Fumô Chitai | 不毛地帯

Toujours dans le cadre des cinq ans de Luminophore, vous m’aviez demandé en juin dernier de parler de Fumô Chitai et de Karei Naru Ichizoku. Après m’être attelée à la tâche il y a quinze jours pour la seconde, place à la première. À l’origine se trouve le roman du même nom de Yamazaki Toyoko, auteure à l’origine de Shiroi Kyotô, Unmei no Hito et donc, de Karei Naru Ichizoku. Fumô Chitai a déjà été transposé au cinéma en 1976, mais aussi en série télévisée japonaise entre avril et octobre 1979. Malheureusement, s’il est possible de mettre partiellement la main sur ces productions, il n’existe pas de sous-titres à l’heure actuelle. En ce qui nous concerne, nous allons nous attarder sur la deuxième adaptation du petit écran. Comportant dix-neuf épisodes, elle fut diffusée sur Fuji TV entre octobre 2009 et mars 2010. Seul le premier dure plus longtemps que les quarante-cinq minutes habituelles, car il dispose de presque deux heures. À noter que cette nouvelle version a été réalisée dans le cadre des cinquante ans de la chaîne. Fumô chitai signifie approximativement une terre aride. Aucun spoiler.

Japon, les années consécutives à la Seconde Guerre mondiale. L’ancien militaire Iki Tadashi quitte les camps sibériens de travail forcé après un emprisonnement de onze ans. De retour au Japon, il essaye de se construire un avenir, mais tient à demeurer civil et ne plus entretenir un quelconque lien avec cet univers qu’il exècre. Grâce à certaines connaissances de l’époque, il accepte un emploi dans une compagnie commerciale et gravit progressivement les échelons.

Au contraire de Karei Naru Ichizoku qui ne me tentait pas réellement malgré les éloges lus de-ci de-là, ce n’était pas du tout le cas de Fumô Chitai. Pour autant, sa longueur m’effrayait quelque peu, ce qui est totalement idiot d’ailleurs, car je suis habituée au format étasunien et ses saisons tantôt étirées à l’extrême. Bien que l’histoire de cette série soit fictive comme elle l’indique consciencieusement à chaque début d’épisode, elle s’inspire de personnes et d’industries ayant vraiment existé. La vie du protagoniste, Iki Tadashi, serait par exemple basée en très grande partie sur celle de Sejima Ryûzô, décédé en 2007 à l’âge de quatre-vingt-quinze ans. De même, la structure qu’Iki intègre, Kinki Shôji, aurait de multiples ressemblances avec Itôchû Shôji, la société Itôchû. Les similitudes ne s’arrêtent pas là et sont parfois aisément devinables, comme le constructeur automobile Fork se référant assurément à Ford, Glensler à Chrysler, etc. Si le renzoku s’appuie en plus à de très nombreuses reprises sur des évènements géopolitiques et économico-industriels du XXè siècle, il pousse très loin le mimétisme et s’apparente à une peinture crédible de la période d’après-guerre au Japon. Bien sûr, l’ensemble a été romancé de manière à le rendre intéressant à suivre, mais il paraît évident que ses fondements s’avèrent réels. En le sachant, le visionnage se révèle par conséquent d’autant plus poignant et intense.

Le 15 août 1945, le Gyokuon-hôsô résonne dans tout le territoire nippon et le plonge dans une grande confusion. Le dirigeant japonais Hirohito déclame via une allocution radiotéléphonique que l’Empire du Japon capitule sans condition, mettant dès lors fin à la guerre du Pacifique et à la Seconde Guerre mondiale. Iki Tadashi, un tacticien militaire du quartier général impérial, est missionné en Mandchourie afin de transmettre ces paroles et annoncer que la lutte étant bel et bien finie, les troupes nippones doivent impérativement retourner sur leur propre archipel. Alors qu’il s’assure que chaque soldat prend l’avion, l’hélicoptère ou le bateau pour rentrer à la maison, il se retrouve lui-même au pied du mur. L’armée soviétique s’étant mise en route, il est capturé et envoyé en Union soviétique comme captif. S’il est dans un premier temps traité avec une certaine faveur, il comprend très rapidement que ces bonnes manières ne sont pas désintéressées. L’autorité soviétique attend effectivement de certains hauts gradés japonais une coopération totale concernant la responsabilité ou non de Hirohito et les terribles conséquences ayant suivi ; pour des raisons notamment stratégiques, les États-Unis étaient partisans de l’idée que l’Empereur ne serait pas personnellement coupable et n’aurait été qu’un spectateur impuissant, position que les Soviétiques ne partageaient en aucun cas. L’animosité entre les États-Unis et l’URSS est sans aucun doute plus que palpable et les multiples prisonniers de guerre japonais doivent collaborer s’ils souhaitent ne pas subir une peine trop lourde. Sans surprise, Iki et ses camarades choisissent de préserver leur honneur et refusent de mentir comme le gouvernement soviétique le demande, cela dans le but de posséder une assise suffisante contre les États-Unis. Iki est alors envoyé dans un camp de travail forcé, en Sibérie, où il reste onze longues années.

