définitivement marquée lors de sa courte vie. Après l’avoir brièvement évoquée dans le premier jour du TV mème, fin novembre 2010, je me décide enfin à mettre en avant Kings. Composée de treize épisodes d’une quarantaine de minutes dont un pilote double, cette production étasunienne créée par Michael Green (Everwood, Heroes, The River) fut diffusée sur NBC entre mars et juillet 2009. À noter toutefois un hiatus de deux mois entre le passage à la télévision de l’épisode six et du suivant. La chaîne a clairement maltraité la série et c’est sans grande surprise qu’après un suspense artificiel, elle l’a annulée pour ses audiences insuffisantes. Concernant le DVD, il n’existe pour le moment aucune édition française ; celle provenant des États-Unis nécessite un lecteur dézoné et contient uniquement des sous-titres anglais. Kings est supposée arriver assez prochainement sur HD1, une des nouvelles chaînes de la TNT. Aucun spoiler.

Dans le royaume fictif de Gilboa, David Sheperd est un des nombreux soldats suivant les ordres de Silas Benjamin, le souverain, dans leur guerre incessante contre la république de Gath. La vie du jeune homme change du tout au tout lorsqu’il fait exploser un tank ennemi et qu’il sauve la vie du fils du roi. Devenu un véritable héros national, David est propulsé sur le devant de scène et côtoie dès lors les têtes pensantes de son pays, tout en réalisant rapidement que les apparences sont définitivement trompeuses. Dans une lutte de pouvoir de tout ordre à laquelle il n’a aucunement envie de se mêler, il n’a pourtant pas d’autre choix que d’en devenir un acteur à part entière.

Que l’on soit croyant ou non, l’histoire de Kings devrait normalement allumer une lumière dans la tête de n’importe qui. Il ne s’agit en effet ni plus ni moins que d’une réécriture de l’histoire biblique du roi David, celui essentiellement connu dans la mémoire collective pour avoir terrassé le géant Goliath. La question légitime serait de savoir s’il est nécessaire d’être chrétien – ou animé par une foi religieuse – pour apprécier à sa juste valeur cette série. La réponse est non, même des athées (en l’occurrence, ma modeste personne) peuvent aisément se plonger dans cet univers empreint de mysticisme et de spiritualité. Il va toutefois de soi qu’il ne faut pas être trop allergique aux thématiques du genre car les épisodes mettent régulièrement au centre des propos leur adoration pour une force supposément supérieure. Ce qu’il y a de particulièrement intéressant dans Kings est que le scénario s’inspire certes de la Bible mais y insuffle un important soupçon de modernité. Des éléments familiers sont repris, adaptés et parfois intégrés d’une manière originale. À l’arrivée, le résultat se révèle presque inqualifiable et sans aucun doute, extrêmement atypique. La production utilise en fait ses propres codes, raconte son histoire à sa façon et donne surtout l’impression de s’apparenter à une véritable pièce de théâtre dans la lignée des œuvres shakespearienne. Le scénario dispose à chaque fois d’un souffle vibrant et la mise en scène extrêmement soignée où chaque détail compte énormément ne fait qu’accentuer la grandiloquence de cette fresque. Car, oui, Kings ne lésine pas sur les moyens et ne cache aucunement que de l’ambition et de l’assurance, elle en a.

