Tempest | テンペスト

À défaut de me plonger à corps perdu dans les taiga dramas, dès qu’un jidaigeki pas trop long se trouve sous-titré, je n’hésite pas à lui donner sa chance. C’est donc pour cette raison que j’ai regardé Tempest lorsque j’en ai eu l’occasion. C’est le dernier renzoku que j’ai vu en 2011. Adaptée du roman en plusieurs tomes du même nom d’Ikegami Eiichi, la série est composée de dix épisodes diffusés entre juillet et septembre 2011 sur NHK. Seul le premier épisode est plus long que d’habitude puisqu’il dure 75 minutes. Il existe aussi une pièce de théâtre, jouée en février 2011, avec Nakama Yukie toujours et des acteurs différents du renzoku. Un film, Tempest 3D, est sorti le 28 janvier 2012 au cinéma. Au vu de la fin du j-drama et de la bande-annonce, il semblerait qu’il ne soit qu’un résumé condensé avec de la 3D. Outre son intérêt financier, il paraît ainsi très peu intéressant. Aucun spoiler.

Brièvement évoquée lors de la sélection des séries japonaises de l’été 2011, Tempest m’avait effectivement donné envie de la regarder car elle se déroule il y a plusieurs siècles. Comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire, c’est un genre qui a mes faveurs. Ce fut en plus l’occasion de voir Nakama Yukie dans un autre rôle que celui de la prof yakuza naïve et idiote de Gokusen ou de celui d’une simple rivale amoureuse pénible dans Kamisama Mô Sukoshi Dake. En d’autres termes, c’était un petit peu l’heure de son jugement, j’allais enfin pouvoir voir si oui, je la déteste ou si c’est le personnage de Yankumi qui me donne envie de l’étrangler.

Tempest comme la tempête lors de la naissance de Mazuru, l’héroïne de la série ; mais aussi tempête, comme les bouleversements que vit le royaume du Ryûkyû à la fin du XIXè siècle. En venant au monde, Mazuru déçoit son père pour deux raisons. La première est qu’elle est une fille et non un garçon. Il n’a donc toujours pas d’héritier. La seconde est que son épouse meurt en couches. Les années passent et le père adopte un fils. Enfin comblé, il croit alors que d’ici quelque temps, un de ses enfants fera partie du gouvernement. Toutefois, angoissé et subissant une pression quasi constante, le jeune adolescent fuit et quitte la famille. C’est à ce moment-là que Mazuru propose à son père de se faire passer pour un garçon, ou plutôt, pour un eunuque. Elle qui étudie toute la journée en cachette, qui lit des livres, certains même étant interdits car trop occidentaux, elle sait qu’elle a les compétences pour réussir le concours du gouvernement. Elle quitte alors les traits de Mazuru et devient Son Neion, un eunuque. Intelligente et impliquée, elle réussit à monter les échelons un à un. Mais ne va-t-elle pas se brûler les ailes ? Et le royaume n’est-il pas en chute libre ?

Tempest ne s’embarrasse pas des détails et explique peu la situation de l’époque. Les Japonais connaissant probablement leur Histoire ne doivent pas être dérangés mais ceux n’ayant jusque-là jamais entendu parler ne serait-ce que de Satsuma ont vite fait d’être perdu. Bien sûr, au fil des épisodes les tenants et les aboutissants sont plus limpides mais la série aurait gagné à être davantage didactique. Comme un certain nombre de séries historiques, il est donc important de connaître un minimum le contexte de l’époque afin de profiter de l’expérience comme il se doit. Tempest se déroule sur une bonne quarantaine d’années et commence vers le milieu du XIXè siècle. Son cadre n’est autre que le royaume de Ryûkû, Ryûkyû Ôkoku en japonais. Si cela ne vous dit rien, c’est probablement parce qu’il n’existe plus à l’heure actuelle. Régnant sur les îles Ryûkyû, il fut au pouvoir du XVè au XIXè siècle. Il n’était toutefois pas si indépendant que ce que l’on pourrait penser. Dès le XVè siècle, il entretint une relation diplomatique avec la Chine à qui il devait verser régulièrement un tribu. Le pays lui demanda alors de ne pas faire de commerce avec le Japon. Toutefois, dès le début du XVIIè siècle, le royaume est envahi par les forces militaires de la province de Satsuma, dirigées par la famille Shimazu. Cette province fait désormais partie de la préfecture de Kagoshima, soit au sud de l’île Kyûshû. Pour information, celle-ci était alors composée de neuf provinces, d’où l’origine de son nom (kyû : neuf ; shyû : province). À partir de ce moment, les îles Ryûkyû constituent une sorte de zone tampon pour le Japon qui applique chez lui le sakoku, une politique fermée, rejetant les autres pays en bloc. Ces îles lui permettent de faire commerce avec d’autres pays tout en se préservant. Les îles du sud sont un atout considérable tant elles se trouvent au carrefour de nombreux autres pays asiatiques mais aussi sur la route de navires occidentaux. Durant cette période, les Shimazu étaient alors présents sur les îles mais se cachaient aux yeux des Chinois, de peur qu’ils rompent tout commerce avec le royaume de Ryûkyû. La situation était par conséquent assez complexe. Pour résumer, au XIXè siècle, le royaume du Ryûkyû est donc partagé entre sa vassalité envers l’empire de Chine avec la dynastie Qing et entre l’influence des Shimazu. Le royaume garde néanmoins sa propre autonomie avec son aristocratie, son système de castes, son gouvernement et sa culture. Tempest met en avant la chute du royaume jusqu’à son annexion par le Japon, période où il devint alors Okinawa et par conséquent, japonais, cela malgré les plaintes de la dynastie Qing.