Prisonnier dans un goulag, Iki essaye de survivre dans des conditions extrêmes telles que ces besognes éreintantes au rythme effréné, la malnutrition, l’absence de confort, le froid, l’humidité, la maladie ou encore, bien évidemment, la disparition quasi totale d’espoir. Ses compagnons d’infortune meurent épuisés, affamés, ou préfèrent le suicide comme celui joué par Arai Hirofumi (Taberu Dake). Iki, lui, résiste tant que bien mal parce que l’un de ses supérieurs hiérarchiques lui ordonna en août de 1945 de vivre coûte que coûte afin d’empêcher de répéter ces mêmes erreurs et horreurs. D’un point de vue plus personnel, Iki garde également une certaine force grâce à l’idée de rejoindre un jour sa famille et de rendre hommage à tous ceux qui ont été trop affaiblis suite à ces privations multiples. Lorsqu’il est libéré, en 1956, il n’est plus le même, mais tente malgré tout de redonner un sens à son existence. Il retrouve Yoshiko, son épouse l’ayant attendu fidèlement, et ses deux enfants, Naoko et Makoto, qu’il n’a pas vu grandir et qu’il ne connaît au final que peu. Dans un premier temps, sa santé prime et ce n’est qu’ensuite qu’il démarre ses recherches d’un travail, tout en rattrapant ses lacunes sociohistoriques induites par son emprisonnement. La solution la plus facile et la plus logique serait de reprendre sa carrière de tacticien qu’il maîtrisait parfaitement. Cependant, Iki aspire à une vie civile éloignée de toute dominante belliqueuse malgré les nombreuses relations bienveillantes qu’il possède, comme son ami Kawamata, incarné par le sympathique Yanagiba Toshirô (Kira Kira Hikaru), qui ne laisse assurément pas l’audience indifférente. Après moult hésitations en raison de son absence de compétences, mais également du fait de son âge qu’il juge trop avancé pour recommencer à zéro, Iki accepte un poste dans la société commerciale Kinki se chargeant de domaines très variés comme le textile, l’agroalimentaire, l’automobile et l’aéronautique. Ce dont il ne se doute pas d’emblée, c’est que le négoce est depuis toujours lié de près ou de loin au monde de la finance, de l’économie, de la politique et des thématiques militaires qu’il fuit pourtant désormais. Ce retour au Japon et cette réadaptation physique symbolisent le point de départ de Fumô Chitai. Le premier épisode, s’il narre les évènements douloureux qu’Iki subit suite à la capitulation japonaise, sert surtout de cadre psychologique à l’histoire principale, car il dresse les fondements d’un homme brisé.

Onze ans de travaux forcés en Sibérie changent inévitablement un individu, surtout quand il s’avère autant innocent que ses congénères qu’il voit s’éteindre comme des bougies vacillantes. Lorsqu’Iki Tadashi revient au Japon, s’il ne sombre pas dans la dépression et reste digne comme l’exige sa culture, il n’est définitivement plus le même. Quelque chose en lui s’est rompu en URSS et bien qu’il devrait réapprendre à vivre, à retrouver goût en quelque chose et à profiter de la seconde chance lui étant offerte, au contraire de ceux y ayant laissé leur existence, il n’y arrive pas. Et de toute manière, il ne se le permet en aucun cas. Cette stagnation est totalement inconsciente, car de son point de vue, il avance, entreprend et tente de soutenir son pays à sa manière, même s’il en est rarement satisfait. Malgré son cheminement professionnel indéniable, il ne s’accorde pas de véritable moment de bonheur et ne privilégie pas sa famille qu’il chérit pourtant grandement. En réalité, s’il mène désormais une vie civile, elle n’en a que l’aspect purement théorique tant elle ressemble sur de nombreux points à sa carrière militaire. Il conduit effectivement ses missions de businessman comme quand il suivait les ordres de ses supérieurs durant la guerre, cherchant systématiquement à atteindre un but en répondant aux demandes du directeur de Kinki. À son niveau, il s’agit donc d’une lutte certes différente que jadis, mais elle en garde l’essence d’une bataille perpétuelle. Le récit de ces épisodes se place en miroir du passé sibérien de ce protagoniste où chaque journée de plus était une petite victoire. Cette fois, sa prison n’est pas celle en Sibérie, mais celle du travail. Il lui faudra de très longues années d’affrontements intimes avant de finalement parvenir à une sorte de début de compromis avec lui-même. Le propos principal de la série est sans aucun doute celui d’un combat personnel parce qu’Iki tente de gagner face à des démons qui le rongent littéralement, tandis qu’il fait tout pour les étouffer et leur offrir un sens. Il a besoin de soulager sa conscience puisque sur certains points, il s’en veut d’être encore en vie alors que tant sont décédés. Afin de porter respect à ceux-ci, il ne s’accorde aucune once de répit et veille à ce que plus personne ne souffre de ce que lui et autres captifs ou victimes de guerre ont subi. Iki n’est pas un martyr, mais il en donne parfois l’impression tant il semble porter le poids de tout une nation sur ses épaules. C’est entre autres pour cette raison qu’il paraît égoïste ou insensible, car il ne change jamais de ligne directrice et n’hésite pas à écarter sans réel égard les obstacles, quitte à oublier que son entourage et surtout lui ont remporté le droit à une tranquillité. Iki ne sait que suivre les ordres et si pour lui, le reste n’est en aucun cas superflu, il est incapable de le prioriser.

Fumô Chitai est en définitive une série retraçant la lutte intérieure et extérieure d’un homme marqué par les conséquences de la guerre ne demandant qu’à soutenir son pays ainsi que ses compatriotes envers et contre tout. La totalité des épisodes le montre cheminer, avancer progressivement et s’approcher pas à pas d’une certaine sérénité inévitablement précaire. Loin d’être unilatéral, il ne mérite pas un concert de compliments parce qu’au contact d’un monde dont il apprend les rouages, il finit lui aussi par se cacher derrière certaines de ses motivations louables et en devenir tout particulièrement ambigu. Il s’agit là d’un très beau portrait nuancé, évolutif et extrêmement fouillé parfaitement saisi par son sobre interprète, Karasawa Toshiaki, à des années-lumière de son jeu excessif dans Guilty. Iki garde en lui ses propres tourments et ne les laisse qu’à de très rares occasions apparaître à la surface. Cette attitude plus que posée transpire également dans sa manière de se comporter avec les autres. Calme, imperturbable, rigide et affichant toujours un faciès insondable, il n’est pas dénué de toutes émotions comme on pourrait le croire au premier abord. Encore une fois, il ne se permet pas de montrer ses doutes. D’aucuns pourraient le trouver fade et irritant, mais à l’écran, ce n’est pas le cas, car il paraît surtout fascinant et intrigant en dépit d’une certaine passivité. S’il n’est en réalité pas plus intelligent ou rusé que la moyenne, il a pour lui d’être exigeant, de savoir affronter ses impairs, de conserver son aplomb, de ne pas fuir et de posséder de nombreux contacts ayant la possibilité de faire avancer les choses. Iki est un véritable catalyseur à l’origine de maintes émulations et c’est ainsi que le scénario se révèle très ambitieux et source de riches thématiques plus que variées.

