Fûrin Kazan | 風林火山

Quoi de mieux que de clôturer l’année avec une fiction qui m’aura occupée un peu plus de six mois ? Après avoir tourné autour des taiga dramas – les jidaigeki de NHK s’étalant sur toute une année à raison d’un épisode le dimanche soir – j’ai enfin décidé de sauter le pas en 2012 avec Fûrin Kazan. Composée de cinquante épisodes, cette série japonaise fut diffusée sur NHK entre janvier et décembre 2007. À l’exception du premier et du dernier rallongés d’un quart d’heure, tous les autres épisodes durent la petite quarantaine de minutes habituelle. Il s’agit d’une adaptation du roman du même nom écrit en 1953 par Inoue Yasushi, disponible en France chez Philippe Picquier en tant que Le sabre des Takeda. Outre la série qui nous intéresse aujourd’hui, cet ouvrage a déjà été transposé en film (Samurai Banners en anglais) en 1969 par Inagaki Hiroshi où Mifune Toshirô a le rôle-titre, et en tanpatsu en 2006 avec Kitaôji Kinya (Yamamoto Kansuke) et Matsuoka Masahiro (Takeda Shingen – choix très curieux, d’ailleurs). Le premier est disponible avec des sous-titres, ce qui n’est pas le cas du second ; je n’ai regardé aucun des deux bien que j’envisage de tester la version de 1969 et de lire le livre. À noter que Kagemusha d’Akira Kurosawa retrace la fin de Takeda Shingen ; et, dans Tsukahara Bokuden, le héros rencontre Kansuke. L’intitulé, fûrin kazan, signifie littéralement vent (fû), forêt (rin), feu (ka), montagne (zan) et se rapporte à la phrase « Déplace-toi aussi vite que le vent, reste aussi silencieux que la forêt, attaque aussi férocement que le feu, que ta défense soit invincible comme la montagne » ; c’est une citation du septième chapitre de L’Art de la guerre de Sun Tzu, reprise sur l’étendard de guerre de Takeda Shingen. Ômori Sumio (Tempest, Akumu-chan) s’est occupé du scénario de cette série et il semblerait qu’il ait un gros faible pour Gackt puisque ce dernier joue dans trois de ses renzoku. Aucun spoiler.

Ce 46è taiga raconte les aventures de Yamamoto Kansuke de 1535 à 1561 et de comment il est passé de rônin solitaire à stratège militaire de Takeda Shingen, un des plus grands seigneurs de cette époque.

Quand je me suis lancée dans les j-dramas il y a maintenant plus de cinq ans, j’ai immédiatement voulu voir Fûrin Kazan. Il terminait alors sa course sur NHK et, en passionnée d’Histoire que je suis, il me paraissait évident qu’il fallait que je le regarde. Malheureusement, il aura été nécessaire d’attendre cette année pour que des vidéos de qualité convenable – et avec sous-titres ! – soient disponibles ; et, incroyable, une qualité supérieure (DVDrip au lieu de TVrip tout à fait correct) est apparue en août dernier. Je ne me voyais vraiment pas me lancer avec les vidéos que je possédais, d’une résolution moyenne, avec sous-titres incrustés en jaune, provenant de la diffusion sur la côte ouest des États-Unis. Vers 2011, j’avais presque fini par faire une croix dessus, me disant que j’avais de toute manière deux autres taiga en stock qui n’attendaient alors que moi. Au final, je ne regrette pas du tout de m’être montrée patiente. Je ne saurais trop expliquer pourquoi je voulais absolument pénétrer dans ce monde assez intimidant avec cette série historique, mais il s’avère évident qu’après avoir visionné JIN et découvert Uchino Masaaki, mon envie n’était que plus vivace. Compte tenu de la longueur de ces productions portant admirablement bien leur nom (taiga signifie fleuve), il est légitime d’être impressionné face à elles et de ne pas oser se lancer. Pourtant, les habitués des fictions américaines ne pourraient y voir que deux saisons et demie, donc on ne peut pas dire que ce soit insurmontable. En revanche, lorsque l’on ne connaît absolument rien à l’Histoire, et qui plus est à l’Histoire japonaise, il y a de quoi avoir des frissons d’angoisse.

Que l’on se rassure immédiatement, Fûrin Kazan se suit aisément en n’ayant presque aucune notion. Ne nions pas que le début est très ardu, mais c’est uniquement parce qu’il comporte énormément de personnages et que ceux-ci changent régulièrement de noms. D’ailleurs, quelle distribution ! Difficile de cacher sa joie en voyant autant d’acteurs compétents ; pour une fois, les plus âgés ont en plus toutes les possibilités de briller. Rapidement, les clés de décryptage se mettent en place et le visionnage se révèle, de ce côté-là, plus reposant grâce à une narration tout particulièrement éclairante. Cette voix off se veut inévitablement quelque peu académique, d’autant plus que de nombreuses cartes simplifiées expliquent les schémas militaires, mais les deux se montrent salutaires et plus que bienvenus. Fûrin Kazan se déroule ainsi au XVIè siècle, durant une période extrêmement trouble appelée l’époque Sengoku (Sengoku Jidai), soit littéralement l’âge des provinces en guerre. Elle ne se termine qu’avec Tokugawa Ieyasu, installant le shogunat qui porte son nom et qui s’étale sur plus de trois cents ans ; le très médiocre tanpatsu de 2006 Sengoku Jieitai met justement en scène la fameuse bataille de Sekigahara dont la principale conséquence est l’unification du Japon. Quoi qu’il en soit, durant l’époque Sengoku (ère Muromachi), l’archipel se partage en de nombreuses provinces appartenant aux daimyô, des gouverneurs féodaux issus de familles nobles. Certains d’entre eux sont au commandement d’un clan, avec de multiples vassaux leur prêtant allégeance. Ces provinces (Kai, Echigo, Suruga, Shinano, Sagami…), divisées en plusieurs fiefs, possèdent une sorte de capitale. Cette période est connue pour son instabilité, ses guerres civiles permanentes, ses alliances en perpétuel mouvement, ses successions dans le sang, ses trahisons, etc. Les vassaux en viennent parfois à prendre la tête de leur seigneur et il va soi que tout le monde cherche surtout à s’arroger une domination conséquente. À ce moment-là, le shogun Ashikaga, vivant à Kyôto, n’a pas de réelle autorité sur toutes ces provinces bien qu’il la représente. Il est important de savoir en débutant Fûrin Kazan que tous les coups sont permis et que ce XVIè siècle au Japon s’apparente à un jeu de pouvoir complexe où n’importe qui peut avoir une carte à abattre. Le j-drama est suffisamment explicatif pour les néophytes et même pour ceux n’y connaissant strictement rien à la culture et aux traditions nippones. C’est un excellent point, car les taiga impressionnent déjà par leur longueur alors, si en plus tout y est brumeux, il y aurait de quoi s’y perdre. Concernant la fidélité historique, ce n’est pas étonnant que la série prenne d’assez grandes libertés, notamment quand il est question de l’intimité des protagonistes. Peu de documents éclaircissent le personnage que fut Yamamoto Kansuke – certains historiens ont même mis en doute son existence à un moment donné – et il ne subsiste en réalité que le mythe qu’il a laissé derrière lui. Toutes les batailles, les alliances et les faits historiques majeurs se veulent, a priori, véridiques tandis que le reste est romancé. C’est inévitable et, de toute manière, cela ne gêne peut-être que les puristes. Grossièrement, la série se découpe en trois parties. La première s’axe sur la vie misérable de Kansuke ; la suivante démarre dès que Harunobu s’octroie les services du rônin ; et, la dernière approfondit la célèbre rivalité entre les Takeda et les Uesugi, menant Kansuke à sa fin.