Les îles Ryûkyû constituent elles-mêmes un archipel où l’on trouve, entre autres, celui d’Okinawa. La série se déroule donc à l’extrême sud du Japon, là où il semble toujours faire beau et chaud et où les paysages paraissent presque exotiques. Tempest se permet d’avoir un magnifique cadre et bénéfice par ailleurs d’une lumière douce et par moment un tant soit peu surréaliste. Le j-drama a sûrement été tourné là-bas et il semblerait qu’il ait même eu la permission d’utiliser le superbe château médiéval de Shuri à Naha. Mes connaissances sont très maigres mais ce que l’on voit à l’écran ressemble étrangement à ce que l’on aperçoit sur des photos, que ce soit à l’extérieur mais aussi à l’intérieur avec son palais principal. Quoi qu’il en soit, on sent que la chaîne a un certain budget ce qui permet aux épisodes de gagner en authenticité. Des figurants plus nombreux auraient été appréciables, de même plusieurs effets spéciaux et ajouts à l’ordinateur font très faux mais on peut facilement en faire fi, surtout lorsque l’on sait que l’on regarde une série japonaise et non une superproduction américaine. La réalisation de Tsutsumi Yukihiko (Sekai no Chûshin de, Ai wo Sakebu, H2…) est très réussie. Puisque l’on parle de la forme, à noter que les vêtements sont également soignés. Les membres du gouvernement possèdent une tenue sobre, rehaussée par le yamaki, le chapeau officiel. C’est sa couleur qui indique le rang auquel se situe cet employé de l’administration. La série se déroule aussi en grande partie parmi les concubines du roi et les femmes de la cour, les parures et autres robes peuvent alors être superbes et très colorées. En d’autres termes, s’il est clair que Tempest n’en met pas plein les yeux comme le font d’autres séries, elle demeure plus que convenable et belle à l’écran. La musique de H.Garden fait correctement son travail et comporte quelques jolies pistes. A contrario, la chanson du générique de fin, Tempest de Amuro Namie, est moins réussie mais plaira probablement aux amateurs du genre. On peut noter une volonté de garder l’atmosphère des îles du sud puisque la chanteuse est d’origine okinawaienne.

Tempest est une série traitant en grande partie de politique intérieure mais également extérieure. En cela, elle peut se révéler passionnante bien qu’elle manque parfois d’émotions et de passion. Il aurait été pourtant assez facile d’insuffler un souffle vibrant au vu de la situation. Le royaume du Ryûkyû est effectivement sur une mauvaise pente. Ne souhaitant pas être ingéré par des grandes puissances étrangères, la Chine et le Japon étant en ligne de mire mais n’étant pas les seuls, il ne sait plus de quelle manière se sortir de cette situation inextricable. Souhaitant garder son indépendance envers et contre tout, il se rend compte qu’il arrive à bout de course. Le royaume est lié à la chute du shogunat au Japon, cette fameuse période que l’on nomme le Bakumatsu et qui est source inépuisable de productions au pays du Soleil Levant. L’épisode apparemment connu de l’arrivée des navires noirs, les kurofune, menés par le commodore américain Matthew Perry est un des points clés de la série. Ces navires étaient américains mais aussi européens (français et anglais essentiellement). Leur but était d’ouvrir le commerce avec le Japon, toujours sous la politique isolationniste. La guerre de l’opium n’est pas non plus oubliée ainsi que la volonté d’opprimer les Chrétiens. Si le japonais est la langue majoritairement parlée dans la série, d’autres sont très fréquemment utilisées. Il y a tout d’abord l’anglais mais aussi le mandarin (ou le cantonais ?), le français (hmm), l’allemand et l’espagnol. C’est agréable de voir les acteurs faire l’effort de s’exprimer dans une langue qu’ils ne maîtrisent visiblement pas. Tout comme cela a été écrit précédemment, Tempest est donc très riche au niveau du contenu géopolitique. Le royaume était au final peu maître de son destin. Toutes ces informations et le nombre peu élevé d’épisodes font que l’histoire avance très vite et que l’on peut rapidement perdre pied. Le problème n’est donc aucunement la superficialité de la série mais son envie de trop en dire en si peu de temps. Il aurait soit fallu se limiter à une plus petite période temporelle, soit augmenter le nombre d’épisodes ou la durée d’un épisode en lui-même, d’autant plus que l’on ne s’ennuie jamais durant les 45 minutes habituelles.

