Warui Yatsura | わるいやつら

Le renzoku Suna no Utsuwa m’ayant définitivement marquée, il est normal que j’explore les autres adaptations du romancier Matsumoto Seichô. Entre 2004 et 2007, trois de ses romans ont été transposés à la télévision et tous ont pour héroïne Yonekura Ryôko. Jusqu’à récemment, seul Warui Yatsura disposait de sous-titres. Or, par chance, depuis quelques semaines Kemonomichi est traduit et il ne reste plus qu’à espérer que Kurokawa no Techô finisse par prendre ce chemin. Le billet de ce jour sera dédié à Warui Yatsura mais d’autres travaux de l’écrivain devraient avoir les honneurs un de ces jours sur Luminophore. À l’origine, il y a donc le roman du même nom, écrit en 1961, dont le titre signifie approximativement les gens mauvais. Il a déjà été adapté dans le programme Onna to Ai to Mystery, en tanpatsu diffusé en 2001 où Toyokawa Etsushi incarnait le personnage principal. Toujours du côté du petit écran, il y a encore eu auparavant, dans le programme Kayô Suspense Gekijyô, un autre tanpatsu, datant de 1985, avec cette fois-ci Furuya Ikko dans le rôle-titre. Quant au cinéma, un film sorti en 1980 s’est inspiré de l’histoire et s’intitule également Warui Yatsura. Aucune de ses trois productions n’a de sous-titres à ma connaissance. Bref, le moins que l’on puisse dire est que le roman a son petit succès au Japon ; il n’existe pas pour l’instant d’édition française. Pour en revenir à la série télévisée qui nous intéresse, elle est composée de huit épisodes diffusés entre janvier et mars 2007 sur TV Asahi. À l’exception du premier durant une heure, les autres comportent les quarante-cinq minutes habituelles. La scénariste est Kamiyama Yumiko qui s’est chargée d’autres j-dramas comme Kurokawa no Techô, Utsukushii Rinjin et Tsumi to Batsu. Aucun spoiler.

Terajima Toyomi est une infirmière solitaire travaillant dans l’hôpital dirigé par le chirurgien Toya Shinichi. Lorsqu’elle commence à éprouver des sentiments pour lui, elle décide de tout faire pour qu’il la remarque. Peu importe si cela signifie qu’elle va devoir renier ses principes moraux et assassiner des patients. Or, sous son masque, le médecin est en réalité un manipulateur jouant avec toutes les femmes afin d’asseoir sa position et rembourser ses nombreuses dettes. S’en suit alors une relation très particulière où tous les coups semblent permis.

     

Ayant depuis toujours un gros faible pour les histoires sombres, les romans de Matsumoto Seichô me paraissent fort adaptés. Si certains d’entre eux sont disponibles en France, je n’en ai lu aucun pour le moment mais j’envisage d’y remédier au cours de l’année prochaine. En attendant, tester les adaptations est un bon moyen de voir si l’univers de l’écrivain a effectivement toutes les clés en main pour me plaire. Je n’avais jamais eu l’occasion d’entendre quoi que ce soit au sujet de Warui Yatsura donc je ne savais pas du tout à quoi m’attendre. En fait, la série est totalement passée inaperçue. Des fois, cette absence de notoriété toute relative s’explique par les qualités plus que discutables de l’ensemble mais inversement, il arrive que ces productions mériteraient davantage de lumière. La question est de savoir dans quelle catégorie cette série se range. Le moins que l’on puisse dire est que Warui Yatsura change plutôt des j-dramas habituels. Sans être totalement atypique, il fait preuve d’une certaine liberté de ton, met en scène de nombreux baisers crédibles, pousse même jusqu’à montrer des scènes au lit où les personnages sont nus (oui, c’est fou) et surtout, est très noir voire presque malsain. Il semblerait que le scénario se détache sensiblement du matériel de base ce qui fait qu’il n’est pas aisé de savoir qui doit-on féliciter pour l’ambiance, l’intrigue et sa conclusion ayant de quoi laisser bouche bée. Quoi qu’il en soit, l’ensemble se révèle définitivement intrigant et fait rudement plaisir lorsque l’on cherche en vain des fictions télévisées japonaises plus matures et profondes.