Grâce au passé de son personnage principal, Fumô Chitai s’attarde sur les conséquences des guerres, sur l’impact d’un emprisonnement et des travaux forcés, sur la volonté inébranlable d’apprendre de ses erreurs et de ne pas les réitérer, ou encore sur cette nécessité de ne jamais oublier ce qui est arrivé. En développant autant la psychologie de son héros, la série s’avère déjà assez unique en son genre et, en prime, elle applique cette rigueur avec des sujets ancrés dans les dynamiques de l’époque et d’autres plus universels. En intégrant la société Kinki, Iki met ainsi les pieds dans le commerce international et le registre industrio-économique. S’il s’occupe dans un premier temps du textile, il réalise que cela ne lui plaît pas et qu’il n’a pas l’impression d’apporter quoi que ce soit au Japon. Les rangs de la section aéronautique lui seyant bien davantage finissent par rapidement l’attirer. Au programme : signer un contrat, procéder à des appels d’offres, se préoccuper de la concurrence, etc. Bien que théoriquement, le fond diffère, la forme s’apparente à celle employée lors une guerre avec ses stratégies militaires. Si Iki manque de connaissances factuelles, il possède clairement la méthode presque infaillible. Dans ce domaine, il s’avère perpétuellement nécessaire de composer avec l’égo de son voisin et de veiller à toujours rester à sa place afin de ne pas perdre des plumes au passage. Le renzoku est tellement documenté qu’il aurait de quoi donner effrayer les néophytes en la matière si ce que ce n’est jamais le cas. Les dix-neuf semaines de diffusion ne sont en aucun cas superflues et brossent le portrait d’une société en pleine reconstruction essayant de devenir une véritable puissance mondiale. Les fondements du scénario sont posés brique après brique, avec une minutie incroyable et une grande assurance. Dire que le rythme est lent serait mensonger, mais certains épisodes peuvent paraître faire du surplace sauf qu’en réalité, les pions se mettent progressivement en mouvement de manière à former un puzzle stratégique mêlant la géopolitique à l’industrie et l’économie.

Par son approche factuelle, Fumô Chitai plonge dans l’époque d’après-guerre et s’étend sur plus de vingt ans. Elle aurait très bien pu se limiter au Japon si ce n’est qu’elle traite également de diverses patries et des évènements plus ou moins majeurs ancrés dans la mémoire collective. Iki, en travaillant pour la compagnie Kinki, est amené à fréquenter d’autres cultures et comme le Japon, en pleine restructuration, a fini depuis maintenant plusieurs années le sakoku, autrement dit sa période isolationniste, il s’ouvre sur le monde. Le pays comprend enfin l’intérêt et la nécessité d’accepter des fonds étrangers ou, tout du moins, une certaine aide internationale. La production s’apparente ainsi à une leçon plus que vivante de l’Histoire transmise sous le prisme du sol nippon. Grâce à la course à l’armement dépeinte à travers le scandale de l’affaire Lockheed, la construction automobile et les transactions avec les géants étasuniens, la guerre des Six Jours et l’importance du canal de Suez, les tensions entre Iran et Irak ou encore la conquête du pétrole, la série se révèle exhaustive et résolument passionnante. C’est l’occasion de voir beaucoup d’Occidentaux, de voyager aux États-Unis, en Iran, à Paris, en Indonésie ou bien en Corée, ainsi que d’entendre de multiples langues pas toujours parlées avec le bon accent, mais le principe atténue cet écueil. Le générique, lors de l’annonce des sponsors, s’octroie même le temps de mettre en arrière-plan une mappemonde se déplaçant selon l’endroit du globe concerné par l’intrigue du récit. Fumô Chitai démontre un vrai sens du détail plus que stimulant en ne laissant jamais rien au hasard. Quand bien même le domaine industrio-économique ou la sphère historico-politique n’intéresse que peu, l’immersion semble presque évidente, car l’effervescence, le suspense, la montée d’adrénaline ou les hurlements de joie sont présents à tour de rôle, voire simultanément. Il faut le dire, certains épisodes en deviennent presque épiques et totalement habités. La recette fonctionne parce qu’elle ne manque jamais d’ardeur en dépassant le simple cadre académique dans lequel elle aurait pu s’enfermer au vu de la richesse de ses thématiques. Effectivement, elle y injecte une forte dominante humaniste et souvent passionnée. S’il est inévitable que des individus soient véreux, corrompus et plus que critiquables, comme ceux prêts à tout pour quelques zéros de plus sur leur compte bancaire ou une position plus confortable, elle illustre que d’autres désirent le meilleur pour leur pays ou, de manière plus resserrée, pour la compagnie les employant. Personne n’est innocent, pas même Iki, et seules les nuances de gris importent. Fumô Chitai met également en avant des amitiés durables, des rivalités stimulantes ou des désillusions par moments très cruelles.