Outre la dimension politique, que ceux qui n’apprécient pas cette dominante se rassurent car Tempest est aussi l’histoire d’une femme souhaitant avoir les mêmes droits qu’un homme. La série fait preuve d’un certain féminisme plus qu’appréciable mais qui manque un peu d’ambition. Le royaume du Ryûkyû n’autorise pas les femmes à accéder à l’éducation. Un des Japonais tente d’ailleurs de faire changer les choses à sa manière, partant du principe que si le royaume est annexé, les femmes seront davantage libres. Si en lisant ceci vous vous dites qu’il est moderne, il faut tout de même nuancer son attitude car il veut surtout pouvoir se marier avec la femme qu’il aime et qui cache son identité. Nakama Yukie est donc l’héroïne, Mazuru, qui devient Son Neion l’eunuque. Belle, intelligente et fin stratège, elle réussit facilement à entrer dans l’administration du Ryûkyû. De là, elle influence même les deux rois qu’elle connaîtra. Spécialisée dans les relations diplomatiques, elle est un véritable atout pour le royaume. L’actrice montre que lorsqu’elle possède du matériel suffisant, elle sait se montrer correcte. Devant régulièrement se transformer d’homme en femme et réciproquement dès la moitié de la série, elle change alors totalement de registre et d’expressions. Son jeu est peut-être un peu trop figé et froid mais il s’agit d’une des caractéristiques de Son Neion, obligé d’être le plus passe-partout possible. Patriote, la jeune femme ne vit que pour son royaume et est prête à sacrifier corps et âme, littéralement. Son sens du devoir est incroyable et prouve la force de caractère dont elle fait preuve. Elle demeure toutefois humaine et souffre en silence de cette vie où elle est tout et rien en même temps. Il est clair que Mazuru est une femme impressionnante et un eunuque qui ne dépareille pas mais il n’était sûrement pas nécessaire que tous les hommes soient envoûtés par elle / lui. En revanche, il est très intéressant que la série montre sans ambiguïté que certains personnages masculins soient attirés par l’eunuque, sans pour autant citer de front et ostraciser l’homosexualité. Il y a peu de rejet de leurs propres sentiments. Ils ressentent plus que quelque chose de platonique mais n’en font pas des montagnes. C’est par exemple le cas de son meilleur ami et collègue, Kishaba Chôkun, joué par Tsukamoto Takashi (TEIÔ, Kisarazu Cat’s Eye, Magerarenai Onna, Kekkon Dekinai Otoko…). Conscient d’aimer Son Neion plus que comme un simple ami, il sait qu’il ne pourra jamais l’approcher et s’en résout mais il n’en demeure pas moins jaloux lorsqu’elle se lie avec d’autres hommes comme Asakura Masahiko.

Enfant, Mazuru rencontre un samouraï japonais qui tombe sous le charme de cette jeune fille. Il la retrouve plusieurs années plus tard, alors qu’elle s’est transformée en Son Neion. Ce samouraï, sous l’égide de Satsuma, est Asakura Masahiko, incarné par le toujours très charmant Tanihara Shôsuke (Magerarenai Onna, Love Shuffle, Pride, Gokusen 2…). C’est d’ailleurs la troisième fois qu’il joue le prétendant amoureux de Nakama Yukie. Étant dès le départ au courant de la véritable identité de l’eunuque, Asakura accepte de garder le secret, en espérant un jour pouvoir vivre son histoire d’amour avec Mazuru. Leurs liens sont forts mais il est difficile de savoir pour quelles raisons exactes ils s’aiment. De plus, le samouraï s’attache d’abord à une enfant ce qui est légèrement perturbant… Le renzoku dispose donc d’une histoire d’amour opprimée. Appartenant tous deux à des états différents, ils ne peuvent s’aimer comme ils le voudraient et la réalité les rattrape toujours amèrement. Si le couple possède une alchimie certaine, il en ressort tout de même un peu trop de détachement. C’est peut-être l’époque et les mentalités qui veulent ça mais la passion manque quelque peu à l’appel.

