Yamikin Ushijima-kun | 闇金ウシジマくん (saison 1)

Dès que j’ai eu connaissance de Yamikin Ushijima-kun, j’ai souhaité la regarder, car sur le papier, elle me semblait disposer de solides éléments pour me plaire. À l’origine se cache le seinen manga écrit par Manabe Shôhei. Véritable succès au Japon, il est toujours en cours et comporte actuellement vingt-deux tomes publiés depuis 2004 ; Kana l’édite en français sous le titre Ushijima. L’adaptation télévisée se compose quant à elle de neuf épisodes de vingt-quatre minutes diffusés sur TBS entre octobre et décembre 2010 en plein milieu de la nuit. Un film serait en projet et devrait sortir au cinéma courant 2012. Aucun spoiler.

L’usurier Ushijima dirige CowCow Finance, une entreprise de prêt. Comme ce curieux nom ne l’indique pas, cet individu ne s’occupe pas de vaches. Non, il préfère donner facilement des billets à n’importe quel client venant en faire la demande. Son attitude ne s’approche évidemment pas de celle d’un bon samaritain, bien au contraire. En effet, ces coupures doivent être rapportées dans leur intégralité sous dix jours, sous peine de voir les intérêts monter à 50 %. Et si cette dette n’est toujours pas acquittée une fois le délai écoulé, les frais grimpent d’autant plus. Quiconque devine que pour recourir à ce procédé, il faut avoir un urgent besoin d’argent. C’est pourquoi régler ce passif dans la foulée s’annonce compliqué, voire impossible… Mais Ushijima est prêt à tout pour récupérer son dû.

Comme son postulat de départ le laisse anticiper, Yamikin Ushijima-kun dépeint un portrait au vitriol du Japon et de ses bas-fonds. Si le pays ne manque pas de richesse, certaines couches de la population peinent à joindre les deux bouts. Sans surprise, les usuriers sont interdits par la loi et certains débiteurs espèrent d’ailleurs tenter de se sortir du cercle vicieux dans lequel ils se trouvent en jouant cette carte. Certes, ils ont emprunté une somme souvent conséquente, mais cette pratique étant illégale, pourquoi devraient-ils rembourser Ushijima et ceux profitant de leurs faiblesses ? Sauf que la police peut être achetée et les prêteurs ne s’embarrassent pas d’une conscience ou de la moralité. Ushijma et ses collègues ne reculent devant rien pour obtenir ce vaste pécule et tous les moyens sont bons. Absolument tous. Si l’obligé finit par se prostituer ou vendre de la drogue pour acquitter ses dettes, c’est son problème. Par contre, il ne doit pas se suicider ou se faire tuer sans assurance préalable puisque CowCow Finance ne rentrera pas dans ses frais. Ushijima, incarné par un Yamada Takayuki (Byakuyakô, Water Boys) en retenue, se montre tout simplement glaçant. L’acteur a prouvé à de maintes occasions son potentiel et plus les années passent, plus il s’améliore. Ce protagoniste impassible porte toujours un pantalon de jogging beaucoup trop grand pour lui, un gros collier en forme de croix et d’immenses lunettes transparentes encadrant son visage. Il ne sourit jamais. Il reste généralement très neutre, mais lorsqu’il s’agace, il inspire une terreur sourde. Dommage que la psychologie de cet homme dénué de franche expression soit pour l’instant aussi peu nuancée, mais s’il paraît être au centre de la série, il n’en est pas le héros. Les projecteurs se braquent à la place sur les débiteurs désespérés. La sympathique bande-son composée par Yoshimata Ryô (Pride, Long Love Letter) participe à la mise en exergue de cet univers souvent désolant, mais non dépourvu d’une dimension burlesque et vivifiante. Les mélodies se révèlent tantôt nerveuses et la chanson entendue à chaque fin d’aventure, Sudachi de Karasu, continue de plonger dans cet atmosphère parfois presque décalée, bien qu’inquiétante. Pour l’anecdote, attention à ne pas confondre Karasu (鴉) avec Karasu (カラス), le groupe de session de visual j-rock avec de grandes pointures dont Tatsurô de MUCC.