En 1535, Yamamoto Kansuke, appelé alors Obayashi Kansuke, est un modeste rônin d’une trentaine d’années arpentant le Japon. Observant les guerres sans réellement y participer, il étudie les tactiques militaires dans l’espoir de devenir un jour stratège. Il sait que la route est longue puisqu’il est déjà âgé et, surtout, parce qu’il ne paraît pas suffisamment capable pour les daimyô. Aveugle d’un œil suite à la variole et boiteux, personne ne veut en effet de lui, ce qui ne l’empêche pas de tenter encore et encore de se faire engager. Son statut de rônin est en définitive loin d’être délibéré. Après être retourné auprès de son père adoptif qu’il n’avait pas vu depuis plus de quinze ans, il décide de s’installer avec la pétillante Mitsu (Kanjiya Shihori – Love Shuffle, Buzzer Beat, H2) dans la province de Kai, alors dirigée par Takeda Nobutora. Là-bas, il commence à apprendre la dure vie de paysan et finit presque par y prendre goût. Cependant, l’époque étant particulièrement violente pour quiconque, une tragédie s’abat sur ce petit village, plongeant Kansuke dans le désespoir, la haine contre les Takeda et la soif de vengeance. À partir de cette date, il cherche par tous les moyens à exercer comme vassal d’un daimyô, cela dans le but de s’approcher de Takeda Nobutora. Ce sont ce désir impérieux et cette rage indicible qui gouvernent Kansuke. Seul et dépressif, il en devient presque pathétique et son issue ne paraît guère joyeuse. Ce n’est pas dévoiler l’intrigue que d’écrire qu’en définitive, il va finir par s’allier au fils de Takeda Nobutora, Harunobu. Gagnant la confiance de ce jeune seigneur de guerre, il a enfin l’opportunité de montrer l’étendue de ses possibilités. Véritable ombre de Harunobu, Kansuke le pousse à continuer sa politique d’expansion dont la finalité est la mainmise sur le Japon dans sa totalité. Les deux hommes se lancent dès lors dans une conquête territoriale agressive, offrant aux Takeda un incroyable rayonnement sur les provinces. De plus, l’influence de Kansuke sur Harunobu ne s’arrête pas aux thématiques militaires. Le daimyô se prend d’une curieuse affection pour cet être atypique et l’écoute toujours, quand bien même des domaines plus personnels entrent en compte.

Fûrin Kazan développe avec beaucoup de profondeur la relation quasi fusionnelle de ces deux individus que, théoriquement, tout oppose. Elle est d’ailleurs assez ambiguë, car si Kansuke déclame à qui veut l’entendre qu’il est dévoué corps et âme à son fidèle seigneur, il n’est pas aisé de savoir s’il n’est pas plutôt perverti par une ambition démesurée. Harunobu ne serait alors que l’allongement de son bras lui permettant de contrôler un territoire de plus en plus vaste. Sous couvert d’agir au nom de Harunobu, Kansuke n’hésite pas à manipuler la vie de quiconque se trouvant sur le chemin et cela, sans a priori ne pas se servir au passage. Tromper effrontément et se jouer de la confiance de certains pour offrir la conquête du Japon sur un plateau d’argent à Takeda Harunobu, ou favoriser la princesse Yû, ne semblent pas lui poser de problème de conscience. Pour lui, tout est excusé par la justesse de sa cause : l’unification du Japon. Ce désintérêt personnel de sa part est plutôt particulier, mais correctement expliqué par son passé difficile. Il vit par procuration à travers Harunobu qu’il soutient exclusivement. Moqué, ostracisé et renié, Kansuke n’a jamais été entièrement heureux avant de devenir le vassal de Harunobu pour qui il paraît prêt à tout. L’histoire est ainsi vue sous la perspective de ce rônin, joué par un Uchino Masaaki (JIN, Jûnen Saki mo Kimi ni Koishite) sobre et évitant la caricature. Pourtant, l’acteur aurait aisément pu tomber dans les clichés compte tenu de cet aspect repoussant et peu amène. Pas une seule fois le scénario ne verse dans la facilité ou le sentimentalisme. En dépit de plusieurs handicaps, qui plus est nuisibles dans un monde impitoyable, le bushi fait preuve de ténacité et de volonté. Honnêtement, ce héros s’apparente plus à un antihéros étant donné qu’il laisse par moments perplexe. Il a pour lui d’avoir appris en autodidacte les tactiques militaires et d’être passionné. Véritable électron libre, il ne se fond que difficilement dans la masse et, finalement, il ne cherche pas réellement à familiariser avec qui que ce soit, préférant se préserver. Contre toute attente, le personnage est loin d’être le centre des intrigues et il n’est pas rare qu’on ne le voie qu’assez peu dans des épisodes. Le réel moteur est de toute manière le clan Takeda, duquel Kansuke se rapproche à un moment donné. Au début de Fûrin Kazan, ce clan est dirigé d’une main de fer par Nobutora (Nakadai Tatsuya – Sekai no Chûshin de, Ai wo Sakebu). Tyrannique, égoïste et caractériel, il rejette totalement son aîné, Harunobu, car il en a peur. Assez rapidement, Harunobu prend sa relève pour finir par devenir bien plus tard Takeda Shingen. C’est l’acteur de kabuki Ichikawa Kamejirô – ayant retrouvé Uchino Masaaki dans JIN 2 en 2011 – qui lui offre ses traits. Probablement en raison de sa carrière au théâtre, son jeu est particulièrement expressif au niveau de son visage. Le résultat est tout à fait correct, à l’exception du passage où ce chef commence à douter et avoir peur de perdre des guerres ; là, le comédien surjoue beaucoup trop et se décrédibilise. D’une manière générale, Harunobu n’est pas non plus foncièrement attachant tant son envie de conquêtes devient prégnante. Les deux hommes se sont en fait parfaitement trouvés et si leur duo amène d’excellents moments, ce ne sont pas eux qui se révèlent les plus plaisants. Inversement, ce sont tous les autres les environnant qui se veulent rapidement sympathiques, voire enthousiasmants. Sans grande surprise, le taiga se déroulant dans le monde des bushi, le code des principes moraux est tout particulièrement mis en avant avec des valeurs comme la loyauté, la droiture, l’honneur ou encore le courage.

