Mother | マザー

Par , le 13 septembre 2017

Il aura fallu attendre plusieurs années pour que j’ose lancer Mother, la série ayant vraiment révélé Sakamoto Yûji au public international. Les onze épisodes la constituant furent diffusés sur NTV entre avril et juin 2010. Comme souvent, le premier et le dernier ont été rallongés, de vingt-cinq minutes pour l’un et de quinze pour l’autre. Forts du succès de cette production, quelques pays comme la Turquie et la Corée du Sud ont plus récemment proposé leur remake. Aucun spoiler.

Bien qu’elle n’en ait pas la vocation, la scientifique Suzuhara Nao travaille comme institutrice remplaçante dans une école primaire, sur l’île de Hokkaidô. La ruralité de la région et les dures conditions climatiques s’accordent avec son tempérament effacé, impassible. Pourtant, quand elle remarque qu’une de ses élèves est maltraitée par sa mère et le compagnon de celle-ci, elle décide d’agir en écoutant uniquement son cœur. Elle kidnappe alors la petite Reina et s’enfuit. Loin. Le plus loin possible, pour sauver cette enfant et lui offrir une vraie vie. Elle est désormais sa maman et compte bien la protéger. Coûte que coûte.

L’affiche et le synopsis ne laissent guère de doute sur l’ambiance de Mother. C’est en grande partie pour cette raison que je lui ai longtemps tourné autour, partagée entre l’envie de m’y plonger à corps perdu et la crainte de finir brisée ou de ne pas l’apprécier autant qu’espéré. Car la production bénéficie de critiques dithyrambiques, vantant le registre émotionnel et la sobriété pudique d’un drame poignant. L’excellent premier épisode donne immédiatement le ton avec cette sourde violence psychologique, physique, voire à caractère sexuel. Sa force réside d’ailleurs dans sa capacité à montrer la maltraitance sans demi-mesure ou pathos exagéré, mais à travers une coloration froide, limite glaciale. Voilà la vérité, Reina est quotidiennement abusée par ses proches ; et personne ne fait rien. Tout au long de son parcours, la série conserve cette atmosphère assez minimaliste, presque paisible finalement, alors que des tempêtes s’abattent sur les personnages. Le rythme y demeure pondéré, sans être pour autant dénué de nombreux rebondissements et révélations, les explosions de voix sont rares, souvent tempérées, et l’absence de musique en dehors de quelques notes au piano accentue cette impression d’effectuer une longue plongée en apnée. Bien que les derniers épisodes n’évitent malheureusement pas de sensibles excès mélodramatiques, le reste tient plutôt haut la barre et plaît pour sa retenue. La photographie et la mise en scène prolongent l’expérience, surtout quand le récit se situe à Hokkaidô. La neige enveloppante, les paysages maritimes, la luminosité diminuée et les envols d’oiseaux conduisent à une certaine poésie lancinante. Cette image épurée poursuit les protagonistes, même lorsqu’elles se trouvent à mille lieues de cette période douloureuse. Les jolis instants parmi les fleurs, avec les couleurs chaudes, n’en deviennent effectivement pas joviaux, mal venus ; ils officient seulement comme des pauses mesurées avant de retrouver la dure réalité. Parce que Mother s’apparente à une bataille à plusieurs niveaux et n’usurpe pas son titre tant la notion de maternité y occupe une place prédominante.

