Tenchijin | 天地人

Tout au long de l’année 2007, il était possible de découvrir sur NHK la vie du bushi Yamamoto Kansuke et son accointance avec le grand seigneur de guerre Takeda Shingen dans le superbe Fûrin Kazan. La chaîne n’a pas rangé cette période trouble longtemps au placard puisque du 4 janvier au 22 novembre 2009 fut diffusé Tenchijin, un autre taiga s’attardant à l’époque Sengoku. Il ne comporte que quarante-sept épisodes au lieu des cinquante habituels, car le mois de décembre fut alors dédié à la production spéciale Saka no Ue no Kumo. Comme souvent, les premiers et derniers d’entre eux sont dotés de trente minutes supplémentaires. Il s’agit d’une adaptation du roman du même nom de Hisaka Masahi, et c’est Komatsu Eriko (Summer Snow, Brother Beat) qui s’est chargée du scénario de cette fiction-fleuve. Aucun spoiler.

Ce 48è taiga se déroulant au XVIè siècle se focalise sur Higuchi Yoroku, un jeune garçon que rien ne prédestine à devenir le samouraï Naoe Kanetsugu. Élevé et éduqué dans l’optique de se comporter en fidèle vassal, il prouve à maintes reprises sa loyauté au clan Uesugi, et plus particulièrement à son ami et futur chef, Kagekatsu. Animé par un sens de la justice implacable, cet individu n’hésite pas à mouvoir des montagnes pour protéger le peuple d’Echigo qu’il chérit grandement, alors que le Japon s’apprête enfin à s’unifier.

C’est en ayant à peine terminé le solide Atsu-hime, mon deuxième taiga, que j’ai décidé d’enchaîner avec le troisième que j’avais en stock depuis un petit moment. Comme je suis amatrice de ce type de séries et que Fûrin Kazan m’avait grandement enthousiasmée, j’étais ravie en réalisant que Tenchijin se plaçait quelque peu comme une sorte de suite. Effectivement, le j-drama commence en 1564, soit trois ans après la fin de l’illustre rônin, et dresse le portrait d’un vaste pays toujours en proie aux luttes intestines sanglantes. La grande dissemblance réside surtout dans le choix des héros puisque les Takeda sont mis de côté pour privilégier les Uesugi. Il s’avère d’ailleurs plutôt amusant de retrouver des noms et autres figures interprétés par des acteurs différents. Ceci pour expliquer que je partais en terrain désormais plus ou moins familier, l’époque Sengoku me devenant progressivement moins nébuleuse, et que je pensais être de nouveau divertie intelligemment et émotionnellement. La tournure de ce paragraphe laisse sûrement comprendre que le résultat ne fut pas à la hauteur de mes espérances. Et pour cause, Tenchijin respire la médiocrité de bout en bout.

Au sein d’une biographie, qui plus est une s’installant dans une durée conséquente, il importe de posséder une figure principale charismatique. Personne ne lui demande d’être parfaite ou singulièrement sympathique, mais celle-ci se doit d’intriguer et de donner envie d’en savoir davantage. Malheureusement, ce n’est pas du tout le cas du héros de ce taiga tant il se révèle peu naturel et la plupart du temps irritant. Pourtant, lui qui privilégie l’amour et la paix à la guerre a de quoi fortement susciter la curiosité. Au départ, Higuchi Yoroku est un petit garçon vivant dans sa famille de samouraïs, dans la province d’Echigo, alors qu’Uesugi Kenshin vient de s’arroger les pleins pouvoirs. Suite à certaines circonstances, la belle-sœur (Takashima Reiko – Kekkon Dekinai Otoko) de ce dernier demande à ce que Yoroku étudie dans un temple pour transcender sa condition et devenir tout d’abord le page de son fils unique, Kagekatsu, récemment adopté par Kenshin lui-même. Les années passent, le braillard enfant mûrit, gagne sensiblement en assurance, mais ne se départ jamais de sa grande loyauté envers son clan. Comme souvent à cette période, il change à plusieurs reprises de nom pour finir par évoluer en tant que Naoe Kanetsugu, intitulé que nous allons utiliser tout au long du billet pour minimiser au maximum la confusion. En effet, Tenchijin a de quoi perdre le public néophyte en raison de sa large galerie de protagonistes, d’alliances et autres dynamiques en vigueur à l’époque Sengoku, ce fameux âge des provinces en guerre. Heureusement, l’immersion est assez aisée grâce à la voix off académique explicitant ce qu’il faut connaître. Dans tous les cas, le taiga illustre le parcours du samouraï de sa jeunesse à sa mort. Le principal problème, c’est que Kanetsugu dispose d’une caractérisation peu subtile et qu’il n’est pas aidé par l’interprétation de Tsumabuki Satoshi (Orange Days). Habituellement, l’acteur sait être assez convaincant, mais en l’occurrence, il ne possède pas ici le bagage nécessaire pour asseoir son héros. Au départ, Kanetsugu passe la majeure partie de ses journées à pleurnicher. Plus tard, il époustoufle tout le monde grâce à son honnêteté et sa pureté candide. C’est très simple, là où il navigue, les cœurs se délient et se voient charmés. Gentil, plutôt naïf et profondément loyal, il semble avoir tout pour fédérer et plaire. Cela ne suffit pas du tout pour créer un personnage intéressant. Au contraire, ce manichéisme primaire finit par rapidement agacer, d’autant plus que Tenchijin en fait sa marque de fabrique au long cours.