Takeda Nobutora et Harunobu s’entourent de vassaux a priori fidèles. D’ailleurs, le second est connu pour avoir eu 24 généraux de guerre au cours de son existence, dont Yamamoto Kansuke. Le plus charismatique d’entre eux est définitivement Itagaki Nobutaka, campé par un extraordinaire Chiba Shinichi plein de prestance. Avec sa voix imposante, son magnétisme, sa déférence et sa stature, il figure parmi les solides rocs de la série. Harunobu voit en lui un père de substitution et compte beaucoup sur son soutien. Tout comme ses camarades, Itagaki considère d’un mauvais œil l’arrivée de Kansuke tant le personnage est mystérieux et insondable. La dynamique entre ces deux vassaux des Takeda est joliment retranscrite à l’écran et repose, encore une fois, sur le respect mutuel. Le sévère Amari Torayasu (Ryû Raita – Shôta no Sushi, TEIÔ, H2), l’ambivalent Oyamada Nobuari (Tanabe Seiichi – Soratobu Tire, Futatsu no Spica, Shôkôjo Seira), Obu Toramasa (Kaneda Akio), le tuteur de Takeda Nobushige (Kashima Noritoshi), l’attachant Baba Nobuharu (Takahashi Kazuya), l’inarrêtable Hara Toratane (Shishido Kai) ou encore le plus âgé Murozumi Torasada (Katô Takeshi) sont quelques-uns des vassaux siégeant régulièrement avec Harunobu et que l’on se plaît à suivre. Il ne s’agit là que des vassaux présents dès le départ. À cela il faut ajouter ceux se rattachant au clan, bien souvent malgré eux après une défaite à la guerre. La Sengoku Jidai est une période si compliquée qu’il est toujours possible d’être amené à servir son ancien ennemi par la suite. Le page principal du daimyô de Kai, Komai (Takahashi Issei) et Gengorô (Tanaka Kôtarô – Sekai no Chûshin de, Ai wo Sakebu, Byakuyakô, H2) sont aussi des valeurs sûres de la série. Harunobu développant une réputation peu flatteuse, beaucoup d’habitants d’autres régions ne voient en lui qu’un démon avide de conquête capable de tout pour arriver à ses fins. Les épisodes cherchent à humaniser ce seigneur légendaire ayant tout mis en pratique afin d’élargir son domaine et unifier un Japon morcelé. Le clan Takeda, résidant donc dans la province de Kai, est régulièrement amené à marchander, à batailler ou à élaborer des alliances avec les territoires annexes.

Les plus féroces opposants aux Takeda, au début de Fûrin Kazan, sont les Imagawa, vivant dans la province voisine, celle de Suruga. Rapidement, le jeune Imagawa Yoshimoto (Tanihara Shôsuke – Tempest, Magerarenai Onna, Love Shuffle) mène son clan aux côtés de sa mère, l’imposante Jukeini (Fujimura Shiho), et du fascinant prêtre placide Taigen Sessai incarné par un Ibu Masato (Warui Yatsura, Marumo no Okite, Nodame Cantabile) que j’apprécie décidément de plus en plus. Yoshimoto est un daimyô détestable prenant un malin plaisir à rabaisser Kansuke. Sournois, il se repose beaucoup sur son entourage proche et il paraît assez évident que sans lui, il ne serait pas aussi influent. Détailler toutes les provinces et autres daimyô en contact avec les Takeda dans Fûrin Kazan serait fastidieux et inutile, mais ce serait dommage de ne pas en citer quelques-uns apportant beaucoup à la série. La province de Suwa amène une superbe intrigue s’étalant sur la durée, avec des personnalités intéressantes comme la princesse Yû. De cette même province, les Sanada avec à leur tête Yukitaka (le génial Sasaki Kuranosuke – Zettai Kareshi, Waraeru Koi wa Shitakunai) et son épouse, Shinome (Shimizu Misa) sont magnifiques pour leurs qualités nobles et leur force de caractère. On pourrait continuer en parlant du clan Hôjo n’inspirant pas grand-chose si ce n’est le mépris, ou bien des Murakami se rapprochant par la suite des Uesugi d’Echigo. À ce sujet, impossible d’occulter le grand ennemi de Takeda Shingen, le mythique Uesugi Kenshin ! Il faut savoir qu’au Japon, leur rivalité est devenue légendaire. Se faisant régulièrement la guerre, avec des victoires pour l’un ou l’autre souvent peu claires, ils ont marqué l’Histoire de la même manière. Uesugi Kenshin n’a pas encore ce nom dans Fûrin Kazan. Lorsqu’on le découvre, il s’appelle Nagao Kagetora. Contre toute attente, Gackt (Tempest) l’incarnant est plus que bon dans le rôle de ce daimyô difficile à cerner. Androgyne, apparemment jamais attiré par les femmes, impulsif, totalement dédié au culte de Bishamonten, Kagetora est un seigneur insaisissable et bien plus appréciable que Harunobu. Sinon, des références sont faites à des monstres mythiques comme Oda Nobunaga ou Tokugawa Ieyasu, et cela donne vraiment envie de regarder un autre taiga se déroulant quelques années après celui-ci (Toshiie to Matsu ? Une bonne qualité de vidéo et des sous-titres sont disponibles depuis octobre 2012, chouette !) Pour information, dans le Japon féodal, il n’était pas rare de changer de nom et d’être adopté alors même que ses propres parents étaient encore en vie ou que l’on était majeur. Par exemple, le but de ces adoptions était de continuer une lignée. Quant aux modifications de noms, elles avaient lieu pour plusieurs raisons : ajout d’un kanji de son daimyô, investiture en tant que prêtre, etc. Pour ne pas trop se perdre, la série n’hésite pas à rappeler la fonction des personnages, leur origine ou leurs liens avec un autre plus connu ; elle inscrit d’ailleurs à l’écran toutes ces informations plus que salutaires à la bonne compréhension.