Dix ans se sont écoulés depuis que Suzuhara Naho a quitté Tôkyô et sa famille. Une de ses petites sœurs l’invite à son mariage et elle se contente de renvoyer le coupon-réponse pour lui signifier sa non-présence, sans même prendre la peine de la joindre. Elle ne décroche pas non plus les appels téléphoniques de sa mère. Placide, elle mène une existence plate, atone. Tout semble glisser sur cette femme au visage fermé que Matsuyuki Yasuko (Suna no Utsuwa) campe avec succès. Seule l’observation des oiseaux migrateurs la passionne, à condition de s’y atteler, une fois de plus, en solitaire. Elle travaille comme institutrice suppléante par nécessité, car son laboratoire de recherche a dû la licencier, mais elle espère cette situation temporaire. Le contact d’enfants lui déplaît et met presque mal à l’aise sa nature distante. Au départ, elle ne s’intéresse pas vraiment à Michiki Reina, mignonne comme un cœur, éveillée, amusante et enjouée. La fillette apprécie discuter avec son enseignante et paraît s’y attacher, même si celle-ci ne lui répond toujours qu’à demi-mot, l’air détaché. Cependant, à force de la voir errer dans les rues et manger des glaces, Nao ne peut que commencer à se poser des questions sur une éventuelle maltraitance ; soupçons qui sont rapidement confirmés au cours d’une visite à l’improviste chez la mère, Hitomi. Avant de décider ce qui bouleversera son existence et celle de Reina, l’institutrice rapporte la situation aux services sociaux et essaye de suivre un chemin traditionnel, légitime, sauf que rien ne bouge. Sur une impulsion, alors qu’elle a jusqu’à présent adopté un comportement raisonné, Nao propose à son élève de l’enlever, de partir vivre ailleurs et de devenir sa famille. Elle, elle ne se considère nullement telle une sauveuse, même si l’aspect métaphorique guère pertinent, avec le générique représentant plus ou moins subrepticement une croix et les sons de cloche, le sous-tend. Les deux montent dans un train et quittent cette région, ces problèmes, tout en sachant pourtant que la fuite n’est jamais une solution éternelle. Reina était abusée par sa mère et son compagnon violent, Tsugumi sera choyée par sa nouvelle maman.

Avec un tel postulat de base, le principal risque de Mother était de sonner faux, artificiel, forcé, mais aussi de jouer avec les sentiments de son audience et de faire preuve d’une certaine manipulation. N’importe qui se révolte en assistant à la maltraitance infantile et il semble facile de tomber dans le voyeurisme. Si le visionnage s’avère très éprouvant du fait de son lourd contenu, le scénariste évite assez habilement les écueils redoutés. Ces brutalités ont beau être l’élément déclencheur de l’histoire, elles n’en sont pas du tout le moteur. À la place, la série aborde plutôt des sujets universels et fédérateurs, dont celui de la maternité. Elle pose de nombreuses questions, sans nécessairement chercher à leur donner une réponse, probablement parce qu’il n’existe pas une vérité, mais plusieurs. Sakamoto Yûji se distingue comme de plus en plus souvent avec sa tendance à ne pas froisser l’intelligence des téléspectateurs en leur prémâchant le travail, à soigner ses dialogues, voire à favoriser le silence, et à limiter les scènes d’exposition vite poussives. Bien que plusieurs thématiques soient seulement esquissées, la fiction plante une petite graine et souligne certains problèmes éthiques en s’éloignant d’un ton moralisateur. La notion de famille occupe au sein des épisodes un rôle majeur. En raison de son passé dévoilé progressivement, Nao reste sur la réserve et ne se sent pas totalement à sa place avec sa mère et ses deux sœurs. L’amour ne leur fait nullement défaut, mais tout est compliqué par des secrets et des non-dits ayant besoin d’être évacués. Les femmes Suzuhara sont toutes joliment traitées, qu’il s’agisse de la matriarche quêtant la confiance de son aînée (Takahata Atsuko – Atsu-hime), de la deuxième fille (Sakai Wakana – Kisarazu Cat’s Eye) cachant sa sensibilité par ses propos un peu durs, ou de la benjamine plus joviale cherchant à resserrer les liens entre toutes (Kurashina Kana – Zannen na Otto.). Avec cette pudeur la caractérisant, Mother explore toute la richesse de ces relations parfois tendues, souvent passionnées. Et bien sûr, la signification du rôle de la mère retrouve constamment le devant de la scène.