La galerie de personnages de Fumô Chitai se veut extrêmement impressionnante et, à l’instar d’un Karei Naru Ichizoku avec lequel elle partage de nombreux points communs, les acteurs connus se succèdent pour ne serait-ce parfois qu’une brève apparition. Là aussi, la série assure parfaitement ses arrières en n’embrouillant jamais le téléspectateur qui peut aisément suivre ce qui se passe et quelles en sont les principales figures. Son poste dans la société Kinki, Iki le doit au directeur Daimon, incarné avec prestance par le regretté Harada Yoshio (Suna no Utsuwa). Convaincu du potentiel de son protégé, Daimon lui fait confiance et lui laisse souvent carte blanche pour mener à bien ses projets. Le vice-président de Kinki, Satoi (Kishibe Ittoku), est au départ ravi de l’arrivée de ce nouveau, mais finit progressivement par devenir obsédé par lui, persuadé de perdre sa place durement acquise. Les épisodes mettent en avant l’affrontement entre Satoi et Iki en ne tombant jamais dans un manichéisme primaire ou dans de la facilité. Satoi n’est en aucun cas méchant en dépit de certaines manœuvres minables. Il gagne au contraire en densité et s’avère presque pathétique à force de ne vivre qu’à travers sa profession. Il faut aussi l’excuser quelque peu, car Iki, avec son air perpétuellement affable, a de quoi rendre littéralement fou. D’autres collègues de travail disposent d’une importance non négligeable au fil du renzoku, comme le débordant d’enthousiasme Hyôdô – interprété par un Takenouchi Yutaka (Yankee Bokô ni Kaeru) à qui le rôle va comme un gant –, les fidèles de l’agence de New York, la girouette Kakuta (Sasai Esuke – Zettai Kareshi) ou le pauvre Koide assez glaçant joué par Matsushige Yutaka (Kodoku no Gourmet) que j’apprécie vraiment beaucoup. Si l’univers se révèle profondément masculin, ce qui s’explique aisément par l’époque, une femme parvient l’air de rien à aiguiller le Japon et la société Kinki dans la direction idéale. Il s’agit de la glamour Beniko incarnée par Amami Yûki (BOSS), d’une classe et d’un charisme à toute épreuve. Très intelligente, séduisante et bien plus fine que ce que l’on attend d’elle, elle se prend d’affection pour Iki et est une bonne amie de Hyôdô. La voir naviguer dans ce monde féroce en gardant de sa superbe a quelque chose d’hypnotique et ne peut clairement laisser indifférent, d’autant plus qu’elle réussit à dépasser son genre supposé faible. Et accessoirement, l’entendre chanter est un incroyable plaisir. (Takenouchi Yutaka et elle ont déjà montré dans BOSS qu’ils possédaient une grande alchimie et Fumô Chitai confirme la nécessité de les faire jouer dans une romance.)

Qui dit commerce, politique et entreprise signifie bien évidemment journalisme. De cette manière, la série en profite pour appuyer certains de ses propos concernant l’espionnage industriel puis militaire, Iki étant accusé d’être à la solde des Soviétiques. Les rumeurs, les vérités et contre-vérités sont légion et à Kinki ainsi qu’ailleurs, le but est de toujours cacher ses réelles motivations afin de pouvoir signer un contrat dans les meilleures conditions. C’est le reporter Tawara qui en est la figure de proue, lui qui souhaite informer le peuple comme il se doit et qui n’hésite pas à s’affairer jour et nuit. Il est incarné par un excellent Abe Sadao (Marumo no Okite) prouvant encore une fois qu’il possède dans sa palette toutes les nuances requises pour se montrer suffisamment sobre et posé. La concurrence se voulant plus que rude, la société Kinki n’est pas la seule à tenter de faire le maximum de bénéfices. La Tôkyô Shôji, avec le rusé Samejima, représente le visage de l’ennemi nippon le plus coriace. Iki doit donc contourner de nombreux obstacles et c’est probablement Samejima le plus imprévisible et redoutable, avec ses oreilles et yeux omniscients. Le génial Endô Kenichi (Shiroi Haru) lui offre ses traits et si son anglais provoque des fous rires, l’acteur abat ici un travail assez remarquable. Samejima symbolise l’un des piliers de Fumô Chitai et sa relation très compliquée avec Iki fascine. Il est en effet plutôt admirateur, voire jaloux de cet ancien militaire aride, mais ne peut s’empêcher, d’une certaine manière antithétique, d’adorer le détester. Leur dynamique est parfaitement retransmise à l’écran et parfois source d’un certain humour sous-jacent. Cela dit, l’opposition entre les deux n’est pas qu’uniquement liée au domaine professionnel, car la série développe avec moins de faits spécifiques ou documentés, mais avec une subtilité pudique, le parcours personnel de son protagoniste.

Quand bien même Iki et la caméra passent une grande partie de leur temps à naviguer dans les sphères économico-industrielles, l’intimité n’est pas oubliée. Iki est un homme très discret tentant de protéger au mieux sa vie de famille. Il est uni à la douce Yoshiko (Wakui Emi – Bitter Sugar) l’ayant attendu durant toute sa captivité et aidé par la suite à amenuiser ou compenser ses tourments. Elle fait tout ce qui est en son pouvoir pour soulager, étayer son époux, tout en essayant de préserver l’unité fragile de leur quotidien. Bien qu’elle paraisse effacée, elle ne l’est pas du tout et œuvre littéralement dans l’ombre, comme les femmes nippones de l’époque. Tout ce que Yoshiko demande dorénavant, c’est que son mari ne travaille plus pour l’armée, sachant qu’elle ne supporterait pas de le perdre à nouveau, et qu’il accorde un tant soit peu d’attention à son entourage. Leur fille, Naoko (Tabe Mikako – Deka Wanko), partage ce point de vue et gagne en importance au fil de la série. Le fils, Makoto, joué dans sa version adolescente/adulte par Saitô Takumi (QP), rejette cette figure paternelle qu’il n’a connue qu’à travers les souvenirs de sa mère et qu’il voyait comme un soldat émérite et puissant. La vie personnelle d’Iki ne s’arrête pas uniquement à sa famille, car du fait de son existence post-guerre et de ce qu’il a expérimenté durant cette période, il garde de nombreux contacts avec des individus liés de près ou de loin au domaine militaire. Il se rend ainsi régulièrement auprès de l’un de ses supérieurs hiérarchiques, celui lui ayant ordonné en août 1945 de vivre envers et contre tout, et qui emploie depuis toute son énergie à aider les anciens prisonniers des camps sibériens. En toute logique, le retour au pays s’avère particulièrement difficile.