Bien que Fûrin Kazan mette surtout en avant Yamamoto Kansuke et Takeda Harunobu, la série fait preuve d’un soin particulier pour l’ensemble de son immense galerie de protagonistes. Cette dernière a de quoi donner le tournis au départ entre les différents seigneurs, les vassaux s’amusant parfois au jeu des chaises musicales et tout ce qui a trait à la géopolitique très complexe de cette époque mouvementée. En cinquante épisodes, tous ont le droit à une caractérisation en bonne et due forme, non figée dans le temps, et évoluant au fil des aléas de la vie. Ce qu’il y a de particulièrement agréable est que le taiga n’hésite pas à inventer des personnages n’ayant jamais existé et à leur offrir un vrai rôle. Car après tout, ce n’est pas parce qu’untel n’est pas mentionné dans des documents qu’il n’a pas, lui aussi, eu son influence sur le cours des évènements. De même, bien que le cadre s’axe essentiellement sur la haute caste de la population, les plus modestes ne sont pas oubliés. Durant la période Sengoku, il n’était pas rare que les daimyô enrôlent de force des paysans dans leurs armées ; il s’agit des ashigaru, placés sous l’égide des bushi, eux-mêmes vassaux de leur seigneur attitré. Des individus comme les attachants Denbei (Arizono Yoshiki) et Taikichi (Arima Jiyû) apportent en plus juste ce qu’il faut d’humour et progressent énormément, alors qu’au départ, ils ne faisaient que s’échiner dans les champs. Encore plus flagrant, Yazaki Heizô (Satô Ryûta – Kisarazu Cat’s Eye, Ikebukuro West Gate Park, Pride, JIN 2) passe du simplet à un homme aspirant plus que tout à la vengeance et se perdant presque au passage. Ces trois-là donnent dès le début l’impression de n’être que secondaires, mais ils finissent par former le liant de Fûrin Kazan. En réalité, tout l’archipel est en guerre et personne ne peut échapper à ce climat belliqueux perpétuel. Le scénario n’illustre en revanche que très peu l’impact de ces conflits violents sur les autochtones, tout tournant majoritairement autour du contexte militaire.

L’époque Sengoku étant celle des guerres, il n’est pas étonnant d’assister à plusieurs batailles comme celle d’Uedahara, de Sezawa, Hanagura no Ran, de Shiojiritoge, etc. La production se termine sur la quatrième bataille de Kawanakajima sur cinq, entre les Takeda et les Uesugi. Un des points faibles de Fûrin Kazan est son aspect sensiblement répétitif. Découvrir ces conseils militaires se révèle parfois un tant soit peu lassant d’autant plus que la stratégie n’est pas aussi explorée que ce que l’on aurait pu penser. Elle l’est, cela va s’en dire, et elle peut se montrer fascinante, mais la série souffre d’un ventre mou en milieu de parcours, quand la géopolitique devient quelque peu redondante. Dans tous les cas, les conspirations, les manipulations, les tactiques et les trahisons alimentent la fiction et sont souvent stimulantes. En outre, la solidité d’écriture et la qualité de la caractérisation de l’ensemble des personnages permettent de toute manière de ne pas s’ennuyer. Le point important à savoir est que, comme tout jidaigeki qui se respecte, l’action passe au second plan au profit de longues périodes de discussions. Pour certains, ce sera rédhibitoire. Pour d’autres, cette manière posée de raconter un récit et de chercher à densifier la psychologie et la teneur de l’intrigue plaira grandement. Le rythme est par conséquent assez tranquille sans être pour autant plat et sans saveur. Là où le taiga est franchement réussi, c’est dans sa faculté à alterner avec une grande habileté entre les faits historiques et l’intimiste tout en traitant progressivement les relations plus que fragiles entre les personnages. Plutôt que de dresser la situation de ce Japon féodal de manière schématique, les épisodes impliquent émotionnellement le téléspectateur avec talent. Le nombre important de protagonistes ne gêne aucunement à l’appréciation. En dépit de la rigidité du cadre que veut l’époque, la production respire la passion et ne manque jamais de souffle. Autrement, les scénarios parviennent à développer des thématiques aussi diverses que variées, allant du deuil à la solitude d’un seigneur, en passant par le sacrifice personnel, les concessions amères, les codes de lois (Kôshû Hatto no Shidai) protégeant les habitants, la volonté de poursuivre ses rêves malgré les embûches, mais également des réflexions pertinentes sur le pouvoir et l’absolue nécessité d’aimer son peuple. La religion possède une place de choix, l’époque permettant de se faire prêtre à n’importe quelle période de sa vie. Plusieurs dieux tels que Bishamonten ou Marici, véritable symbole de liberté aux yeux de Kansuke, sont régulièrement mentionnés. La modernité n’est pas non oubliée avec l’arrivée des arquebuses (teppô), révolutionnant la guerre et faisant des ravages sur les champs de bataille. Il ressort de l’ensemble des tonalités philosophiques, romantiques et poétiques tranchant parfaitement avec la férocité de ces bouleversements politiques. Fûrin Kazan tire profit de ses cinquante épisodes et l’univers se révèle extrêmement riche. Loin de se contenter d’être une série historique, celle-ci se veut surtout humaine.