Les neuf courts épisodes de Yamikin Ushijima-kun immergent l’audience dans un monde sombre, sordide, glauque et pétri de vices. Le scénario ne cherche pas à appuyer le sentimentalisme, car à la réflexion, ces personnes venant quotidiennement emprunter de l’argent n’en ont pas forcément besoin. Si elles en arrivent là, c’est parce que toutes les autres instances légales leur ont déjà claqué la porte au nez. Certaines souhaitent s’abrutir au pachinko, profiter des femmes, s’offrir les derniers vêtements à la mode toutes les semaines, etc. Ces clients sont prêts à tout et n’hésitent pas à mentir, voire à manipuler et ramper pour obtenir l’objet de leur désir. Cette production se veut sans complaisance et plutôt noire en levant le voile sur une population misérable et pathétique. Avec ce type de récit, l’un des principaux risques est de justement sombrer dans le racolage et la vulgarité, mais cet écueil demeure en retrait. Yamikin Ushijima-kun ayant été diffusée très tard dans la nuit, elle se permet une certaine liberté de ton et se montre plus crue que ce qui passe habituellement dans le petit écran nippon. L’humour cocasse et très cynique apporte une originalité appréciable surtout si l’on affectionne le genre. La caméra suit également une entreprise de prostituées, apparemment jouées par des actrices de porno arborant la majeure partie du temps des sous-vêtements plus ou moins cachés par une chemise. Le monde nocturne est privilégié, avec par conséquent ces femmes vendant leurs corps, mais aussi à travers les hôtes. Et bien sûr, mentionnons les yakuzas, ces fameux gangsters jamais éloignés du pécule facile et des manigances en tous genres. Quand bien même la vision de la série favorise le pessimisme, elle n’oublie pas la lueur. La dernière semaine de diffusion se termine d’ailleurs sur une note donnant presque foi en la nature humaine. Yamikin Ushijima-kun pousse la réflexion sur son propre rapport à l’argent, la condition humaine, les relations interindividuelles, la solitude transpirant chez chacun des personnages, la pression étouffant certains, etc. À l’instar d’un Zeni Geba dont elle se rapproche sur plusieurs points, elle pointe du doigt les situations dérangeantes et taboues.

Au lieu de soutenir les bons sentiments et la pitié, les emprunteurs se veulent ici presque antipathiques et plusieurs d’entre eux s’avèrent même pathétiques. Par chance, Yamikin Ushijima-kun choisit de ne pas employer un aspect schématique avec un épisode par client. À la place, elle rompt la linéarité en travaillant la psychologie des utilisateurs de CowCow Finance sur la durée. La série n’hésite pas à illustrer leurs doutes, motivations, et rentrer dans leur intimité la plus totale. C’est là où elle gagne en efficacité, car elle traite de ces rebuts de la société avec une sensibilité modérée. Loin de les ostraciser, elle montre un véritable mal-être impactant de trop nombreux Japonais. Quelques acteurs en profitent pour s’inviter temporairement comme Katô Kazuki (Hotaru no Hikari), Araki Hirofumi (Good Life) ou encore Aoyagi Ruito (Sunadokei). Si Ushijima, l’usurier, se révèle presque intouchable, il doit pourtant venir à bout de plusieurs soucis pimentant le scénario. Quelques personnages se croient effectivement malins et tentent de jouer avec le feu, injectant par la même occasion un certain suspense et une absence de prévisibilité. La courte durée des épisodes et le rythme savamment entretenu rompent une éventuelle monotonie. Yamikin Ushijima-kun débute par l’arrivée d’une nouvelle employée, Ôkubo Chiaki, interprétée par la charmante Katase Nana (Last Christmas). Bien que n’en ayant pas du tout le profil, cette femme a exercé par le passé dans l’univers des vidéos pour adulte et de façon tout aussi curieuse, la voilà à chercher du travail à CowCow Finance. Jolie, elle ne se laisse pas marcher sur les pieds malgré ses deux collègues n’hésitant pas à évoquer ses antécédents, dont un campé par Yabe Kyôsuke. Ces derniers ne sont pas développés, mais la série ne le permet pas vraiment en raison de son existence limitée. Chiaki représente l’état d’esprit du téléspectateur. Au départ, elle se montre pleine de bonnes intentions et se demande comment Ushijima reste sans cœur devant cette déchéance. Ne peut-il pas parfois fermer les yeux et oublier quelques billets ? Pour elle, c’est lui le monstre. Ushijima lui explique, toujours avec son calme olympien, que tout emprunt doit être honoré surtout que dans le fond, personne n’est vertueux. Progressivement, Chiaki réalise effectivement que les débiteurs sont loin d’être innocents et les situations aussi simples. La caractérisation de cette femme ne manque pas de panache et évite de l’illustrer telle une oie blanche idéaliste.

Finalement, Yamikin Ushijima-kun dresse le portait très cru d’une société dégénérée capable de n’importe quelle bassesse pour alimenter ses obsessions financières. C’est bien connu, l’argent amène le pouvoir et celui-ci permet de vivre tranquillement. Bien que la frontière avec la surenchère et le racolage soit fragile, l’ensemble parvient à trouver un certain équilibre et s’accorde un humour décalé, plutôt pince-sans-rire. Son point de vue se veut original, car si les usuriers sont assez régulièrement croqués dans les fictions japonaises, l’approche visée se contente généralement de celle de l’emprunteur et non pas du créancier. Grâce à son sujet et son traitement sans complaisance, cette production s’avère âpre et d’une véritable noirceur. En plongeant brutalement ses téléspectateurs dans ce monde intransigeant que l’on préfère souvent occulter, elle illustre cette fameuse société de consommation, joue avec son cynisme latent et, au bout du compte, ne laisse pas indifférent. Voilà une série atypique et dérangeante qui se choie d’autant plus que ses consœurs ne courent pas les rues.