The Devil’s Whore (mini-série)

Comme toujours, le temps n’est pas extensible et l’on met inévitablement certaines fictions de côté en se disant qu’on les rattrapera plus tard. Ce n’est donc pas étonnant que l’on se retrouve ainsi avec une pile haute comme soi-même de séries à regarder un de ces jours. The Devil’s Whore faisait partie de la mienne jusqu’à récemment. Passée assez inaperçue dans la sphère sériephile francophone lors de son arrivée en Angleterre, elle m’avait pourtant tapé dans l’œil en raison de son cadre et de sa distribution. Derrière ce titre se cache une mini-série de quatre épisodes de soixante minutes diffusés en novembre et décembre 2008 sur Channel 4. Il s’agit en fait d’une coproduction entre la chaîne anglaise et HBO, celle-ci ayant ensuite atterri aux États-Unis sous l’intitulé The Devil’s Mistress. Pourquoi ce changement ? Probablement pour ne pas choquer le public américain… Aucun spoiler.

Angleterre, XVIIè siècle. La jeune noble Angelica Fanshwawe vient de se marier à son meilleur ami de toujours, son cousin Harry. Alors qu’une vie tranquille lui semble toute tracée, le pays sombre dans la guerre civile et bouleverse son existence à tout jamais. Au lieu d’opter pour la sécurité et d’obéir à son époux, elle développe de nouveaux désirs au contact de révolutionnaires tels qu’Edward Sexby, Thomas Rainsborough et l’ambigu Oliver Cromwell.

Si Oliver Cromwell est normalement familier aux Français ayant au moins étudié quelque peu l’anglais au collège/lycée, il n’est pas certain que les luttes anglaises du XVIIè siècle le soient. Personnellement, je n’y connais vraiment pas grand-chose en la matière. Comme souvent avec certains travaux employant un cadre historique, il est préférable de posséder quelques clés afin de ne pas perdre sa route. Cela s’avère d’ailleurs indispensable dans The Devil’s Whore tant les conflits internes du royaume sont moyennement explicités et assez superficiellement traités. Ce problème est d’autant plus amplifié par l’écriture approximative et l’impression que la série se cherche au niveau de ses thématiques, mais aussi de son ambiance. Les épisodes ont en fait tendance à disposer d’une tonalité propre à chacun, comme s’il n’existait pas un fil rouge cohérent digne de ce nom. Le rythme vacillant n’est pas non plus en la faveur de l’ensemble, bien que l’on ne puisse réellement dire que l’on s’ennuie devant cette tragédie classique. Cela dit, normalement la mini-série devait comporter douze épisodes, mais elle a été réduite à quatre, ce qui peut donc expliquer certains de ses défauts.

Grossièrement, cette époque mouvementée oppose les Royalistes (les Cavaliers) et les Parlementaires (les Roundheads dont les Levellers et les Diggers). Le premier camp a naturellement pour chef de file le souverain, Charles Ier (Peter Capaldi – Torchwood, Skins), et dans le second, Olivier Cromwell, interprété par Dominic West (The Wire) qui a retrouvé son accent en retraversant l’océan Atlantique. Les quatre parties s’attardent dès lors sur cette période trouble, complexe et multidimensionnelle. Le Parlement désire s’émanciper, le peuple aspire à de nouvelles libertés tandis que le roi souhaite garder la mainmise sur la totalité de sa couronne, tel un monarque de droit divin. Ces jeux de pouvoir, ces malversations patentes et cette lutte constante auraient pu être passionnants, mais ils demeurent malheureusement assez peu vibrants et manquent surtout de liant. La série n’est en réalité pas tant une peinture de cette sombre ère, mais plus une plongée dans la vie d’une femme essayant de dépasser sa propre condition. Le cadre paraît par conséquent surtout servir de prétexte à l’exploration d’un récit intime. Cette approche n’est absolument pas un défaut, mais le téléspectateur risque d’être déçu s’il attend une véracité historique ou des faits précis et travaillés. Surtout que The Devil’s Whore prouve rapidement ses envies de prises de liberté en réécrivant certains passages avérés et personnages. Ne soyons tout de même pas trop critiques, car plusieurs évènements sociopolitiques sont pertinemment mis en avant et notamment transcendés par la distribution. C’est par exemple le cas du révolutionnaire John Lilburne, surnommé Freeborn John, joué par Tom Goodman-Hill, et de son épouse portée par Maxine Peake (Silk). En multipliant les pamphlets, John est constamment arrêté, jeté en prison et se place quelque peu en martyr, lui qui souhaite voir son peuple briser ses fers et obtenir une véritable égalité. S’il est certes clair que l’Angleterre de l’époque devait subir des changements assez radicaux, ceux du camp supposément gentil ne sont jamais dépeints comme des saints, la frontière entre l’utopie et la fanatisme se révélant toujours tout particulièrement ténue. Le contexte aurait ainsi gagné à être approfondi et mieux mis en valeur, mais la série réussit à distiller un climat dramatique en pleine ébullition ayant influencé par la suite d’autres pays comme la France.