S’il est indubitable qu’à l’époque féodale, les hommes sont les principaux acteurs, les femmes ne sont aucunement oubliées dans Fûrin Kazan. Loin d’être cantonnées dans des rôles sentant la naphtaline en dépit de leur instrumentalisation et des limites de leur condition, certaines se donnent la peine de rayonner et d’user de leur influence. En effet, elles ne sont souvent apparentées qu’à des pions favorisant les alliances et sont alors envoyées dans des clans inconnus pour solidifier une entente quelconque. Cela dit, il arrive aussi que ces mariages de convenance ne soient pas du tout à l’avantage des hommes et que les daimyô soient obligés de se séparer de fils pour lesquels ils ont de l’estime et de l’attachement. À l’instar des personnages masculins de la série, les femmes sont présentes en nombre et plusieurs réussissent sans aucun mal à tirer leur épingle du jeu. La première d’entre elles, chronologiquement parlant, est Mitsu, perpétuellement dans les pensées de Kansuke et véritable catalyseur de sa destinée. Il ne l’oublie jamais, pas même lorsqu’il rencontre la princesse Yû, la fille de Suwa Yorishige (Kohinata Fumiyo – Ashita no Kita Yoshio, JIN, Kisarazu Cat’s Eye). Cette jeune fille, incarnée par Shibamoto Yuki (la fille de Shiba Toshio et de Maya Kyôko à qui elle ressemble grandement), est, sans aucun doute possible, un des meilleurs personnages du taiga. Magnifique, intelligente, gracieuse, farouche et brave, elle se retrouve dans une situation délicate, tel un oiseau dans une cage. Suite à certaines circonstances, elle doit se rapprocher grandement de Takeda Harunobu, avec le concours délibéré de Yamamoto Kansuke. La dynamique s’installant entre eux deux est sublime par son minimalisme, sa grande pudeur, le respect mutuel et l’amour platonique s’en dégageant. La princesse Yû est définitivement une noble dame charismatique. Là aussi, Fûrin Kazan fait plaisir puisque les épisodes n’oublient pas le lien indéfectible que ces femmes entretiennent avec leurs suivantes et, plus particulièrement, avec celle dédiée à leurs services depuis parfois leur naissance. Shima (Ômori Akemi) s’occupant de Yû, ou encore Hagino (Asada Miyoko – Itazura na Kiss), sont les exemples les plus éloquents de ces servantes se donnant corps et âme à celle qu’elles protègent, et cela, au péril de leur propre vie. Parmi les femmes marquantes dans ce taiga, la première épouse de Harunobu, Sanjô (Ikewaki Chizuru – Shokuzai) inspire le respect par sa douceur, son inflexibilité et son abnégation. Toujours dans le clan Takeda, n’oublions pas Ôi (Fubuki Jun – Soredemo, Ikite Yuku), la mère de Harunobu, impressionnante par son calme, et l’adorable Ritsu (Maeda Aki) ayant un faible pour Kansuke. D’autres figures comme la princesse Miru (Maki Yôko – 6-jikan Go ni Kimi wa Shinu) ne demeurent pas longtemps à l’écran, mais témoignent parfaitement de la cruauté de cette période. Enfin, Jûgorô Hisa (Mizukawa Asami – Inu wo Kau to Iu Koto, Last Friends, Nodame Cantabile, Long Love Letter) est touchante, elle qui ne peut que se plier aux lois d’une guerre impitoyable.

Enfin, impossible de ne pas s’attarder un minimum sur la forme. Les taiga sont des séries coûteuses, avec un budget bien plus conséquent que les renzoku habituels. NHK met les moyens et cela se sent. Il ne faut évidemment pas s’attendre à une superproduction américaine. Malgré cela, les scènes de batailles ne sont jamais évitées et si la caméra favorise essentiellement le gros plan de manière à ne pas trop montrer l’absence de figurants, la crédibilité n’en pâtit pas de trop. Étrangement – ou pas vraiment vu les habitudes de ce type de travail – le sang n’est que peu visible lors des combats ; seuls les bruits caractéristiques des armes s’entrechoquant sont entendus. La réalisation est dans son ensemble correcte. Sans faire preuve d’éclat particulier, elle se révèle efficace, mais ne marquera clairement pas les esprits. Les paysages sont en tout cas magnifiques et l’on se croirait vraiment devant un Japon médiéval tirant parti de la beauté naturelle des environs. Il en va de même du côté de la reconstitution avec des décors traditionnels et vraiment typiques. Les épisodes restent régulièrement en milieu fermé, dans la pièce principale du château des Takeda par exemple, dans les quartiers de Kansuke ou encore dans d’autres constructions diverses. Concernant les vêtements, ceux des femmes sont généralement superbes pour qui apprécie les kimonos. Les hommes, eux, sont souvent parés de leur armure, avec le kabuto (casque), surmonté du mon (sorte de blason) caractéristique de leur clan. À ce propos, les mon servaient justement de reconnaissance sur les batailles et, pour le téléspectateur, c’est aussi le cas à partir du moment où il a repéré qui était orné de quoi ; les étendards de guerre sont un autre élément significatif. La production n’oublie jamais les moindres détails et veille notamment à ce que le langage soit plus proche de celui de l’époque – pas de mots issus de l’anglais, ce qui est extra. Chaque taiga est connu pour la figure qu’il met à l’honneur, mais également pour sa musique. Il faut savoir que les jidaigeki annuels de la chaîne sont les seuls à avoir le droit à un véritable orchestre. Fûrin Kazan a eu la chance d’être illustré par Senju Akira (Suna no Utsuwa, Kôkô Kyôshi 2003, Kimi ga Oshietekureta Koto). Avec son thème principal entendu en premier lieu dans le long générique, la bande-son s’impose d’emblée comme une actrice à part entière de la série. Si l’on ne tombe pas immédiatement sous son charme en raison de son caractère symphonique légèrement grandiloquent avec ses trompettes, elle finit progressivement par séduire. C’est d’autant plus vrai que plusieurs traits plus reposants et intimistes se font davantage remarquer par la suite et sont de pures merveilles.

En conclusion, Fûrin Kazan est une solide série historique dressant un superbe portrait de toute une génération d’hommes et de femmes ayant côtoyé le bushi atypique Yamamoto Kansuke. Au cours d’une période féodale extrêmement sanguinaire, ce rônin cumulant les tares réussit à surpasser sa modeste condition pour progressivement devenir l’atout tactico-stratégique et le confident d’un des plus grands généraux de guerre de l’Histoire nippone. Avec une psychologie très soignée, une complexité des relations, des valeurs nobles, de nombreux sujets fédérateurs amenés avec délicatesse, une imposante galerie de protagonistes évolutifs et nuancés, des personnages attachants, une ambiance parfois poétique et une belle bande-son symphonique, les épisodes s’avèrent définitivement captivants à suivre en dépit d’une certaine longueur en milieu de parcours. Le taiga a pour mérite de se montrer convaincant lors de ses moments militaires avec des batailles épiques menées selon une stratégie impitoyable, mais aussi au cours de ses séquences bien plus intimistes où les émotions et les sentiments déchaînent leur passion. Pour la richesse dont ce taiga fait preuve et la fascination que peut exercer Kansuke, l’ensemble en devient exaltant et plus que vivifiant. Bien que des séries de ce genre puissent impressionner, celle-ci se veut assez facile d’accès et devrait sans mal intéresser ceux appréciant les grandes fresques humaines et définitivement habitées.