Naoe Kanetsugu dédie l’intégralité de son existence à Uesugi Kagekatsu, le neveu de Kenshin et futur dirigeant du clan. Taciturne, réservé et très froid, celui-ci se laisse difficilement approcher et ne paraît pas disposer du rayonnement adéquat pour haranguer les foules. Grâce à son fidèle vassal en qui il a une confiance totale et qui officie comme la Grande Ourse, la constellation qui le guide, il réussit à s’imposer dans son entourage et à se distinguer. Kitamura Kazuki (Shukumei 1969-2010, Warui Yatsura) lui offrant ses traits ne se montre pas davantage convaincant que son compère, notamment en raison d’une écriture tout aussi artificielle et sans relief l’apparentant à un homme perpétuellement constipé. La dynamique entre Kanetsugu et Kagekatsu ne parvient pas non plus à intriguer malgré quelques jolis moments fort rares. Cette relation fusionnelle ayant sûrement de quoi attirer les amateurs de sous-entendus homosexuels est bien trop fade pour laisser des traces chez un public plongeant peu à peu dans la torpeur. De toute manière, la grande majorité des personnes et des liens les unissant souffrent d’une psychologie incohérente, de cheminements brutaux et d’une absence de développement suffisant. Pire, d’aucuns comme Hideyoshi sombrent même dans une ridicule attitude outrancière. L’accent est donc placé sur le clan des Uesugi et le scénario ne se montre pas avare en compliments. Dépeints comme des individus profondément altruistes, courageux, honnêtes et intelligents, ils semblent disposer de toutes les qualités possibles et inimaginables. À croire qu’ils sont les seuls à être respectables d’autant plus que leur naïveté et leur foi en l’humain les plongent régulièrement dans l’embarras, ce qui n’enraye en rien leur entrain positif. Le moralisateur Kenshin, incarné par Abe Hiroshi (Kekkon Dekinai Otoko, Shiroi Haru), est proprement décevant ; aussi ubuesque que cela puisse paraître, la version de Gackt dans Fûrin Kazan se révèle nettement supérieure pour sa prestance et son magnétisme. Tout au long de Tenchijin, les Uesugi sont gouvernés par leur volonté de faire survivre leur nom et de sauver les leurs, car en dehors de leur province tant chérie joliment dépeinte, la bataille est rude.