Dans la Bible, David est au départ un simple berger (sheperd en anglais). Suite à certaines circonstances, il s’allie au roi Saül de la tribu de Benjamin avec qui il entretient des rapports assez conflictuels, jusqu’à parvenir à un point de non-retour. Adoré par le peuple et soutenu par Dieu, il devient à son tour roi et place son immense territoire dans une période de paix et de félicité. Si les récits religieux ont toujours intéressé les œuvres cinématographiques et, dans une moindre mesure, celles diffusées à la télévision, très rares sont celles à oser s’y attaquer aussi frontalement et sans ne jamais s’attacher à la facilité. Dans Kings, le royaume de Gilboa est en guerre ouverte contre la république de Gath depuis des années. Leurs armées s’affrontent et ce conflit n’apparaît jamais pouvoir s’arrêter ; c’est d’autant plus vrai qu’en réalité, cette instabilité profite à des personnes haut placées. La machine commence à s’emballer grâce aux actions désintéressées du jeune David Sheperd, un soldat en apparence quelconque bien que donnant l’impression d’être béni de Dieu tant il est chanceux. Alors que plusieurs otages ont été capturés par Gath et que le roi de Gilboa, Silas, décide de ne pas leur porter secours afin de ne pas répondre aux menaces de ce genre, David cherche à les libérer. Seul. Il ne sait pourquoi il est convaincu du bien-fondé de son geste mais il est persuadé qu’il doit le faire. Ce dont il n’a pas connaissance, c’est que parmi les prisonniers se trouve notamment Jack Benjamin, le fils de Silas. Or, en tentant de retourner en catimini du côté des leurs, ils sont surpris par les armées de Gath qui n’envisagent naturellement pas de les laisser partir. Si la mission de sauvetage désespérée de David lui vaut de la reconnaissance, c’est l’explosion d’un tank – appartenant aux opposants et sur lequel est inscrit Goliath – qui est l’étincelle mettant le feu au poudre. Cette scène, photographiée par un de ses camarades, fait immédiatement sensation et c’est la naissance de la légende. Voilà David, le simple homme ayant abattu un monstre tout de métal totalement dépersonnalisé. À partir de cette date, tout le monde veut le voir, le rencontrer, le toucher et… le manipuler. Convoqué par Silas, il se rend à Shiloh, la capitale de Gilboa, et se doit de répondre aux demandes de son roi pour lequel il a beaucoup d’admiration. Partagé entre l’espoir qu’il inspire à ses compatriotes, sa loyauté pour un souverain ambigu, les attentes de sa propre famille, son envie de retourner à son existence tranquille et les sentiments qu’il porte à la fille de Silas, David doute et essaye tant bien que mal de profiter de sa nouvelle situation pour apporter à la population la paix. Toutefois, en apparence prospère, lumineuse et faste, Shiloh est rongée de l’intérieur ; les malversations et autres manipulations sont pléthores et personne ne semble jamais être ce qu’il montre.

Il est vrai, l’histoire de Kings est plutôt complexe au premier abord et le double épisode l’amorçant lui est entièrement nécessaire afin d’expliciter les tenants et aboutissants. Plus que d’être une série utilisant les références bibliques, celle-ci se définit surtout comme une plongée au cœur du pouvoir et de ceux y étant liés de près ou de loin. Fondamentalement, le scénario est traditionnel, voire même, convenu et non dénué de clichés. En effet, le héros est assez lisse et souhaite conquérir le cœur d’une femme pure et idéaliste, le roi n’est pas aussi parfait que ce qu’il laisse paraître, la reine cache habilement son jeu, de vils conspirateurs s’efforcent de renverser le gouvernement, et ainsi de suite. Pour résumer, il s’agit tout simplement des fondements basiques des mythes et légendes, éléments qui n’apportent rien d’enthousiasmant lorsqu’ils ne disposent pas d’une valeur ajoutée digne de ce nom. Tout cela aurait donc pu sonner aussi ridicule à l’écran que sur le papier. Dans cet ordre d’idées, suivre la destinée d’un jeune homme dont justement, nous savons tout, avait tous les risques de devenir ennuyeux. Sauf que dans ce cas précis, l’accent n’est jamais sur la conclusion mais bel et bien sur le cheminement nécessaire pour y parvenir. Là où Kings réussit son pari c’est dans son ton et son parfait équilibre entre la tragédie shakespearienne, l’épopée héroïque et le soap opera maîtrisé et définitivement classieux. Grâce à une écriture solide et très soignée, l’alliance entre le classicisme de l’intrigue et la modernité de l’ensemble fait alors mouche. Les épisodes doivent beaucoup à la forme, elle aussi tout autant travaillée que le reste. Les décors de Shiloh ressemblant à une New York dynamique, le contraste entre l’architecture de verre et les hauts bâtiments de pierres imposantes, l’austérité et le froid transpirant de Gath, la lumière chaleureuse et l’atmosphère bucolique de Port Prosperity, ou encore les camps militaires poussiéreux, plongent rapidement sans mal dans cet univers différent bien que tout à fait crédible. Les costumes dont beaucoup sont militaires maximisent grandement le côté atypique et offrent une rigueur au cadre et une certaine solennité se fondant parfaitement dans cette histoire empreinte de mysticisme et d’allégories en tous genres. La mise en scène est sans conteste une des figures de proue de Kings. Entre une photographie lumineuse, une réalisation efficace, une musique – du fantastique Trevor Morris (The Tudors, The Borgias, The Pillars of the Earth, Moonlight) – discrète bien que régulièrement marquante, des métaphores omniprésentes et d’abondants symboles, rien ne semble laissé au hasard. À noter que trois épisodes ont été réalisés par Francis Lawrence (I Am Legend, The Hunger Games : Catching FireMockingjay). De longues années auparavant, Silas vit des papillons se positionner autour de sa tête et former une couronne. C’est à ce moment-là qu’il sut que Dieu lui parlait et qu’il devait donc devenir roi de Gilboa. Ces insectes sont les véritables emblèmes de Kings et sont retrouvés dans de nombreux plans et parfois, de façon plus qu’inattendue. Dans tous les cas, l’atmosphère de la série est chargée en électricité dans l’air, en poésie, en philosophie et elle en devient presque magique, voire hypnotique, tant elle dégage une grâce que l’on serait plus que tenté de qualifier de… divine.