Par |2017-05-01T13:59:38+02:00décembre 31st, 2012|Fûrin Kazan, Séries japonaises|6 Commentaires

Karei Naru Ichizoku | 華麗なる一族

Dans le cadre des cinq ans de Luminophore, vous avez choisi en juin deux fictions que vous souhaitiez voir traitées ici : Karei Naru Ichizoku et Fumô Chitai. Ce premier billet arrive plus tard que prévu, car j’ai eu beaucoup de mal à obtenir la version en haute définition de Karei Naru Ichizoku ; je voulais commencer par ce j-drama. Une fois ces soucis techniques réglés, je me suis dépêchée de m’atteler à la tâche. Cette production nippone constituée de dix épisodes est passée sur TBS entre janvier et mars 2007 et fête le cinquante-cinquième anniversaire de la chaîne. Tandis que la première et la dernière semaine de diffusion comportent soixante-cinq minutes, les autres disposent du format habituel, soit trois quarts d’heure. Il s’agit d’une adaptation du roman du même nom écrit par Yamazaki Toyoko, également à l’origine de Fumô Chitai, Shiroi Kyotô ou encore d’Unmei no Hito. L’histoire a déjà été transposée au cinéma en 1974, mais malheureusement, impossible de mettre la main dessus. Karei naru ichizoku signifie approximativement une splendide famille. Sans surprise, la locomotive Kimura Takuya a entraîné des audiences plutôt élevées. Aucun spoiler.

   

Kôbe, les années 1960. Les Manpyô forment une famille riche, cultivée, influente et en apparence, unie. Pourtant, soudée, elle ne l’est clairement pas tant le patriarche, Daisuke, à la tête d’une banque bien placée, et l’aîné des fils, Teppei, le directeur général d’une usine de sidérurgie, partagent de nombreuses rivalités se manifestant sous forme de conflits ouverts ou non. Leurs divergences risquent de les mener vers une lente et inexorable implosion.

Pour être franche, malgré toutes les critiques éminemment positives lues un peu partout sur Internet depuis sa diffusion, Karei Naru Ichizoku ne me donnait pas vraiment envie. Certes, la série figurait sur mon programme, mais je n’étais pas très pressée de la lancer. Pourquoi ? Parce que le climat économico-industriel ne me disait rien de passionnant. J’ai beau m’intéresser à une multitude de sujets, celui-là a surtout la fâcheuse manie de me faire fuir. Mais comme je viens de l’écrire, les échos concernant le renzoku sont excellents et mettent en avant d’autres aspects bien plus prégnants que le contexte socio-économique. Et puis, après tout, j’ai bien adoré Hagetaka ayant pour fond l’éclatement de la bulle spéculative des années 1990 alors, bon..

Les fictions japonaises se déroulant dans les années 1960 dans leur intégralité sont assez rares. Quand le Japon s’aventure dans le passé, il a généralement plutôt tendance à se diriger vers la chute du shogunat Tokugawa ou lors de l’époque féodale. Heureusement, il existe plusieurs exceptions comme Karei Naru Ichizoku. Qui dit retour en arrière signifie forcément reconstitution. Sur ce point, ce j-drama ne fait pas d’étincelles, mais plonge avec une certaine efficacité ses téléspectateurs dans l’atmosphère japonaise du moment. La caméra montre notamment la résidence des Manpyô sortie tout droit d’un catalogue de décoration nord-américain, l’entreprise de sidérurgie de Teppei, les salles enfumées des banques et les rues de Kôbe. À ce sujet, bien que les acteurs ne conduisent clairement pas ces vieilles voitures et restent au même endroit, le résultat demeure globalement correct et assez enthousiasmant. Par exemple, le tramway et les vêtements de l’ensemble des figurants marchant dans la foule représentent plusieurs de ces réussites visuelles. Sur un registre similaire, les épisodes se permettent d’appuyer la différence plus ou moins franche entre l’envie d’utiliser et de porter uniquement des produits japonais, et celle bien tentante et de plus en plus prégnante de se contenter de profiter de la nouveauté étasunienne. Ce clivage se repère également dans une moindre mesure au niveau de la manière des personnages de gérer une firme. En clair, Karei Naru Ichizoku dresse avec subtilité le portrait d’une société en pleine mutation partagée entre ses traditions et l’attrait de la modernité occidentale. Mais aussi, elle oppose deux modes de fonctionnement : l’un basé sur la moralité, la fidélité et sonnant inévitablement naïvement affaibli, et l’autre, n’hésitant pas à accepter les pots-de-vin et les exactions afin d’obtenir le but souhaité. La mentalité japonaise est parfaitement illustrée avec cette retenue et ce sens de l’honneur perpétuellement présents, séparant physiquement certains protagonistes.

Au premier abord, Karei Naru Ichizoku montre un état souffrant encore des séquelles de la Seconde Guerre mondiale et tentant de se réorganiser, financièrement parlant. Réels moteurs de la patrie, les industries rayonnent grâce au héros, Manpyô Teppei, jeune directeur quelque peu candide d’une usine de fabrication d’acier, Hanshin Tokushu Seikô. Aimant son pays et désirant plus que tout le voir fleurir, il essaye de prévoir l’avenir et de ne pas rester campé sur ses acquis. Pour cela, il entreprend le délicat projet de création et de modernisation d’un haut fourneau destiné au développement de la fonte à partir du minerai de fer. Cette construction serait alors susceptible de fournir le Japon en matières premières, limitant les importations et permettant dès lors au Japon d’avoir une certaine autonomie, ainsi qu’une assise sur le marché international. Véritable visionnaire, Teppei est passionné et pugnace. Bien qu’il doive convaincre ses collègues, travailler dur et obtenir des fonds, il ne recule devant rien et s’apprête à renverser des montagnes. L’ultime étape, celle concernant le financement, pose le plus de problèmes et paraît être la figure de proue de Karei Naru Ichizoku. Pour autant, si le j-drama s’attarde durant de très longues périodes parfois rébarbatives sur les manœuvres monétaires et les montages économiques, ceux-ci se contentent du second plan. Teppei cherche un appui des banques, car sans elles, il sait pertinemment ne pas pouvoir mener à bien son rêve. Son père, Daisuke, est justement le directeur de la Hanshin se trouvant en neuvième place des établissements nationaux. Si celle-ci ne souffre pas d’une quelconque difficulté notable, la situation se révèle précaire pour tous. Les petites structures sont englouties par les plus grandes et les affaires publiques tendent toujours à entretenir des relations très floues avec le monde des capitaux. Ce n’est donc pas étonnant que le ministre dudit département manigance à son propre avantage et manipule certaines décisions. À noter qu’il est interprété par le vétéran Tsugawa Masahiko (Sengoku Jieitai) que j’ai beaucoup de mal à supporter en raison de sa voix particulière et de son jeu tout aussi marqué. Cet homme politique aux dents longues n’est pas le seul être méprisable tant le renzoku dresse un constat assez désolé et tristement crédible d’un microcosme vérolé où les ambitieux sont prêts à tout. Les personnages s’avèrent très nombreux et possèdent pour la majorité une caractérisation digne de ce nom en dépit d’un format de seulement dix épisodes. La série distille un climat quelque peu oppressant dans le sens où les relations amicales sont perpétuellement constituées de faux semblants et où un sourire n’évite pas le couteau dans le dos. Quoi qu’il en soit, la logique voudrait que Daisuke aide son fils, sans signifier qu’il lui accepte tout ou qu’il lui apporte ce qu’il souhaite sur un plateau d’argent, car lui doit également diriger sa propre entreprise. Or, ce n’est pas dans le tempérament de Daisuke qui, derrière ses propos dénués d’animosité franche, s’évertue à mettre Teppei au pied du mur et le limiter dans ses actions. Au-delà de son cadre industrio-financier, Karei Naru Ichizoku est en vérité une lutte de pouvoirs familiale, tout d’abord inconsciente puis frontale, sous fond de tragédie inéluctable et de secrets.