La période Sengoku est, comme son intitulé l’indique, celle des guerres. Tous les daimyô cherchent à envahir leurs voisins et s’en suivent des conflits aux vastes ramifications. Cette ère est propice à moult productions stimulantes et enivrantes susceptibles de disposer d’un souffle épique et d’une tension létale. Ce n’est pas le cas de ce taiga. La série se divise en plusieurs parties assez distinctes, mais rapidement, outre l’amour du clan Uesugi, le fil conducteur découvre ses traits. En effet, le thème de l’ensemble est celui de l’unification d’un pays encore morcelé, parasité par des dissensions l’affaiblissant plus que de raison. Avant d’entrer dans le vif du sujet, le scénario place ses pions sur l’échiquier en dépeignant les difficultés liées à la succession d’Uesugi Kenshin, et de comment ses deux fils adoptifs, Kagekatsu d’un côté, Kagetora (Tamayama Tetsuji – Massan, BOSS) de l’autre, se déchirent alors qu’ils sont animés par un même dessein : celui de faire rayonner leur famille. Le premier est renfermé, le second séduit la foule. C’est l’occasion d’y retrouver le clan au grand complet, dont la douce sœur de Kagekatsu (Aibu Saki). Tenchijin injecte une dimension romantique à son atmosphère plus guerrière et essaye de ne pas oublier les femmes, bien que le peu de finesse global fasse encore une fois défaut. L’époque veut que ces dernières soient régulièrement vues comme de la vulgaire marchandise et quelques épisodes l’illustrent tristement. La maîtresse du thé Oryô (Kimura Yoshino – Hatsukoi) figure parmi les réussites pour son intelligence et sa grâce subtile. De même, Osen, l’épouse de Kanetsugu campée par la pétillante Tokiwa Takako (Long Love LetterAishiteiru to Itte Kure), illumine les téléspectateurs par son allant et sa bonhomie ; ce mariage n’est pas dénué d’alchimie, mais il était sûrement légitime d’attendre davantage de paillettes et de papillons dans le ventre. Quoi qu’il en soit, la toile de fond n’est par conséquent que celle de la quête d’une homogénéité nippone qui, naturellement, naît lentement et dans une douleur parfois sourde. Oda Nobunaga, Toyotomi Hideyoshi, Tokugawa Ieyasu, Ishida Mitsunari et les Uesugi se confrontent à maintes reprises et naviguent à vue dans une lutte sans merci.

La rivalité liant Oda Nobunaga (Kikkawa Kôji) à Uesugi Kenshin alimente les mémoires depuis des siècles. Le premier est souvent dépeint comme un démon, un homme psychologiquement instable prêt à tout pour atteindre son but. La production en fait beaucoup trop à ce niveau et devient par la même occasion plus que poussive. Certes, ce seigneur n’est pas vecteur de vertus, mais cela ne sert strictement à rien de charger la mule en le croquant sous un jour peu commode pour nous le faire comprendre. En revanche, la mystérieuse Hatsune, la jeune shinobi l’entourant, provoque une franche sympathie bien qu’elle soit jouée par la généralement médiocre Nagasawa Masami (Bunshin, Last Friends) ; ici, elle demeure supportable, ce qui s’avère presque spectaculaire. Sa relation ambiguë avec Kanetsugu où s’entremêlent amitié, amour et respect offre de bien jolis moments. Son frère, Sanada Yukimura (Shirota Yû – Samurai High School), est tout aussi agréable. Pour en revenir à Nobunaga, l’arc lui étant consacré en devient profondément rébarbatif, même s’il a le mérite de lancer la série sur ses rails. En effet, ce personnage explicite l’expression ten no toki, chi no ri, hito no wa – très grossièrement traduite en la bénédiction des cieux, les bienfaits de la terre et l’harmonie entre les peuples – et l’importance de posséder ces trois éléments pour gouverner durablement et efficacement tout pays. Sans l’un d’entre eux, cela n’est pas possible et c’est d’ailleurs pour cela qu’il échoue, car l’humanité lui fait défaut, au contraire de la force militaire. Le deuxième grand seigneur unificateur à s’installer dans la série est Toyotomi Hideyoshi. En dépit de sa condition de samouraï, il n’en maîtrise guère les codes et est obnubilé par l’argent. Son pouvoir réside en sa capacité à manipuler discrètement et adroitement son public. Sasano Takashi l’interprétant surjoue la majeure partie du temps et il est alors compliqué d’adhérer à ce protagoniste aux diverses facettes, surtout que son entourage familial ne se veut pas davantage pertinent. Par exemple, l’horripilante Fukada Kyôko (Kamisama Mô Sukoshi Dake) endosse le costume d’une de ses concubines. Toutefois, le bras droit du daimyô, Ishida Mitsunari, transcende chaque passage par sa simple présence et fait penser qu’une série le mettant à l’honneur aurait clairement eu davantage d’intérêt.