L’héroïne, Terajima Toyomi, est une infirmière exerçant dans un hôpital. Âgée de 31 ans, elle est célibataire et passe le plus clair de son temps au travail. N’ayant aucun entourage proche, elle n’a personne sur qui compter et se sent parfois seule mais n’est pas spécialement malheureuse. Suite à certaines circonstances, elle côtoie plus régulièrement le médecin et directeur de l’hôpital, Toya Shinichi. Au départ, elle a du mal à comprendre pourquoi celui-ci s’intéresse à elle puis elle finit par y prendre goût, tombe sous son charme et en découle un amour où la folie et le harcèlement ne sont jamais loin. En fait, Toya a beau être le parfait professionnel bien sous tous rapports, il cache au fond de lui une grande malice. Égoïste, calculateur et ne cherchant qu’à tirer profit de n’importe quelle situation, il séduit toutes les femmes susceptibles de lui apporter ce qu’il désire sur un plateau d’argent. Au départ, il ne voit en Toyomi qu’un simple amusement mais il finit par se prendre au jeu lorsqu’il réalise que cette dernière serait capable de l’aider dans des situations désespérées. Par exemple, Toyomi pourrait discrètement se débarrasser d’une femme encombrante (Kojima Hijiri – Love Shuffle) capable de l’envoyer en prison comme il lui aurait donné du poison dans le but de tuer son époux… Eh oui, Toyomi étant infirmière, elle dispose de bons moyens pour simuler une mort naturelle et lui-même, en tant que médecin, il n’a plus qu’à rédiger le certificat de décès. Les morts étant généralement rapidement incinérés au Japon, les preuves s’effacent tout aussi rapidement ! À force de jouer avec le feu, Toya accumule les malversations et doit employer des moyens de plus en plus radicaux de manière à se sortir de l’engrenage dans lequel il a mis les pieds. Il entraine avec lui Toyomi qui est prête à tout pour le satisfaire. Tout du moins, jusqu’à un certain point ; contrairement à son amant, sa conscience la travaille. De plus, elle sait pertinemment qu’elle est utilisée et que de nombreuses autres femmes gravitent autour de cet homme. Arrive un moment où elle finit par dire stop mais ne met-elle alors pas sa propre vie en danger ? L’élément phare de Warui Yatsura est, sans conteste, la relation tortueuse entre Toyomi et Toya.