Depuis toujours, Teppei cherche l’affection de son père. En vain. Bien qu’il soit maintenant âgé d’une trentaine d’années, naïvement, il espère encore entendre des paroles encourageantes, voir un sourire ou tout simplement sentir une certaine chaleur. Ce protagoniste est un homme intelligent, posé et idéaliste. Portrait craché de son grand-père paternel désormais décédé, il ne lui ressemble pas que physiquement, car il est aussi charismatique et naturel que lui, haranguant les foules d’un seul discours. Qui de mieux pour interpréter un personnage de cette trempe que Kimura Takuya (Sora Kara Furu Ichioku no Hoshi, Pride, Engine) ? Le Johnny’s insuffle tout ce qu’il faut de magnétisme mêlé à une fragilité et des blessures ouvertes que ce héros tente de dissimuler. Mariée à la douce Sanae (Hasegawa Kyôko – BOSS 2) pour des raisons arrangeant les siens, il l’aime malgré tout d’un amour sincère et se dévoue entièrement à son bien-être. Il est d’ailleurs en de très bons termes avec son beau-père, Ôkawa Ichirô, porté par le très sympathique Nishida Toshiyuki (Tiger & Dragon), qui le lui rend bien. Le leitmotiv de Teppei est donc son haut fourneau hantant ses jours et ses nuits. En raison de son caractère, il ne se laisse pas envahir par son ambition et se préoccupant toujours de ses proches amenés à expérimenter moult adversités. Bien que sa famille soit relativement aisée, elle souffre en silence de la tyrannie du chef, Daisuke. Contrairement à Teppei, ce dernier est d’une incroyable froideur et utilise ses propres enfants dans son intérêt personnel, lui qui essaye coûte que coûte d’inscrire son héritage dans la postérité. Pour cela, il est prêt à tout sacrifier, à commencer par ses descendants. Mais il ne s’arrête pas là. Il impose une manière de vivre détestable à son entourage et n’en a aucune honte, ne veillant pas à s’excuser ou à s’expliquer. Il règne comme un souverain absolu que rien ne pourrait ébranler. Kitaôji Kinya (Unmei no Hito) offre ses traits à cet homme ambivalent très difficile à cerner gardant toujours un visage impassible et presque suffisant. Bien que Daisuke réside avec son épouse, il partage son toit avec sa maîtresse, Takasu Aiko (Suzuki Kyôka – Second Virgin) qu’il érige au même rang que sa femme, voire davantage. Aiko n’appartient pas à la famille Manpyô, mais en tient les rênes, nageant tel un piranha dans les eaux troubles et agitées de la haute société de Kôbe. Avec le soutien de Daisuke, elle manipule et cherche à appuyer la position de son amant à travers diverses orchestrations comme des mariages arrangés. Malgré une attitude souvent détestable, Aiko finit surtout par inspirer de la pitié, elle qui n’a finalement, rien. Elle a beau se montrer forte, elle est suffisamment lucide pour réaliser que sa situation dispose de pieds d’argile. En attendant, elle continue son petit manège et s’évertue à trouver de bons partenaires à Ginpei et Tsugiko, le frère et la plus jeune des sœurs de Teppei, tout en injectant un climat particulier dans ce microcosme bourgeois sclérosé.

Teppei est le premier des enfants Manpyô et tient à cœur son statut en veillant sur sa fratrie. Seulement âgé de quelques années de moins que lui, Ginpei, joué par le sobre et convaincant Yamamoto Kôji (Atashinchi no Danshi), est partagé entre le désir de plaire au patriarche et celui d’écouter ce que lui dicte sa conscience. À l’inverse de son frère, Ginpei est soutenu par Daisuke qui n’hésite d’ailleurs pas à le lui faire savoir, et cela, devant Teppei. Il suit les traces de son père, car il travaille dans le milieu de la banque, mais manque de passion et d’implication tant il s’avère apathique. La relation entre les deux aînés est très joliment écrite, l’un enviant le charisme et la volonté à son voisin, l’autre espérant avoir ne serait-ce qu’un dixième de l’attention de celui leur ayant donné la vie. Les deux forment une paire solide ne demandant qu’à être développée, mais qui, tristement, se voit parasitée par l’ombre toujours toxique de Daisuke. Ginpei n’a plus la force de se battre et laisse tout couler, préférant accepter, même si cela signifie devoir éponger ses déboires dans l’alcool ou détourner le regard. Sa personnalité est plutôt poussée et peut notamment évoluer grâce à l’arrivée de la figure campée par Yamada Yû (Binbô Danshi) qui, elle, réalise trop tard dans quoi elle vient de pénétrer. Sinon, le héros a deux sœurs. La plus âgée d’entre elles, Ichiko (Fukiishi Kazue – Barairo no Seisen) est unie au bras droit de Daisuke, Mima Ataru (Nakamura Tôru – Soratobu Tire), véritable requin dont les dents rongent le parquet. Malheureuse en mariage, Ichiko a beaucoup d’affection pour Teppei, ce qui est également le cas de la cadette, Tsugiko. Aibu Saki incarne la plus jeune des Manpyô, une fille encore immature, vertueuse et espérant ne pas avoir à subir un sort analogue à celui de son aînée. Elle craint de devoir prendre pour époux un homme qu’elle n’aime pas, mais qui solidifierait l’assise de son père. Cette petite sœur admirative de son grand frère partage beaucoup de temps avec un ouvrier joué par Narimiya Hiroki (Bloody Monday, Orange Days), dans l’entreprise de Teppei. Preuve qu’elle au moins passe outre la supposée puissance monétaire ou sociale… Au-dessus de cette fratrie, la mère, Yasuko (Harada Mieko), essaye de faire au mieux en dépit d’une incroyable passivité permissive envers les actes de son conjoint. Son immobilisme n’est certainement pas innocent dans la lente dégradation de la relation entre Daisuke et Teppei, sans qu’on ne puisse pour autant la critiquer, elle qui est une véritable victime de sa condition.