Angelica Fanshwawe est une jeune héroïne idéaliste, belle, fière et intelligente. Proche du roi, elle fait partie sans l’avoir choisi des Royalistes. En rencontrant certains hommes, elle constate vivre dans une cage dorée et comprend immédiatement que ses désirs cachés, ceux dont elle n’a jamais osé parler, ne sont pas aussi tendancieux ou honteux que ce que la société lui impose de croire. The Devil’s Whore aborde la condition de la femme et y mêle quelques éléments intéressants et plutôt fins. Angelica a beau posséder de nombreux traits de caractère presque fascinants, elle n’en est pas moins exempte de défauts. Qualifiée de the devil’s whore, soit la putain du diable, son destin se veut funeste et étrangement lié aux personnalités de l’époque. Cette série insuffle dès le départ une certaine dimension fantastique, étonnante et inattendue pour une production de cette trempe. Plus jeune, Angelica vit effectivement un affreux diable s’amuser sur un arbre. Hallucination ? Réalité ? Symbole ? Les épisodes n’y répondront pas franchement, mais il faut savoir que ce côté surnaturel n’est en aucun cas prépondérant, bien qu’il paraisse incongru et sans franche valeur ajoutée. Une chose est sûre, c’est que quiconque croise la route d’Angelica semble voué à la tragédie. Cette femme passionnée est sincèrement attachante et l’on se plaît à suivre son évolution dans cette société à feu et à sang. L’interprétation d’Andrea Riseborough est d’ailleurs de qualité et montre parfaitement l’ambivalence du personnage, tiraillé entre la réserve que lui demande sa condition et l’exaltation transpirant dans son sang. Cette effervescence incandescente allume le feu bouillonnant des hommes qu’elle fréquente et qui finissent immanquablement par y laisser leur existence, voire leur âme.

Autour d’Angelica gravitent quelques figures fortes comme Oliver Cromwell, John et Elizabeth Lilburne, mais ce sont surtout Thomas Rainsborough et Edward Sexby qui marquent le téléspectateur. Idéaliste convaincu, droit et aimé de ses concitoyens, Thomas Rainsborough sait ce qu’il veut et voit en Angelica une noble typiquement anglaise ayant bien plus à apporter que celles ayant partagé son mode de vie. Comme toujours ou presque, Michael Fassbender (Hex) lui offrant ses traits est d’un magnétisme à toute épreuve et brosse le portrait d’un individu sincère et mesuré. Toutefois c’est surtout John Simm (State of Play, Doctor Who) et son Edward Sexby qui ont de quoi subjuguer. Solitaire, brisé, balafré et peu bavard, Sexby est immédiatement attiré par Angelica, bien qu’il soit persuadé qu’elle ne lèvera jamais un œil sur lui. Malgré tout, il lui est fidèle et l’aide sans relâche. Cet homme et sa magnifique relation avec la jeune femme représentent sans conteste l’un des points forts de The Devil’s Whore. Et puis il faut le dire, quelle alchimie entre les deux acteurs ! Si le fond souffre de quelques relâchements du fait d’une certaine superficialité et de mélodrame, ce n’est pas le cas de la forme qui s’apparente à une pure merveille atténuant justement les lacunes scénaristiques. La mini-série montre un authentique sens de la mise en scène avec un cadrage recherché, une superbe photographie et des plans lyriques, gothiques, romantiques ou brutaux sublimés par une musique envoûtante composée par Murray Gold (Doctor Who). Plusieurs maquillages sont certes peu flatteurs pour les interprètes, mais il s’agit là du style de l’époque ! En tout cas, le travail sur les vêtements, les couleurs et la reconstitution en général saute aux yeux. Les paysages sont quant à eux époustouflants et en grande partie balayés par des éléments naturels tempétueux symbolisant à merveille les conflits anglais.

Au final, en utilisant des faits réels et de véritables figures emblématiques, The Devil’s Whore raconte des petites histoires dans la grande avec une réussite plutôt satisfaisante. Difficile de le nier, l’écriture souffre d’approximations et d’une volonté de trop en dire, ce qui rend l’ensemble parfois inégal. Mais si les tourbillons personnels inextricablement liés aux déchirures d’une période troublée plaisent, cette mini-série ambitieuse se révèle agréable, voire par moments fascinante. Pour cela, elle peut notamment remercier son impeccable et prestigieuse distribution, l’esthétique soignée, mais aussi la mise en exergue des sentiments et des émotions dans une atmosphère tragicoromantique. À condition de comprendre ses limites et de revoir ses envies à la baisse, car sa dimension historique n’est qu’une toile de fond et non pas son principal moteur, elle mérite de s’y attarder puisqu’elle se comporte en divertissement tourmenté et passionné de qualité.