Avant de fréquenter Toya, Toyomi était une femme passive acceptant quelque peu de voir sa vie défiler devant elle. Elle avait des rêves, certes, mais elle ne se bousculait guère pour qu’ils se réalisent. Ne tentant pas réellement de plaire, elle se complaisait dans des vêtements pratiques. C’est la superbe Yonekura Ryôko qui offre ses traits à cette infirmière au premier abord fade. En raison de sa vulnérabilité, Toyomi se laisse au départ marcher sur les pieds et accepte d’être manœuvrée par Toya. Elle commence à se transformer lorsqu’elle réalise que tuer une patiente l’a profondément changée et qu’elle ne peut plus se regarder dans un miroir. À partir de ce moment-là, sa personnalité évolue jusqu’à parvenir au climax de l’épisode cinq, se terminant sur une note tout simplement inouïe. S’il est clair que la caractérisation du personnage manque vers la fin quelque peu de finesse et aurait mérité d’être développée avec plus de douceur, l’écriture met en avant une femme jalouse à en mourir prête à tout pour obtenir l’objet convoité. Pour cela, elle n’hésite pas à inverser les rôles et se mettre à la place de Toya en manipulant à son tour. Les deux entament ainsi un jeu du chat et de la souris et l’on se demande qui en sortira vainqueur. Toyomi désire Toya et Toya, lui, souhaite de l’argent à ne plus savoir que faire et une situation aisée de médecin respecté. Il paraît évident qu’il aime à sa manière l’infirmière mais il s’aime certainement bien plus, ce qui fait qu’il n’hésite jamais à faire passer ses intérêts personnels avant tout. Quant à Toyomi, difficile d’affirmer ce qu’elle trouve à Toya car son amour ne transpire pas la raison mais plus l’obsession maladive et le besoin de contrôle. Toya aurait pu inspirer davantage de séduction et il n’est pas toujours aisé de comprendre pourquoi toutes les femmes sont irrémédiablement attirées par lui. Néanmoins, il possède cette assurance presque inquiétante et l’interprétation très sobre d’un convaincant Kamikawa Takaya (Kimi ga Oshiete Kureta Koto, Hanazakari no Kimitachi e) fait tout le reste. Sans étinceller, l’alchimie entre ces deux collègues est globalement satisfaisante et certains regards sont suffisamment éloquents pour insuffler un climat étrange où l’amour n’a rien de très sain. Les épisodes se consacrent à l’exploitation de leur relation totalement dysfonctionnelle. Loin d’être claire, elle a tout pour mettre mal à l’aise et se révèle on ne peut plus destructrice étant donné qu’elle ravage tout sur son passage, à commencer par les personnes se trouvant autour d’eux devant parfois ramasser les dommages. La fin glaciale de la série semble d’ailleurs avoir déplu à un certain nombre de téléspectateurs, ce qui n’est pas réellement étonnant puisqu’elle fait preuve d’une grande noirceur et pose la question qui est de savoir qui est le plus psychologiquement instable entre Toyomi et Toya. Warui Yatsura a le mérite de ciseler ses personnages et de leur offrir toute une palette de nuances, les rendant par la même occasion définitivement complexes voire insaisissables.

Comme le titre l’annonce, tous les personnages sont mauvais. Naturellement, tous ne le sont pas au même niveau si ce n’est que chacun est doté de caractéristiques peu reluisantes. Ainsi, Toyomi en vient à tuer par amour et Toya papillonne de femme en femme tout en n’hésitant pas à leur mentir effrontément. Ces deux figures centrales sont entourées d’une petite galerie de protagonistes ayant leur importance dans l’intrigue. Toutes sont en fait liées de près ou de loin au médecin. Celui-ci est toujours marié et ne tient aucunement à divorcer comme il ne sait que trop bien qu’il devra alors se délester d’une somme très conséquente. Ami avec Shimomizawa Sakuo, un avocat incarné par le séduisant Kitamura Kazuki (Densha Otoko Deluxe, Tiger & Dragon), il compte sur lui pour continuer de mener sa vie de dragueur invétéré en quête d’argent. Shimomizawa l’aide effectivement à faire croire à la styliste réputée Makimura Takako (Fueki Yûko) qu’il est riche et qu’il ne court pas après elle pour l’aisance de sa famille. Du moins, c’est ce que Toya croit que son avocat fabrique… En réalité Shimomizawa a plus d’un tour dans son sac et a bien envie de récupérer au passage Toyomi pour qui il a des sentiments. Outre l’infirmière et Makimura Takako, Toya fréquente également la délicieuse femme mûre Fujishima Chise, jouée par la géniale Yo Kimiko (Churasan, Yankee Bokô ni Kaeru) qui prend ici un accent de Nagoya. Propriétaire aisée de deux restaurants, Chise prête régulièrement de grosses sommes d’argent à Toya qu’elle rêve d’épouser. Pourtant, elle aussi est mariée et n’a que faire de son vieux mari (Sasano Takashi – Asukô March!) vivant à plusieurs centaines de kilomètres de chez elle. De nature exubérante, bien plus intelligente qu’elle n’en a l’air, elle pourchasse régulièrement Toya et ne le veut rien qu’à elle bien qu’elle sache pertinemment qu’il est un coureur de jupons. La dynamique qu’elle entretient avec Toya est plutôt drôle et piquante. Si l’on rencontre quelques autres personnages comme Kaji Teiichi (Kaneko Noboru – Tempest), le jeune inspecteur dont le supérieur porte les traits d’Ôsugi Ren (My Boss, My Hero, Umareru., Soratobu Tire, Long Love Letter, Tajû Jinkaku Tantei Psycho), le gestionnaire de l’hôpital détestant Toya incarné par le très sympathique Ibu Masato (Marumo no Okite, Nodame Cantabile) surjouant juste ce qui est nécessaire, le médecin incompétent ayant un faible pour Toyomi (Hirayama Hiroyuki) ou encore l’infirmière en chef (Asaka Mayumi – Tsukahara Bokuden, Magerarenai Onna), ils passent réellement en second plan.