Outre sa cinématographie léchée et envoûtante, Kings s’attarde avec autant de soin sur son fond pour se transformer en un inclassable classique moderne légèrement suranné. Aussi antithétique que cela puisse résonner, les épisodes respirent à la fois l’ancienneté et la nouveauté. En faisant preuve de finesse, l’écriture n’hésite pas non plus à y inclure plusieurs niveaux de lecture et laisser son public réfléchir par lui-même en ne lui mâchant jamais le travail. Parmi les points tout particulièrement stimulants, la transposition d’une monarchie – de droit divin qui plus est – à une époque similaire à la nôtre a quelque chose d’extrêmement agréable. Mais surtout, l’arrivée de David à Shiloh place régulièrement Silas en situation de faiblesse. Lui qui ne voit au départ le jeune soldat que comme un héros temporaire qu’il va écarter le plus rapidement possible, il découvre avec une stupeur mêlée à une sorte d’affection craintive qu’il ne peut se détacher de David comme il en avait l’idée. Silas est un roi perfide s’étant arrogé les pleins pouvoirs parce que Dieu lui aurait parlé. La série ne laisse que peu de doutes à ce sujet, une force supérieure agit bel et bien et a placé sur le trône Silas. Malgré tout, cet être insaisissable a toutes les possibilités de se détourner de son ancien protégé et de se diriger vers un autre, plus humble et moins corrompu. Si Silas fut un jour juste, ce n’est plus le cas. Pour incarner un homme de cette stature, menaçant tout en gardant un magnétisme incroyable, il fallait un acteur brillant. Michael Green pensait au grand Ian McShane (Deadwood) en écrivant ce rôle et, alors qu’il ne s’y attendait pas, celui-ci accepta de devenir Silas. Rien que sa voix basse impose d’emblée le personnage. Charismatique, Silas est surtout autoritaire, caractériel et non dénué de zones d’ombres inquiétantes. La relation qu’il cultive avec David est la clé de voûte de la production par les sentiments divers la composant. Tandis qu’un ne voit en l’autre que quelqu’un à suivre aveuglément et lui offrir une loyauté sincère, le second n’hésite pas à demander de froides exécutions ou détourner – consciemment ou non – la vérité pour ses propres besoins. Silas utilise en fait David jusqu’à ce qu’il lui soit profitable, d’autant plus qu’il réalise que le nouveau héros de la nation le rend plus fort. Cette dynamique, magnifiée par Ian McShane, est tout particulièrement enrichissante et à l’origine de rebondissements de cet acabit.