Une fois la menace Oda Nobunaga écartée, Tenchijin poursuit la quête de l’unification avec l’illustre bataille de Sekigahara. Malgré toutes les lacunes de la fiction, l’épisode entier lui étant dédié se révèle palpitant, peut-être parce que l’on sait d’avance que celui étant dépeint ici comme le gentil perd et se voit traîner dans la boue. Ishida Mitsunari est, à l’instar de Kanetsugu, au départ qu’un simple page. Grimpant au fur et à mesure les échelons, il gagne en puissance et ne se départ jamais de sa mission qui est de rallier tout l’archipel sous un même étendard. Passionné, n’hésitant pas à tout braver pour aller jusqu’au bout de ses convictions, il réussit en quelque temps à provoquer une forte empathie alors que le héros n’y parvient jamais en un an de diffusion télévisée. L’interprétation ciselée d’Oguri Shun n’y est peut-être pas pour rien. Le samouraï sobre, pugnace et austère entretient une agréable dynamique avec son comparse Uesugi. C’est l’occasion pour les épisodes de démontrer les difficultés inhérentes à l’unification, de la nécessité de ne jamais oublier au passage le peuple, des tentatives d’envahir la Chine et la Corée, et d’amorcer les racines du futur fonctionnement militaire avec, notamment, le shogun. Tristement, ces nombreuses pistes de développement restent à l’état embryonnaire. Dans les faits, la paix est le but ultime, mais doit-on tout sacrifier pour elle ? Mitsunari se révèle attachant pour son sens de l’honneur et des valeurs propres au samouraï. Son amour envers sa nation transpire à travers ses actions, ce qui n’est pas du tout le cas du troisième et dernier unificateur, le terrible et désagréable Tokugawa Ieyasu. Il faut dire que le jeu emprunté et profondément maniéré de Matsukata Hiroki n’aide pas. Amateur de manipulations et fomentant dans son coin, cet homme n’inspire que du dégoût et prouve de nouveau l’unidimensionnalité de Tenchijin. Pourtant, son endurance et son aptitude à patienter avant d’atteindre les sommets pouvaient pimenter le scénario tout en densifiant sa caractérisation. En revanche, l’ambivalent Date Masamune capable du pire s’impose sans difficultés, notamment grâce à l’interprétation solide de Matsuda Ryûhei (Ashita no Kita Yoshio, Hagetaka). Il n’empêche que pour la énième fois, la série se veut donc surtout brusque et non fluide.

Le taiga racontant toute la vie de Naoe Kanetsugu, de nombreuses années défilent au compteur. Or, ce temps qui passe est très mal retranscrit à l’écran. Le rythme souffre au passage, car plusieurs évènements avancent bien trop rapidement tandis que d’autres traînent en longueur. Avouons par ailleurs que le canevas narratif devient redondant et schématique entre les manigances, coups fourrés, alliances et la foi religieuse omniprésente. Les séquences dans la grotte à l’honneur de Bishamonten ont de quoi rendre littéralement fou. Ajoutons-y moult flashbacks inutiles diluant l’intrigue et Tenchijin finit par décidément endormir son public. Les figures tertiaires comme les vassaux des Uesugi ne servent que de faire-valoir. Seul subsiste le plaisir de retrouver maints visages connus : Azuma Mikihisa, Higa Manami, Kamiji Yûsuke, Kichise Michiko, Yamamoto Kei… Le cinéaste Miike Takashi (Keitai Sôsakan 7, QP) se trouve également dans les parages puisqu’à l’époque, il tenait à approfondir le monde des jidaigeki, car il travaillait sur son sublime Jûsannin no Shikaku (13 Assassins). Le frère cadet de Kanetsugu (Koizumi Kôtarô – Namonaki Doku) mérite d’être évoqué plus longuement en raison de sa douceur, de sa pondération et de son sens du dévouement, lui qui ne peut sortir de l’ombre provoquée par son aîné trop lumineux. Il est clair qu’un taiga n’est pas une superproduction au budget incroyable permettant des folies, dont des batailles dignes d’un blockbuster. Cela ne doit pas l’empêcher de posséder plus de vie et d’originalité parce qu’ici, tout se veut extrêmement conventionnel, voire kitsch. La réalisation à proprement parler demeure tolérable, mais les postiches sont bien visibles et décrédibilisent encore plus la série. Les moustaches sont sûrement les caractéristiques les plus risibles, suivies de près par le vieillissement improbable des personnages ainsi que la voix supposément mature que les acteurs prennent. Quid de la musique d’Ôshima Michiru (Gokusen) ? Pompeuse et peu inspirée, elle s’oublie vite. Au risque de répéter le même discours, l’aspect bancal et peu heureux gouverne de toute manière la production. Outre une absence de franc impact émotionnel digne de ce nom malgré des litres de larmes artificielles au début et une propension à dépeindre l’importance de l’amour envers son prochain, les épisodes s’emmêlent régulièrement dans des velléités d’humour ridicule peu spontané. Alléger les scènes est une excellente idée, personne ne le niera, mais il convient d’agir avec tact et talent afin de ne pas y aller avec ses gros sabots. Le registre pittoresque parvient tout de même à amuser de temps en temps, ce qui est toujours ça de gagné. La nostalgie finale s’avère également satisfaisante dans ce récit intimiste favorisant l’existence personnelle de ses figures trop naïves.