Si le héros a eu la chance de retrouver un certain équilibre grâce à sa femme, d’autres n’ont pu compter sur personne et ont dû tenter de composer seuls avec des contrecoups psychologiques inévitables. Fumô Chitai effectue un travail de mémoire en rappelant la multitude de victimes et de dommages collatéraux de la Seconde Guerre mondiale qu’il convient de ne pas oublier. Parce qu’elle est sobre et naturelle, elle laisse le téléspectateur réfléchir de lui-même et préfère privilégier les non-dits. Ce sont dans ces conditions qu’Iki rencontre les enfants d’un de ses collègues, Akitsu Noritake, et Seiki, un comparse incarné par le sympathique Sasaki Kuranosuke (Zettai Kareshi) s’étant reconverti en moine et ne tenant plus à revenir à la civilisation. Ce chemin assimilable à celui d’un ermite fascine Iki, lui qui cherche aussi à expier ses fautes et rendre hommage aux disparus, bien qu’il opte pour une voie différente. L’autre Akitsu est une femme, Chisato, portant les traits de Koyuki (Engine). Grâce à Fumô Chitai, je crois avoir définitivement enterré la hache de guerre, car jusque-là, j’avais énormément de mal avec cette actrice. Chisato est une jeune personne approchant de la trentaine et qui, selon la société, devrait penser à se marier plutôt qu’à jouer avec de la terre comme le lui ressasse son oncle. Passionnée de poterie, elle ne conçoit un couple qu’à travers l’amour et ne veut en aucun cas d’une union arrangée. Malheureusement pour elle, ses désirs sont entravés par de nombreux obstacles. Elle entretient une très belle relation ambiguë avec Iki, mais qui se révèle surtout profondément triste tant cet homme n’est plus qu’une ombre. Chisato est une femme moderne susceptible de bousculer Iki dans ses fondements. Une chose est certaine, c’est que plusieurs scènes où ils se retrouvent comme seuls au monde sont absolument magnifiques et littéralement chargées en électricité. Avec un regard, un glissement de manteau ou des gestes triviaux, le renzoku n’en montre jamais trop et fait travailler l’imagination, tout en exacerbant à merveille les sens.

En sus de son fond aussi solide et minutieux, la fiction se dote heureusement d’une forme similaire. Avec ce cadre situé presque exclusivement dans les années 1960, la reconstitution demeure consciencieuse et crédible. Entre les salles assez ostentatoires de chez Kinki où tous fument cigarette sur cigarette, les costumes, les coiffures, les voitures ou encore les alentours de certains supposés pays, on s’y croirait presque et l’immersion dans cet univers au bout du compte minuscule gagne en facilité. En y alliant une belle photographie avec des tons ocre ou bleutés et plusieurs plans pesés en amont, la production fait encore une fois preuve d’un grand soin. De même, la musique composée par Kanno Yûgo (Innocent Love, Last Christmas) est dans la finesse et participe à l’ambiance assez particulière, car presque austère, mais systématiquement vivifiante. Jamais envahissante, elle ne se fait présente qu’aux bons moments et permet de ne que mieux véhiculer les émotions. Parce que oui, Fumô Chitai est surtout une série dramatique misant sur la sensibilité humaine. Le générique de fin le résume d’ailleurs parfaitement avec cette chanson de Tom WaitsTom Traubert’s Blue, et cette séquence où Iki est seul, dans la neige, au final toujours prisonnier de sa propre existence.

Pour conclure, en exploitant avec brio la totalité de ses dix-neuf épisodes, Fumô Chitai dresse le portrait d’une société en pleine mutation devenant grâce à sa croissance économique exponentielle une grande puissance internationale. Par la multiplicité et l’incroyable densité de ses intrigues, qu’elles soient liées à la finance, la politique, l’industrie ou à l’histoire, elle fait à chaque fois preuve d’une rigueur palpitante et plus que stimulante. Cela dit, bien qu’elle mette en avant la reconstruction d’un pays, elle est surtout dédiée à celle plus personnelle d’un homme, vidé de toute substance suite à onze longues années traumatisantes de captivité. Après avoir combattu au cours de la Seconde Guerre mondiale, il est encore amené à batailler afin d’essayer d’atteindre son but qui est de servir sa patrie et de préserver la paix. En contrastant avec la retenue et la sobriété dont elle s’arme, la fiction s’avère d’une férocité émotionnelle balayant tout sur son passage. Il s’agit là sans aucun doute d’un véritable chef-d’œuvre intense et extrêmement exaltant. Rares sont les productions à se montrer si ambitieuses et à demeurer sur la durée aussi réfléchies, authentiques et résolument vivantes. Le visionnage se révèle clairement indispensable, que l’on soit amateur de séries japonaises ou non. Ce fut en tout cas pour ma part un extraordinaire coup de cœur.

Par |2017-05-01T13:59:46+02:00octobre 2nd, 2012|Fumô Chitai, Séries japonaises|8 Commentaires

Karei Naru Ichizoku | 華麗なる一族

Dans le cadre des cinq ans de Luminophore, vous avez choisi en juin deux fictions que vous souhaitiez voir traitées ici : Karei Naru Ichizoku et Fumô Chitai. Ce premier billet arrive plus tard que prévu, car j’ai eu beaucoup de mal à obtenir la version en haute définition de Karei Naru Ichizoku ; je voulais commencer par ce j-drama. Une fois ces soucis techniques réglés, je me suis dépêchée de m’atteler à la tâche. Cette production nippone constituée de dix épisodes est passée sur TBS entre janvier et mars 2007 et fête le cinquante-cinquième anniversaire de la chaîne. Tandis que la première et la dernière semaine de diffusion comportent soixante-cinq minutes, les autres disposent du format habituel, soit trois quarts d’heure. Il s’agit d’une adaptation du roman du même nom écrit par Yamazaki Toyoko, également à l’origine de Fumô Chitai, Shiroi Kyotô ou encore d’Unmei no Hito. L’histoire a déjà été transposée au cinéma en 1974, mais malheureusement, impossible de mettre la main dessus. Karei naru ichizoku signifie approximativement une splendide famille. Sans surprise, la locomotive Kimura Takuya a entraîné des audiences plutôt élevées. Aucun spoiler.

   

Kôbe, les années 1960. Les Manpyô forment une famille riche, cultivée, influente et en apparence, unie. Pourtant, soudée, elle ne l’est clairement pas tant le patriarche, Daisuke, à la tête d’une banque bien placée, et l’aîné des fils, Teppei, le directeur général d’une usine de sidérurgie, partagent de nombreuses rivalités se manifestant sous forme de conflits ouverts ou non. Leurs divergences risquent de les mener vers une lente et inexorable implosion.