Qu’est-ce qui fait qu’une maman est une maman ? Des liens du sang ? Reina souffre des violences de sa propre mère qui ne la considère pas mieux qu’un vulgaire objet. Le récit a l’excellente idée d’accorder un épisode entier à Hitomi, à ce qui la conduit à se comporter de cette manière. L’écriture ne l’excuse et ne la dédouane pas, mais permet de comprendre. Ono Machiko (Carnation) incarne avec solidité cette femme n’ayant pas supporté de voir le père de son enfant disparaître. Son actuel compagnon, le terrible et taiseux Masato (Ayano Gô – Frankenstein no Koi), pétrifie sur place et laisse une impression durable malgré ses assez rares apparitions. Comme à son habitude, Mother pose de bonnes questions sur ce qui peut se passer dans la tête de Reina. Doit-elle détester sa mère pour tout ce qu’elle lui inflige ? Doit-elle l’aimer parce qu’elle partage avec elle des liens biologiques ? Lorsque Nao lui propose de l’enlever, elle réfléchit un peu avant d’accepter. La lucidité de cette adorable fillette se révèle autant stupéfiante que triste, car elle a sûrement grandi trop vite et perdu son innocence. La jeune Ashida Mana (Marumo no Okite) l’interprétant lui offre ses lettres de noblesse et se montre incroyable pour son âge. Peut-on se prétendre la mère d’un enfant que l’on a abandonné ? Rapidement, l’ancienne enseignante et celle qui se fait désormais appeler Tsugumi s’enfuient. Leur lien se doit d’être progressivement construit, n’est pas idyllique et ne s’appuie pas sur un modèle traditionnel. Nao tente de fuir la police, un journaliste très suspicieux et un peu trop perspicace (Yamamoto Kôji – Atashinchi no Danshi), mais également les services sociaux. Qui a le droit de décider de ce qui est le mieux pour un enfant ? Mother discute de la cellule familiale, de sa capacité à se modeler. Tsugumi et Nao ne sont pas les seules à s’apprivoiser doucement, une autre femme en profite pour s’insérer à sa manière dans ce duo, Mochizuki Hana (Tanaka Yûko – Oshin), surnommée la dame tête en l’air par la petite fille. Ce personnage dont l’importance s’avère primordiale apporte beaucoup de chaleur, un peu d’humour et de légèreté, mais aussi de la douleur et de l’amertume. Les deux fuyardes n’ont qu’à regarder autour d’elles pour remarquer un entourage étayant n’attendant que ça pour les secourir, mais ont-elles la légitimité de les entraîner dans leurs délits, surtout au sein d’une société si rigide ? Cette production respire l’humanité, dans ses bons comme dans ses moments les plus difficiles. Les derniers épisodes – presque ennuyants et moyennement exécutés – ainsi que quelques situations un peu trop larmoyantes ou forçant les coïncidences l’empêchent malheureusement de devenir un indispensable, mais cela n’entache pas ses qualités.

Pour résumer, le drame humain qu’est Mother n’usurpe pas son titre et rend hommage aux femmes, à la maternité et à tout ce que cela implique. Avec son discours dénué de jugement, souvent déculpabilisant et bienveillant, cette série à l’ambiance lénifiante bouleverse autant qu’elle pousse à la réflexion. À travers ce kidnapping d’une fillette maltraitée, elle développe surtout la naissance d’une superbe relation touchant pour sa franchise désarmante et son authenticité. Malgré la lourdeur de ses sujets majoritairement abordés avec une rare justesse, elle conserve au long cours un message optimiste convoyé par une distribution inspirée. Le voyage s’annonce psychologiquement intense, mais dans l’ensemble, Mother sait se montrer mesurée dans ses propos et oublier les grossières ficelles du mélodrame facile, au profit d’une atmosphère intimiste entremêlant une vague de sentiments à la fois antithétiques et complémentaires. Au bout du compte, elle souligne avec une grâce poétique la richesse et la multiplicité du lien sacré unissant une mère à son enfant.

Doctor Who (saison 9)

Par , le 6 septembre 2017

Tous les regards ont beau se diriger vers la future identité du Docteur annoncée récemment par la BBC, Peter Capaldi et Twelve n’ont pas encore dit leur dernier mot. Reprenons le TARDIS si vous le voulez bien et discutons de la neuvième saison de Doctor Who, constituée de douze épisodes diffusés sur BBC One entre septembre et décembre 2015. Aucun spoiler.