Pour conclure, alors que Tenchijin se devait de narrer avec force et intensité les aventures humaines d’un garçon devenant l’un des éléments de l’unification du pays, ce taiga mécanique abdique toute imagination et tout souffle pour faire place à de l’ennui. Son candide héros est d’une platitude déconcertante et les quelques belles relations qu’il entretient avec des personnages bien plus secondaires ne sauvent pas cet ensemble manichéen, superficiel et sentimental. Le rythme douloureusement trop rapide ou étiré, le manque d’empathie et les moult incohérences dans la caractérisation des protagonistes ne font qu’accentuer les lacunes de cette série approximative et peu inspirée. Certes, de très jolis moments permettent parfois de faire oublier la déception, mais ils ne sont pas suffisants pour rendre le visionnage indispensable. En d’autres termes, si l’on désire découvrir ce type de production ou l’époque Sengoku, ce n’est pas vers le fade Tenchijin qu’il faut se diriger. Fûrin Kazan, par contre…

Par |2018-07-06T17:48:10+02:00mars 20th, 2015|Séries japonaises, Tenchijin|2 Commentaires

Blackboard | ブラックボード

Les séries japonaises se déroulant au sein d’une école pullulent depuis plusieurs décennies. Ne nions pas qu’elles finissent toutes par se ressembler et qu’elles reposent quasi systématiquement sur un schéma identique. Qui plus est, elles ont le malheur de chercher surtout à plaire à une tranche adolescente. Bien sûr, il existe plusieurs contre-exemples et le tanpatsu Blackboard fait partie de ceux-ci. Composé de trois épisodes d’approximativement deux heures chacun, il fut diffusé sur TBS les 5, 6 et 7 avril 2012. Inoue Yumiko (Shiroi Kyotô, Engine, Shiawase ni Narô yo, Pandora, Samurai High School) s’est chargée du scénario de cette fiction. Aucun spoiler.

Trois générations. Trois professeurs. Trois individus essayant tant bien que de mal de mener à bien les missions de leur noble profession. De prime abord, Blackboard s’intéresse non pas aux élèves, mais aux professeurs et, honnêtement, cela fait grandement plaisir, car elle s’y prend sérieusement et évite les écueils et poncifs habituels des productions de ce genre. Qui plus est, son approche est plutôt originale puisqu’à travers ses parties, elle s’attarde sur des périodes différentes. À l’exception du métier de leur héros et de quelques éléments ténus qui doivent être tus pour garder la surprise, les chapitres sont indépendants les uns des l’autre. Bien que cela soit naturellement préférable, il n’est donc aucunement nécessaire de regarder la série dans l’ordre chronologique, voire de tester l’intégralité. Dans l’ensemble, si ce n’est des stéréotypes en vigueur de-ci de-là et de sensibles facilités scénaristiques propices à la propagation des valeurs très chères aux Japonais, la qualité demeure égale. Le premier épisode est possiblement le meilleur d’entre eux en raison de sa portée émotionnelle et de sa richesse culturelle. Il a lieu peu après la Seconde Guerre mondiale et montre les répercussions de la défaite nippone sur l’éducation, ce qui est assez novateur. Quoi qu’il en soit, les trois parties se déroulent efficacement, sans temps mort, et réussissent aisément à toucher le téléspectateur. Après tout, l’école est un sujet fédérateur, que l’on soit en 1940 comme en 2014, et que l’on vive en France comme au pays du Soleil-Levant. Chacun a certainement en mémoire un professeur et les cours qu’il donnait. Comme le dit le tanpatsu en débutant, dans nos souvenirs ne se cache-t-il pas un enseignant que l’on ne peut guère oublier ? Sur la forme, la déception n’est également pas de mise. Si la réalisation se veut classique, la photographie est soignée et, surtout, les mélodies envoûtent et aident à la transmission des sentiments. Il faut toutefois avouer que même si le résultat s’avère probant, entendre BLESSING Shukufuku, chantée par Hirahara Ayaka, a quelque chose de presque ubuesque ; il s’agit d’une version japonaise de L’envie d’aimer de la comédie musicale Les Dix Commandements !