Karei Naru Ichizoku est avant tout une série traitant de la dynamique conflictuelle entre un père et son fils, celle-ci phagocytant l’ensemble de leur entourage. Le héros est plutôt croqué comme le chevalier blanc fidèle dans son armure étincelante, lui qui n’a au bout du compte rien à se reprocher. Bien qu’il soit légèrement trop lisse, on ne peut blâmer un enfant de vouloir être reconnu par son parent, surtout lorsqu’il ne comprend pas pourquoi celui-ci ne l’aime pas. Dès le premier épisode, le récit montre un Daisuke froid, antipathique et profondément jaloux de son aîné. Tout le monde le lui répète, Teppei est le portrait craché de son propre père. Souffrant probablement d’un complexe vis-à-vis de ce dernier, le patriarche supporte difficilement les similarités qu’il voit entre cet homme en partie idéalisé et certainement craint, et ce fils bien plus proche de son grand-père que de lui-même. L’évidence scénaristique saute toutefois aux yeux : cette haine refoulée et cette vanité exacerbée ne se bornent pas à une banale similitude. C’est notamment là où la fiction perd une partie de son intelligence puisqu’elle ne se départ pas d’une importante prévisibilité mélodramatique. Dès le départ, les supposés secrets sont visibles, qu’ils concernent le chef Manpyô, Teppei, Yasuko ou l’ancien grand amour du protagoniste, Tsuruta Fusako (Inamori Izumi – Watashi ga Renai Dekinai Riyû). En manquant autant de finesse et en ressemblant surtout à un soap, elle finit presque par décevoir, la forme n’aidant en plus en rien. Ne le nions pas, ce conflit d’abord inconscient puis totalement ouvert entre Daisuke et son aîné se révèle intéressant à suivre. Il s’arme d’une dimension inattendue avec sa conclusion tristement ironique se voulant certes précipitée, mais faisant rejoindre la production dans le rang de ces tragédies désabusées de l’Antiquité. Le placide stratège machiavélique Daisuke ne voit pas en son enfant un fils, mais une menace perpétuelle ; alors que l’utopiste Teppei, lui, cherche à tout prix la reconnaissance de son père, quitte à perdre sa santé mentale. L’amour et la haine sont mis en scène avec une tension et une intensité allant crescendo et dévorant littéralement la pellicule.

Outre le duo rongé Daisuke/Teppei, Karei Naru Ichizoku doit transiger avec la très forte présence d’une autre entité : la musique. Composée par Hattori Takayuki (Nodame Cantabile) et jouée par l’orchestre Philharmonia, elle est tout simplement magnifique. Précisons qu’à l’exception des taiga dramas, rares sont les séries japonaises à bénéficier d’un véritable groupe d’instrumentistes. Celle-ci est sans surprise typiquement imposante et si l’ensemble vaut que l’on s’y attarde, c’est surtout son thème principal qui a tout pour subjuguer le téléspectateur. Cependant, là aussi Karei Naru Ichizoku ne fait pas suffisamment preuve de naturel en se dotant de telles mélodies empathiques, ce qui étouffe légèrement le récit. Les séquences silencieuses se comptent sur les doigts, la bande originale forçant les émotions et orientant l’ambiance d’une scène. Le j-drama revêt définitivement une impression de grandiloquence parfois bienvenue, mais trop souvent assourdissante. La chanson de fin, Desperado des Eagles – et une production occidentale de plus pour KimuTaku ! – n’est pas mauvaise, sans être particulièrement inspirée avec ses tonalités country pour ce renzoku. La voix off n’est pas non plus un atout, car elle est omniprésente, assénant des banalités et ne servant qu’à paraphraser ce qui vient de se dire, prenant littéralement le public par la main. Si les mouvements de caméra et le cadrage n’ont rien de particulier, la photographie est en revanche soignée et bénéfice de jolies teintes bleutées ou plus chaudes. Certaines scènes sont en tout cas superbes, comme celles se déroulant à la montagne, sous la neige. Sur une note plus anecdotique, la série est un véritable vivier à acteurs connus. En plus de tous ceux cités au-dessus, comptons également sur le génial Takeda Tetsuya, Hiraizumi Sei, Shôfukutei Tsurube, Nishimura Masahiko, Yajima Kenichi, Ishida Tarô, Nakamaru Shinshô, Ôwada Shinya ou encore sur Yanagiba Toshirô que j’affectionne clairement de plus en plus. Contre toute attente, de grands noms se contentent parfois de petits rôles.

Pour conclure, malheureusement pour moi, Karei Naru Ichizoku est une autre victime à ranger dans le coin des productions dont on entend tellement de bien que l’on imagine d’emblée un cinq étoiles. Honnêtement, j’espérais mieux. Si le ton de ce billet peut paraître très désabusé, je tiens tout de même à préciser que j’ai vraiment apprécié ce j-drama atypique. Sans conteste, il s’agit d’une fresque familiale ambitieuse, tourmentée et tout simplement imposante. Sous fond de finance, de complots politiques et d’opérations bancaires en lien avec la reconstruction économique nippone, elle met surtout en avant une relation désillusionnée entre un père et son fils. Par la multiplicité et la complexité de ses thématiques, elle transcende littéralement les codes du petit écran et n’entre dans aucune case. Davantage de naturel et une forme plus posée et moins ampoulée ne l’auraient pas desservie, mais grâce à la richesse de son intrigue, une sensation ineffaçable de malaise écœurant associée à une tension grandissante, sa musique et l’intense impact émotionnel qu’elle insuffle à travers son principal duo, elle a tout pour marquer les esprits. En d’autres termes, sans être le chef-d’œuvre tant attendu, la série se révèle clairement habitée et nécessite d’être regardée par quiconque s’intéressant un minimum aux productions japonaises.

Par |2018-07-06T17:48:09+02:00septembre 20th, 2012|Karei Naru Ichizoku, Séries japonaises|12 Commentaires