David Sheperd est au départ l’optimiste chevalier sur son destrier blanc. Droit, honnête et bon, il manque légèrement de profondeur pour convaincre totalement. Pourtant, Christopher Egan (Vanished, Empire) lui offrant ses traits se montre tout à fait satisfaisant mais le personnage aurait peut-être mérité d’être sensiblement moins propre sur lui. Il est vrai, c’est l’histoire qui le veut. Les épisodes réussissent toutefois à lui conférer plus de bagage personnel et à ne pas le rendre fade. Sa romance avec Michelle, la fille de Silas, n’est pas non plus toujours très inspirée. Ne le nions pas, l’alchimie entre les deux protagonistes est palpable, ils sont mignons par leur fraîcheur et leur innocence, si ce n’est que ce ne sont pas eux les plus passionnants de la galerie. En somme, ce n’est pas un défaut dérangeant étant donné que David évolue, gagne en épaisseur, perd en candeur et que Michelle (la jolie Allison Miller – Terra Nova) plaît par son courage et son idéalisme naïf. En revanche, les autres personnages gravitant autour de Silas sont bien plus ambivalents, ce qui a généralement tendance à davantage contenter. Le fils, Jack, joué par le charmant Sebastian Stan (Gossip Girl), est touchant par ses fêlures, sa dualité, ses amours qu’il cache tant bien que mal et son envie de satisfaire son père alors qu’en réalité, rien ne sera jamais suffisant. La relation entre un père et son fils, spirituel ou non, est régulièrement mise en avant dans Kings. La reine, Rose (l’excellente Susanna Thompson – Once and Again) est tout aussi intéressante ; dissimulant son pouvoir, elle dit ne rien connaître en politique et ne pas avoir une influence sur quoi que ce soit ; ce qui n’est clairement pas le cas d’autant plus qu’elle peut être froide et implacable comme désintéressée et aimante. Son frère, William Cross, incarné par un parfait Dylan Baker (Drive), est prêt à tout pour que Silas continue la guerre contre Gath. Puissant homme d’affaires, riche et ayant placé le roi sur son trône grâce à sa fortune, il est bien décidé à garder le contrôle coûte que coûte. Il est indiscutable que des rapprochements avec notre propre réalité peuvent être effectués. La monarchie ressemble sur certains points aux démocraties de pays comme la France ou les États-Unis et Silas doit impérativement garder l’affection de son peuple. De plus, le conflit entre Gath et Gilboa offre un sentiment de familiarité avec celui se déroulant sur le territoire israëlo-palestinien, et même, avec d’autres comme ceux en Irak. Tristement, le lobby des entreprises privées ou le capitalisme outrancier n’ont, non plus, rien d’inédit à nos oreilles.

Le règne de Silas n’est pas de tout repos et chacun souhaite se tailler la part du lion. En distillant une angoisse quasi létale et une tension sourde, les morts ne sont pas si rares et l’intrigue plonge régulièrement dans un jeu de pouvoir où tout peut basculer du jour au lendemain. La série en profite pour y traiter des problématiques au fondement universel comme l’aval du peuple, la dimension politique, les ressorts de la monarchie, le patriotisme, le contrôle des médias, l’éthique, la contamination de la corruption, l’existence du destin ou encore la solitude qu’apportent de grandes responsabilités. Dans un registre plus intime, il est aussi question de jalousie, de colères, d’obligations parfois très dures, d’ambitions, de la chute d’un homme à qui tout souriait et de tout ce qui a trait à l’existence particulière de la famille royale et de son entourage proche. Kings est une tragédie dans la lignée de celles datant de l’Antiquité et la mise en scène ne fait qu’accentuer un théâtralisme parfois presque pédant mais toujours fascinant. Les dialogues très verbeux se joignent à l’effort et, exceptées quelques séquences plus humoristiques grâce aux sympathiques gardes du palais, le reste n’est que tristesse et noirceur. En dépit de plusieurs révélations parfois sur le fil du rasoir et qui auraient justement pu sombrer dans la surenchère dans d’autres productions, l’ensemble se tient admirablement bien grâce à une recette éprouvée. Le suspense monte dès lors crescendo et plus que de s’axer sur de l’action simpliste, les épisodes impliquent émotionnellement et cérébralement le téléspectateur qui ne peut se détacher de ce à quoi il assiste. Les reprises du soap opera comme les complots, les amours torturées et les secrets distribuent ce qui est nécessaire pour rythmer et dramatiser les différents arcs, sans verser dans le sentimentalisme ou la facture bon marché.