     

Première nuit : mirai (avenir). Années 1940. Shirahama Shôhei est un jeune professeur d’histoire japonaise passionné. Lorsqu’il apprend qu’il doit partir à la guerre, il est extatique. Il va enfin pouvoir servir sa nation ! Avant de quitter ses élèves, il prend de nouveau le temps de leur expliquer la nécessité de combattre avec fierté l’ennemi, cette terrible Amérique pétrie de vices. La propagande fait rage, il ne réalise pas à quel point son jugement est corrompu. Plusieurs années s’écoulent, le Japon se fait atomiser, perd, et doit tout reconstruire, physiquement comme psychologiquement. Shôhei retourne sur sa terre natale, mais il a un bras en moins, et l’esprit brisé. Bien qu’il ne se sente pas encore prêt à emprunter le chemin de l’école, il décide de rencontrer ses anciens étudiants (dont Nakamura Aoi – Hanazakari no Kimitachi e (2011) – et Suda Masaki) et de voir ce qu’ils sont devenus. La majorité est décédée. Entraînés par le message de leur professeur, ils se sont engagés dans l’armée des jeunes. Ceux en vie sont pour la plupart en mauvaise posture et beaucoup blâment celui qu’ils jugent responsable de cette hécatombe. Quel était donc l’intérêt de cette guerre ? Les Américains résident désormais en masse sur l’archipel et, volontairement ou non, narguent les Nippons. Comment réagir ? De surcroît, Shôhei réalise que les méthodes éducatives ont changé. L’histoire a laissé sa place aux sciences sociales ; l’anglais est apparu. Dehors, l’inflation fait rage, des orphelins s’activent comme esclaves, des femmes se prostituent, des groupuscules s’organisent pour tenter d’éradiquer la présence américaine, etc. Le monde est différent, et Shôhei ne sait pas s’il trouvera la force d’y vivre. Ce premier épisode de Blackboard travaille grandement sa valeur émotionnelle et marque profondément le téléspectateur. Incarné par un Sakurai Shô (Kisarazu Cat’s Eye) tout en retenue, Shôhei est perdu, sombre dans la dépression, souffre de culpabilité et comprend le ressentiment de ceux qu’il a envoyés à la mort. Qu’il ait été lui-même embrigadé ne compte pas. En tant qu’enseignant, il était supposé guider ses élèves. Sa famille a également été décimée ; en attendant, il vit tel un parasite entouré de sa sœur (Andô Sakura), de leur mère (Natori Yûko), de sa belle-sœur (Miyazawa Rie) et des enfants (Suzuki Fuku – Marumo no Okite).