L’interprétation est dans l’ensemble suffisante mais est souvent parasité par du théâtralisme. Au fil de sa vie, Mazuru est confronté à plusieurs obstacles et rencontre de nombreux personnages. Son père, incarné par l’excellent et charismatique Okuda Eiji, est d’abord vu comme un homme insatisfait mais sous sa carapace, il est fier et à la fois malheureux de voir ce que sa fille endure pour lui. Le frère de Mazuru, disparaissant au cours de son adolescence, fait quant à lui son retour à la cour du roi et semble apaisé. Au-delà de sa famille, Son Neion s’est construit plusieurs amitiés au cours de son éducation. C’est avec grand plaisir que l’on retrouve Taira Tomi, la grand-mère de Churasan, la fameuse obaa que l’on voit dans de nombreux séries et films sur Okinawa. Il faut dire qu’avec son accent et son entrain, elle est parfaite dans ce genre de rôle. D’Okinawa toujours, Fujiki Hayato, vu également dans Churasan, incarne un agent administratif un peu simplet mais drôlement attachant.
Comme tout roi de l’époque, celui de Ryûkyû avait une femme et plusieurs concubines. Tempest s’attarde assez longuement sur leur condition et met en avant leur nécessité à se taire et à porter un héritier. Rien de plus. Si au départ les coups bas et les manipulations sont très présents, ils finissent par se tasser, notamment grâce à une concubine au cœur d’or qui ne tombera jamais dans le cliché. On y voit également de quelle manière ces concubines sont choisies, comment elles passent leurs journées, etc. Parmi les femmes de la cour, on peut y reconnaître Yachigusa Kaoru (Byakuyakô) ou encore Katase Rino (Jotei).

Du côté du palais, les traîtrises sont légion et il est toujours difficile de savoir à qui se fier. Son Neion l’apprendra à ses dépens. Le personnage le plus ambivalent est probablement l’eunuque chinois, Jo Teigai, joué par Gackt. Arborant un physique très particulier, ce dignitaire met mal à l’aise dès que l’on a les yeux posés sur lui. Le chanteur avait déjà eu l’occasion de montrer qu’il était un piètre acteur dans Moon Child mais il se révèle ici plutôt convenable. Ce rôle semble écrit pour lui tant il réussit à faire froid dans le dos tout en gardant une certaine dose de magnétisme. Il surjoue, c’est certain, mais c’est ici voulu. Dommage que le personnage soit tout de même aussi peu étudié car il méritait plus de profondeur que cela. Dans le livre, il semble bien plus atroce que dans la série (cf. un court extrait en anglais de sa rencontre avec Asakura. Attention, spoilers !).
N’oublions pas non plus quelques Occidentaux dont Bernard Jean Bettleheim, premier missionnaire chrétien à prêcher sur l’archipel et qui se prit ici d’affection pour Mazuru.

Le dragon est le symbole de la série et il est visible à de plusieurs reprises. Tempest injecte effectivement des thématiques proches de la fantasy. La prêtresse Môshi en est notamment la figure de proue avec ses prédictions. Supposée oracle, elle manigance dans son coin et veut la chute de Son Neion qu’elle juge responsable de nombreux de ses maux. Encore une fois, le renzoku lance plusieurs pistes à son sujet, souhaite lui offrir une personnalité digne de ce nom mais en raison du temps imparti, donne surtout un résultat bancal. Il est difficile de savoir que penser de cette prêtresse qui semble surtout meurtrie. Son histoire avec le personnage joué par Endô Kenichi (Shiroi Haru) est jolie mais paraît surtout ici hors propos. Au final, ces moments plus magiques avec le dragon, les présages et la magie sont peu exploités et ne servent presque à rien.

Tempest est en définitive une série plutôt intéressante et n’ennuyant pas une seule seconde mais qui demeure trop touffue et détachée. En raison de ses moments de flottement, elle en devient alors malheureusement presque approximative. Les romans semblent bien plus consistants et cette adaptation ne peut qu’aller rapidement à l’essentiel. Elle aurait assurément gagné à s’étaler davantage dans la durée ou à se concentrer sur une plus courte période de l’histoire. Le fait qu’elle insère quelques éléments de fantasy fait plaisir lorsque l’on apprécie le genre mais au bout du compte, il est difficile de voir à quoi cela a servi. Pour peu que l’on soit friand des jidaigeki, le renzoku est globalement sympathique ne serait-ce que parce qu’il est court mais aussi parce qu’il propose un intéressant portrait d’une femme prête à tout pour son peuple. Il faut aussi avouer que le splendide cadre et l’atmosphère d’Okinawa associé à la dose de féminisme et aux dynamiques politiques font que l’on passe un assez agréable moment si l’on parvient à ne pas être trop exigeant.