Pour être franche, malgré toutes les critiques éminemment positives lues un peu partout sur Internet depuis sa diffusion, Karei Naru Ichizoku ne me donnait pas vraiment envie. Certes, la série figurait sur mon programme, mais je n’étais pas très pressée de la lancer. Pourquoi ? Parce que le climat économico-industriel ne me disait rien de passionnant. J’ai beau m’intéresser à une multitude de sujets, celui-là a surtout la fâcheuse manie de me faire fuir. Mais comme je viens de l’écrire, les échos concernant le renzoku sont excellents et mettent en avant d’autres aspects bien plus prégnants que le contexte socio-économique. Et puis, après tout, j’ai bien adoré Hagetaka ayant pour fond l’éclatement de la bulle spéculative des années 1990 alors, bon..

Les fictions japonaises se déroulant dans les années 1960 dans leur intégralité sont assez rares. Quand le Japon s’aventure dans le passé, il a généralement plutôt tendance à se diriger vers la chute du shogunat Tokugawa ou lors de l’époque féodale. Heureusement, il existe plusieurs exceptions comme Karei Naru Ichizoku. Qui dit retour en arrière signifie forcément reconstitution. Sur ce point, ce j-drama ne fait pas d’étincelles, mais plonge avec une certaine efficacité ses téléspectateurs dans l’atmosphère japonaise du moment. La caméra montre notamment la résidence des Manpyô sortie tout droit d’un catalogue de décoration nord-américain, l’entreprise de sidérurgie de Teppei, les salles enfumées des banques et les rues de Kôbe. À ce sujet, bien que les acteurs ne conduisent clairement pas ces vieilles voitures et restent au même endroit, le résultat demeure globalement correct et assez enthousiasmant. Par exemple, le tramway et les vêtements de l’ensemble des figurants marchant dans la foule représentent plusieurs de ces réussites visuelles. Sur un registre similaire, les épisodes se permettent d’appuyer la différence plus ou moins franche entre l’envie d’utiliser et de porter uniquement des produits japonais, et celle bien tentante et de plus en plus prégnante de se contenter de profiter de la nouveauté étasunienne. Ce clivage se repère également dans une moindre mesure au niveau de la manière des personnages de gérer une firme. En clair, Karei Naru Ichizoku dresse avec subtilité le portrait d’une société en pleine mutation partagée entre ses traditions et l’attrait de la modernité occidentale. Mais aussi, elle oppose deux modes de fonctionnement : l’un basé sur la moralité, la fidélité et sonnant inévitablement naïvement affaibli, et l’autre, n’hésitant pas à accepter les pots-de-vin et les exactions afin d’obtenir le but souhaité. La mentalité japonaise est parfaitement illustrée avec cette retenue et ce sens de l’honneur perpétuellement présents, séparant physiquement certains protagonistes.

Au premier abord, Karei Naru Ichizoku montre un état souffrant encore des séquelles de la Seconde Guerre mondiale et tentant de se réorganiser, financièrement parlant. Réels moteurs de la patrie, les industries rayonnent grâce au héros, Manpyô Teppei, jeune directeur quelque peu candide d’une usine de fabrication d’acier, Hanshin Tokushu Seikô. Aimant son pays et désirant plus que tout le voir fleurir, il essaye de prévoir l’avenir et de ne pas rester campé sur ses acquis. Pour cela, il entreprend le délicat projet de création et de modernisation d’un haut fourneau destiné au développement de la fonte à partir du minerai de fer. Cette construction serait alors susceptible de fournir le Japon en matières premières, limitant les importations et permettant dès lors au Japon d’avoir une certaine autonomie, ainsi qu’une assise sur le marché international. Véritable visionnaire, Teppei est passionné et pugnace. Bien qu’il doive convaincre ses collègues, travailler dur et obtenir des fonds, il ne recule devant rien et s’apprête à renverser des montagnes. L’ultime étape, celle concernant le financement, pose le plus de problèmes et paraît être la figure de proue de Karei Naru Ichizoku. Pour autant, si le j-drama s’attarde durant de très longues périodes parfois rébarbatives sur les manœuvres monétaires et les montages économiques, ceux-ci se contentent du second plan. Teppei cherche un appui des banques, car sans elles, il sait pertinemment ne pas pouvoir mener à bien son rêve. Son père, Daisuke, est justement le directeur de la Hanshin se trouvant en neuvième place des établissements nationaux. Si celle-ci ne souffre pas d’une quelconque difficulté notable, la situation se révèle précaire pour tous. Les petites structures sont englouties par les plus grandes et les affaires publiques tendent toujours à entretenir des relations très floues avec le monde des capitaux. Ce n’est donc pas étonnant que le ministre dudit département manigance à son propre avantage et manipule certaines décisions. À noter qu’il est interprété par le vétéran Tsugawa Masahiko (Sengoku Jieitai) que j’ai beaucoup de mal à supporter en raison de sa voix particulière et de son jeu tout aussi marqué. Cet homme politique aux dents longues n’est pas le seul être méprisable tant le renzoku dresse un constat assez désolé et tristement crédible d’un microcosme vérolé où les ambitieux sont prêts à tout. Les personnages s’avèrent très nombreux et possèdent pour la majorité une caractérisation digne de ce nom en dépit d’un format de seulement dix épisodes. La série distille un climat quelque peu oppressant dans le sens où les relations amicales sont perpétuellement constituées de faux semblants et où un sourire n’évite pas le couteau dans le dos. Quoi qu’il en soit, la logique voudrait que Daisuke aide son fils, sans signifier qu’il lui accepte tout ou qu’il lui apporte ce qu’il souhaite sur un plateau d’argent, car lui doit également diriger sa propre entreprise. Or, ce n’est pas dans le tempérament de Daisuke qui, derrière ses propos dénués d’animosité franche, s’évertue à mettre Teppei au pied du mur et le limiter dans ses actions. Au-delà de son cadre industrio-financier, Karei Naru Ichizoku est en vérité une lutte de pouvoirs familiale, tout d’abord inconsciente puis frontale, sous fond de tragédie inéluctable et de secrets.