Seconde nuit : ikiro (survivre). 1980. Gotô Akira retourne inculquer les sciences naturelles dans un établissement qu’il connaît très bien. Toutefois, l’ambiance est désormais différente. La violence y règne depuis plusieurs mois, les professeurs sont désespérés et, progressivement, tout le monde s’épuise face aux actes délictueux d’une poignée de délinquants. Menés par Furusawa Yukari (Shida Mirai – Shôkôjo Seira, 14 Sai no Haha, Himitsu), ils cassent les salles de classe à coups de batte de baseball, fument, se droguent, et semblent inarrêtables. Yukari, avec sa longue jupe, son maquillage outrancier, ses cheveux en bataille, écrit sur le tableau noir un message exhortant à aller mourir. Ce sont dans ces conditions que Gotô arrive. Surnommé le professeur violent en raison de ses méthodes discutables, il tente du mieux qu’il peut de remettre ses élèves sur le droit chemin, mais la lutte s’annonce ardue, surtout que son propre fils (Hayashi Kento – QPArakawa Under the Bridge, Shôkôjo Seira) l’exècre, faisant exploser sa famille malgré une épouse aimante (Kimura Tae). Avec l’aide de l’idéaliste Yokote Ryôko (Kanjiya Shihori – Buzzer Beat, Love Shuffle), il essaye de montrer l’importance d’expérimenter et de vivre pour comprendre ce qui gouverne le monde. Incarné par un toujours aussi efficace Satô Kôichi, cet enseignant illustre le climat de l’époque où, en dépit de la croissance économique exponentielle, la violence était monnaie courante et où les jeunes, en mal de repères, commettaient parfois des actes irréparables en guise de rébellion. Si l’épisode marque, il dégage une morale ambiguë sur la nécessité ou non d’employer les châtiments corporels à l’encontre des élèves ; par moments, Shidai Mirai manque également de finesse dans son interprétation. Pour l’anecdote, Matsushige Yutaka (Kodoku no Gourmet, Don Quixote, Bloody Monday), Sometani Shôta (xxxHolic, Minna! Esper Dayo !) et Endô Yûya (Shiroi Haru, Voice) sont dans les parages.

Troisième nuit : yume (rêve). 2012. Depuis qu’elle est toute petite, Takizawa Momoko (Matsushita Nao – Gegege no Nyôbô) rêve d’enseigner. Sa carrière s’annonce sur de bons auspices, mais l’arrivée d’un nouveau lycéen, Ômiya Masaki (Kamiki Ryûnosuke – Kôkôsei Restaurant, 11 Nin mo Iru!) la brise en plein vol. Celui-ci ne fait aucun effort, se contente de répéter qu’il ne comprend rien, et perturbe la classe qui, progressivement, tend à adopter son attitude. Momoko se laisse déborder et finit par perdre son sang-froid. Abattue, elle envisage même de se suicider, car elle ne parvient plus à mener ses tâches jusqu’à leur terme. Ses cours d’anglais passent inaperçus bien qu’elle cherche à enthousiasmer ses élèves en les faisant réfléchir sur leurs rêves, et la nécessité de s’en créer un. Contre toute attente, c’est lorsqu’elle croit avoir touché le fond qu’elle retrouve une lueur d’espoir et qu’elle décide de se reprendre en main. Motivée, elle ne quitte plus Masaki et réalise qu’il cache un lourd secret, notamment lié à une famille monoparentale dysfonctionnelle et toxique (Toda Keiko, Umareru.). Malheureusement pour elle, Momoko est plongée dans une sombre affaire l’amenant même jusqu’au tribunal où elle doit se défendre d’un terrible crime l’accusant injustement. Le traitement est sensiblement caricatural et stéréotypé, mais cela n’empêche pas l’épisode de se regarder aisément et de disposer d’un message plutôt agréable, démontrant l’importance de croire en ses rêves et de tout faire pour les concrétiser. Le contexte sociohistorique est également moins fort que dans les parties précédentes, sûrement parce qu’il n’existe pas encore un vrai recul. Quoi qu’il en soit, là aussi, les acteurs plus ou moins connus se multiplient : Kamikawa Takaya (Warui Yatsura, Kimi ga Oshiete Kureta Koto), Katô Shigeaki (TROUBLEMAN), etc.

Pour conclure, avec ses trois jolies histoires indépendantes, bien que liées par la place centrale du fameux tableau noir, Blackboard offre un intéressant aperçu du système éducatif nippon à diverses époques. De qualité plutôt homogène, le tanpatsu parvient à faire réfléchir le public sur différentes thématiques universelles, tout en étudiant le caractère de ses protagonistes. D’ailleurs, l’interprétation se veut globalement solide et, la distribution, assez impressionnante. Touchante, la fiction a en plus le mérite de se focaliser sur les professeurs et les difficultés inhérentes à l’exercice de leur profession, ce qui s’avère presque inédit dans les séries télévisées actuelles. Peut-être encore plus qu’ailleurs, la scolarité fait partie de ces sujets importants au Japon, pays où la position sociale passe inexorablement par une instruction la meilleure possible. Il est donc légitime de lui offrir l’opportunité de rayonner à travers une production de cet acabit.

Par |2017-05-01T13:58:48+02:00décembre 12th, 2014|Blackboard, Séries japonaises, Tanpatsu|0 commentaire