Warui Yatsura s’apparente à une partie d’échecs grandeur nature où la surprise est reine. Si la lenteur, ou plutôt la non-action des épisodes de la première partie, pourra rebuter plusieurs, elle contrebalance parfaitement avec sa montée en puissance et la fascination qu’elle a toutes les chances d’exercer. L’intrigue prend le temps de s’installer, les pions se mettant progressivement en place avant de bouger, mais si tout ne s’apparente au départ qu’à une romance certes déséquilibrée, on y pressent une tournure peu catholique. À vrai dire, en très peu de temps la série injecte une atmosphère assez oppressante flirtant avec l’humour très noir et des actes condamnables. Ces frontières ambiguës entre les deux mondes ont de quoi titiller et faire subrepticement froid dans le dos. Le message en ressortant s’apparente presque à un rejet de toutes valeurs mêlé à une certaine absurdité ironique perturbante. En tout cas, ce mélange en devient littéralement intrigant et donne envie de regarder rapidement les épisodes afin d’en connaître la finalité. Aucunement prévisibles, les épisodes multiplient les rebondissements inattendus et osent même certains retournements de situation plutôt crédibles. Outre son scénario extrêmement efficace, le renzoku peut remercier la belle photographie dont il s’est doté pour se construire cette ambiance digne d’un excellent thriller. Avec ces teintes bleutées et sombres, la lumière éclaire les visages de manière à leur offrir parfois juste ce qu’il faut pour accentuer les contrastes et maximiser ce côté dérangeant. Le cadrage est également soigné et participe à cet aspect particulier. Bien que la chanson du générique de fin, Luna d’Arashiro Beni soit franchement banale et dispensable, la magnifique musique envoûtante composée par un inconnu (impossible de trouver cette information, si vous le savez, merci de me le préciser) participe totalement à cette tension sourde n’hésitant pas à être parfois presque amusante. Malheureusement, le CD n’est pas sorti dans le commerce et il est donc impossible de se le procurer.

Au final, Warui Yatsura a beau donner l’impression de n’être qu’une romance quelconque, le j-drama est en réalité une guerre psychologique émotionnelle où les mensonges, les manipulations, les harcèlements et les calculs retors font la loi. Consumée par la jalousie, une femme s’apprête à se damner pour garder auprès d’elle un homme déviant n’ayant aucune véritable conscience morale. Dans cet univers tordu où chaque être est mauvais, il est en définitive ardu de savoir qui mérite le plus d’être pointé du doigt. Distillant une ambiance fascinante grâce à une bande-son enlevée, une ironie latente, un humour grinçant, une écriture solide propice aux rebondissements ainsi que grâce à des personnages multilatéraux, la série pique habilement la curiosité et garde son suspense haletant jusqu’à sa fin définitivement glaciale voire perverse. Si cette production n’est pas dénuée de défauts du fait d’une tendance à se précipiter vers sa deuxième moité et qu’elle manque alors de nuances dans la caractérisation de l’infirmière, elle a le mérite de se montrer originale pour une fiction de la télé japonaise. Ce n’est pas étonnant que lorsque l’on est très friand d’histoires noires s’écartant de la norme, on soit aux anges face à ce renzoku riche en tension n’hésitant pas à s’aventurer sur un terrain nihiliste plus que stimulant ne pouvant laisser indifférent.