Depuis toujours, Teppei cherche l’affection de son père. En vain. Bien qu’il soit maintenant âgé d’une trentaine d’années, naïvement, il espère encore entendre des paroles encourageantes, voir un sourire ou tout simplement sentir une certaine chaleur. Ce protagoniste est un homme intelligent, posé et idéaliste. Portrait craché de son grand-père paternel désormais décédé, il ne lui ressemble pas que physiquement, car il est aussi charismatique et naturel que lui, haranguant les foules d’un seul discours. Qui de mieux pour interpréter un personnage de cette trempe que Kimura Takuya (Sora Kara Furu Ichioku no Hoshi, Pride, Engine) ? Le Johnny’s insuffle tout ce qu’il faut de magnétisme mêlé à une fragilité et des blessures ouvertes que ce héros tente de dissimuler. Mariée à la douce Sanae (Hasegawa Kyôko – BOSS 2) pour des raisons arrangeant les siens, il l’aime malgré tout d’un amour sincère et se dévoue entièrement à son bien-être. Il est d’ailleurs en de très bons termes avec son beau-père, Ôkawa Ichirô, porté par le très sympathique Nishida Toshiyuki (Tiger & Dragon), qui le lui rend bien. Le leitmotiv de Teppei est donc son haut fourneau hantant ses jours et ses nuits. En raison de son caractère, il ne se laisse pas envahir par son ambition et se préoccupant toujours de ses proches amenés à expérimenter moult adversités. Bien que sa famille soit relativement aisée, elle souffre en silence de la tyrannie du chef, Daisuke. Contrairement à Teppei, ce dernier est d’une incroyable froideur et utilise ses propres enfants dans son intérêt personnel, lui qui essaye coûte que coûte d’inscrire son héritage dans la postérité. Pour cela, il est prêt à tout sacrifier, à commencer par ses descendants. Mais il ne s’arrête pas là. Il impose une manière de vivre détestable à son entourage et n’en a aucune honte, ne veillant pas à s’excuser ou à s’expliquer. Il règne comme un souverain absolu que rien ne pourrait ébranler. Kitaôji Kinya (Unmei no Hito) offre ses traits à cet homme ambivalent très difficile à cerner gardant toujours un visage impassible et presque suffisant. Bien que Daisuke réside avec son épouse, il partage son toit avec sa maîtresse, Takasu Aiko (Suzuki Kyôka – Second Virgin) qu’il érige au même rang que sa femme, voire davantage. Aiko n’appartient pas à la famille Manpyô, mais en tient les rênes, nageant tel un piranha dans les eaux troubles et agitées de la haute société de Kôbe. Avec le soutien de Daisuke, elle manipule et cherche à appuyer la position de son amant à travers diverses orchestrations comme des mariages arrangés. Malgré une attitude souvent détestable, Aiko finit surtout par inspirer de la pitié, elle qui n’a finalement, rien. Elle a beau se montrer forte, elle est suffisamment lucide pour réaliser que sa situation dispose de pieds d’argile. En attendant, elle continue son petit manège et s’évertue à trouver de bons partenaires à Ginpei et Tsugiko, le frère et la plus jeune des sœurs de Teppei, tout en injectant un climat particulier dans ce microcosme bourgeois sclérosé.

Teppei est le premier des enfants Manpyô et tient à cœur son statut en veillant sur sa fratrie. Seulement âgé de quelques années de moins que lui, Ginpei, joué par le sobre et convaincant Yamamoto Kôji (Atashinchi no Danshi), est partagé entre le désir de plaire au patriarche et celui d’écouter ce que lui dicte sa conscience. À l’inverse de son frère, Ginpei est soutenu par Daisuke qui n’hésite d’ailleurs pas à le lui faire savoir, et cela, devant Teppei. Il suit les traces de son père, car il travaille dans le milieu de la banque, mais manque de passion et d’implication tant il s’avère apathique. La relation entre les deux aînés est très joliment écrite, l’un enviant le charisme et la volonté à son voisin, l’autre espérant avoir ne serait-ce qu’un dixième de l’attention de celui leur ayant donné la vie. Les deux forment une paire solide ne demandant qu’à être développée, mais qui, tristement, se voit parasitée par l’ombre toujours toxique de Daisuke. Ginpei n’a plus la force de se battre et laisse tout couler, préférant accepter, même si cela signifie devoir éponger ses déboires dans l’alcool ou détourner le regard. Sa personnalité est plutôt poussée et peut notamment évoluer grâce à l’arrivée de la figure campée par Yamada Yû (Binbô Danshi) qui, elle, réalise trop tard dans quoi elle vient de pénétrer. Sinon, le héros a deux sœurs. La plus âgée d’entre elles, Ichiko (Fukiishi Kazue – Barairo no Seisen) est unie au bras droit de Daisuke, Mima Ataru (Nakamura Tôru – Soratobu Tire), véritable requin dont les dents rongent le parquet. Malheureuse en mariage, Ichiko a beaucoup d’affection pour Teppei, ce qui est également le cas de la cadette, Tsugiko. Aibu Saki incarne la plus jeune des Manpyô, une fille encore immature, vertueuse et espérant ne pas avoir à subir un sort analogue à celui de son aînée. Elle craint de devoir prendre pour époux un homme qu’elle n’aime pas, mais qui solidifierait l’assise de son père. Cette petite sœur admirative de son grand frère partage beaucoup de temps avec un ouvrier joué par Narimiya Hiroki (Bloody Monday, Orange Days), dans l’entreprise de Teppei. Preuve qu’elle au moins passe outre la supposée puissance monétaire ou sociale… Au-dessus de cette fratrie, la mère, Yasuko (Harada Mieko), essaye de faire au mieux en dépit d’une incroyable passivité permissive envers les actes de son conjoint. Son immobilisme n’est certainement pas innocent dans la lente dégradation de la relation entre Daisuke et Teppei, sans qu’on ne puisse pour autant la critiquer, elle qui est une véritable victime de sa condition.