Quid de la religion ? Elle s’intègre parfaitement au tout et ne se révèle ni étouffante, ni ridicule ou déplacée. Le but n’est absolument pas de convertir qui que ce soit. Les croyances offrent au contraire une dimension sensiblement surnaturelle, où la mort et la maladie peuvent être défiées et où Dieu peut être interpellé tout en espérant qu’il réponde. Kings a par ailleurs l’excellente idée de se détacher totalement des symboles chrétiens puisqu’aucun crucifix ou autre objet de ce genre ne sont présents ; ce sont les éléments naturels qui sont les véritables symboles d’une intervention divine. Le cadre est par conséquent mystique mais ne s’apparente à rien que l’on connaisse déjà, et c’est en partie pour cela qu’il est aisé de s’y plonger et de ne pas se sentir oppressé. Enfin, les nuances dont se teinte ce mysticisme et la retenue relative dont la série fait preuve ne peuvent qu’appuyer cette idée qu’elle puisse être appréciée par n’importe qui, croyant ou non. Le contexte de spiritualité pourrait presque être pris ici pour les ingrédients d’un conte ou d’une histoire de fantasy entremêlant la magie et le fantastique à la foi, au hasard et à la chance. Le révérend Samuels, interprété par un Eamonn Walker (Oz) toujours aussi impressionnant est un excellent religieux ambivalent. Ayant soutenu auparavant Silas, il s’en détache progressivement et, malgré son statut sacro-saint, fait parfois preuve de méthodes discutables. En général, les personnages sont ciselés et multidimensionnels. Thomasina (Marlyne Barrett), l’ombre de Silas, le bras-droit de ce dernier joué par Wes Studi (Into the West), le neveu de Silas (Macaulay Culkin) ou l’opportuniste Katrina Ghent (Leslie Bibb – Popular) en sont d’autres exemples. Autrement, il est possible d’y voir Brian Cox en roi déchu, Michael Mosley (Scrubs) en tant que grand frère de David, Mark Margolis (Oz) et Lee Tergesen (Oz, Weird Science). Pour l’anecdote, Becky Ann Baker interprétant la mère de David n’est autre que l’épouse de Dylan Baker.

En définitive, Kings aurait clairement pu irriter en raison de son ambition presque démesurée, voire de sa prétention, mais c’est tout le contraire. En transposant dans un monde parallèle l’histoire biblique de David, elle se montre intelligente et extrêmement enthousiasmante en dépit d’un classicisme rigoureux. Si elle marche sur une ligne fragile, elle ne la franchit jamais et évite habilement les écueils de la surenchère gratuite et de l’emphase ostentatoire. Loin de s’arrêter aux références bibliques, elle n’hésite pas non plus à embrasser divers genres et se présenter comme une version moderne et théâtralisée d’une tragédie shakespearienne gouvernée par la quête du pouvoir. Avec une superbe mise en scène, un incroyable symbolisme métaphorique et une ambiance mystico-philo-poétique, les treize épisodes s’apparentent à une curieuse expérience quasi hors du commun à la télévision. En d’autres termes, l’ensemble a parfaitement réussi à se créer une véritable identité proche de la grandiloquence. La richesse de ses dialogues, son souffle émotionnel et épique, la solidité de son écriture, ses multiples thématiques, sa noirceur associée à sa tension perpétuelle, sa lecture à de nombreux niveaux et l’interprétation au diapason de la majorité de sa distribution et plus particulièrement du monstre passionnant qu’est Ian McShane, confirment indiscutablement que Kings mérite d’être visionnée. Quand bien même elle ait été annulée, elle a en outre l’honneur de ne pas se terminer de manière trop frustrante et de conclure la plupart des arcs qu’elle avait lancés jusque-là. Bien plus que d’être une série religieuse, il s’agit d’une grande œuvre fédératrice du petit écran n’ayant pas à rougir devant une critique proche du panégyrique.

Par |2017-05-01T13:59:36+02:00janvier 21st, 2013|Kings, Séries étasuniennes|2 Commentaires