Karei Naru Ichizoku est avant tout une série traitant de la dynamique conflictuelle entre un père et son fils, celle-ci phagocytant l’ensemble de leur entourage. Le héros est plutôt croqué comme le chevalier blanc fidèle dans son armure étincelante, lui qui n’a au bout du compte rien à se reprocher. Bien qu’il soit légèrement trop lisse, on ne peut blâmer un enfant de vouloir être reconnu par son parent, surtout lorsqu’il ne comprend pas pourquoi celui-ci ne l’aime pas. Dès le premier épisode, le récit montre un Daisuke froid, antipathique et profondément jaloux de son aîné. Tout le monde le lui répète, Teppei est le portrait craché de son propre père. Souffrant probablement d’un complexe vis-à-vis de ce dernier, le patriarche supporte difficilement les similarités qu’il voit entre cet homme en partie idéalisé et certainement craint, et ce fils bien plus proche de son grand-père que de lui-même. L’évidence scénaristique saute toutefois aux yeux : cette haine refoulée et cette vanité exacerbée ne se bornent pas à une banale similitude. C’est notamment là où la fiction perd une partie de son intelligence puisqu’elle ne se départ pas d’une importante prévisibilité mélodramatique. Dès le départ, les supposés secrets sont visibles, qu’ils concernent le chef Manpyô, Teppei, Yasuko ou l’ancien grand amour du protagoniste, Tsuruta Fusako (Inamori Izumi – Watashi ga Renai Dekinai Riyû). En manquant autant de finesse et en ressemblant surtout à un soap, elle finit presque par décevoir, la forme n’aidant en plus en rien. Ne le nions pas, ce conflit d’abord inconscient puis totalement ouvert entre Daisuke et son aîné se révèle intéressant à suivre. Il s’arme d’une dimension inattendue avec sa conclusion tristement ironique se voulant certes précipitée, mais faisant rejoindre la production dans le rang de ces tragédies désabusées de l’Antiquité. Le placide stratège machiavélique Daisuke ne voit pas en son enfant un fils, mais une menace perpétuelle ; alors que l’utopiste Teppei, lui, cherche à tout prix la reconnaissance de son père, quitte à perdre sa santé mentale. L’amour et la haine sont mis en scène avec une tension et une intensité allant crescendo et dévorant littéralement la pellicule.

Outre le duo rongé Daisuke/Teppei, Karei Naru Ichizoku doit transiger avec la très forte présence d’une autre entité : la musique. Composée par Hattori Takayuki (Nodame Cantabile) et jouée par l’orchestre Philharmonia, elle est tout simplement magnifique. Précisons qu’à l’exception des taiga dramas, rares sont les séries japonaises à bénéficier d’un véritable groupe d’instrumentistes. Celle-ci est sans surprise typiquement imposante et si l’ensemble vaut que l’on s’y attarde, c’est surtout son thème principal qui a tout pour subjuguer le téléspectateur. Cependant, là aussi Karei Naru Ichizoku ne fait pas suffisamment preuve de naturel en se dotant de telles mélodies empathiques, ce qui étouffe légèrement le récit. Les séquences silencieuses se comptent sur les doigts, la bande originale forçant les émotions et orientant l’ambiance d’une scène. Le j-drama revêt définitivement une impression de grandiloquence parfois bienvenue, mais trop souvent assourdissante. La chanson de fin, Desperado des Eagles – et une production occidentale de plus pour KimuTaku ! – n’est pas mauvaise, sans être particulièrement inspirée avec ses tonalités country pour ce renzoku. La voix off n’est pas non plus un atout, car elle est omniprésente, assénant des banalités et ne servant qu’à paraphraser ce qui vient de se dire, prenant littéralement le public par la main. Si les mouvements de caméra et le cadrage n’ont rien de particulier, la photographie est en revanche soignée et bénéfice de jolies teintes bleutées ou plus chaudes. Certaines scènes sont en tout cas superbes, comme celles se déroulant à la montagne, sous la neige. Sur une note plus anecdotique, la série est un véritable vivier à acteurs connus. En plus de tous ceux cités au-dessus, comptons également sur le génial Takeda Tetsuya, Hiraizumi Sei, Shôfukutei Tsurube, Nishimura Masahiko, Yajima Kenichi, Ishida Tarô, Nakamaru Shinshô, Ôwada Shinya ou encore sur Yanagiba Toshirô que j’affectionne clairement de plus en plus. Contre toute attente, de grands noms se contentent parfois de petits rôles.

Pour conclure, malheureusement pour moi, Karei Naru Ichizoku est une autre victime à ranger dans le coin des productions dont on entend tellement de bien que l’on imagine d’emblée un cinq étoiles. Honnêtement, j’espérais mieux. Si le ton de ce billet peut paraître très désabusé, je tiens tout de même à préciser que j’ai vraiment apprécié ce j-drama atypique. Sans conteste, il s’agit d’une fresque familiale ambitieuse, tourmentée et tout simplement imposante. Sous fond de finance, de complots politiques et d’opérations bancaires en lien avec la reconstruction économique nippone, elle met surtout en avant une relation désillusionnée entre un père et son fils. Par la multiplicité et la complexité de ses thématiques, elle transcende littéralement les codes du petit écran et n’entre dans aucune case. Davantage de naturel et une forme plus posée et moins ampoulée ne l’auraient pas desservie, mais grâce à la richesse de son intrigue, une sensation ineffaçable de malaise écœurant associée à une tension grandissante, sa musique et l’intense impact émotionnel qu’elle insuffle à travers son principal duo, elle a tout pour marquer les esprits. En d’autres termes, sans être le chef-d’œuvre tant attendu, la série se révèle clairement habitée et nécessite d’être regardée par quiconque s’intéressant un minimum aux productions japonaises.

Par |2018-07-06T17:48:09+02:00septembre 20th, 2012|Karei Naru Ichizoku, Séries japonaises|12 Commentaires