Un garçon se retrouve piégé dans une sorte de champ de mines où les bombes sont remplacées par des mains dotées d’un œil. C’est sur cette séquence plutôt inquiétante et intrigante que la série marque son retour à l’antenne. Elle ne se contente pas d’épater par sa forme soignée, elle lance un nom synonyme de chagrin, de perte et de tragédies : celui de Davros, le créateur des Daleks, les ennemis immémoriaux des Seigneurs du Temps. Si l’audience ne s’en doute alors pas, ces premiers pas symbolisent un fil conducteur de ce chapitre inédit. Le protagoniste phare se voit à plusieurs reprises pris entre deux feux, partagé entre ce qui est éthiquement condamnable, ce que lui hurle son cœur et ce qu’attend la logique. Doit-on tuer dans l’œuf un individu que l’on sait devenir coupable de maintes souffrances ? Peut-on violer toutes les lois physiques pour sauver un ami, quitte à favoriser des paradoxes, voire annihiler l’Univers ? En dépit de son approche plutôt acariâtre, de ses bougonneries et de sa rudesse envers autrui, Twelve ne se départ jamais de sa compassion, de ses désirs de paix et d’une humanité finalement troublante. Beaucoup semblent n’avoir guère apprécié cette douzième mouture lors de la saison précédente, mais celle-ci permet probablement de lever des leviers. Son interprète, Peter Capaldi, a l’opportunité d’y confirmer l’étendue de son talent. Le Docteur fascine par ses monologues comme celui du 9×08, The Zygon Inversion, bouleverse par sa pugnacité dans le magnifique 9×11, Heaven Sent. Dommage que le personnage en tant que tel n’évolue que peu, car l’écriture se contente une fois de plus de répéter ses réflexions sur l’immortalité, sa crainte de finir seul et sa tendance à la fuite ; pire, elle compte presque paresseusement sur le capital émotionnel de l’acteur et non pas sur ses pouvoirs à elle. Il n’empêche que cette incarnation du héros plus mature, plus grave, plaît et donne envie de la suivre malgré une qualité d’ensemble aléatoire et un rythme souvent délayé.

La délicieuse Missy (Michelle Gomez), qui n’est évidemment pas morte, choisit comme d’habitude de jouer les trouble-fêtes et se rappelle au bon souvenir de Clara occupée à ses activités d’institutrice. Elle veut entrer en contact avec le Docteur parce que d’après elle, il serait sur le point de trépasser pour de bon. Pour preuve, elle porte sur elle un étrange disque contenant le testament du voyageur spatiotemporel. La question d’un hybride est aussi vaguement lancée… Contre toute attente, cette saison ne se borne pas à un arc feuilletonnant tarabiscoté, bien que le scénariste ne puisse s’abstenir, pour la énième fois, de multiplier les idées, de titiller la curiosité de l’audience et de ne jamais répondre à grand-chose. Les tics de Steven Moffat ne sont tristement pas méconnus et s’ils s’avèrent peut-être moins horripilants que par le passé, ils persistent. Pourtant, les annonces ne manquent pas, notamment sur la conclusion avec la mention de Gallifrey et, donc, de cette intrigue autour d’un être métissé finissant vite en eau de boudin. Au cours de cette année, tout se recycle, les enjeux peinent à s’installer et induisent le sentiment d’une stagnation par moments gênante, surtout qu’aucun évènement ne paraît inscrit dans la roche. Les points supposés fixes sont détournés, les portes laissées toujours entrouvertes. Le dernier épisode l’illustre trop bien avec Clara, personne qui aurait mérité de se borner à l’aventure précédente ou mieux, au bonus de Noël. Tout ça pour ça, finalement ? Ne le nions pas, l’émotion transpire à travers plusieurs magnifiques passages, probablement grâce au talent et à l’alchimie des comédiens, mais tout de même, plus d’audace et de changements offriraient davantage de coffre à une série se contentant souvent de resservir une même formule. Le classicisme n’est en rien une tare, bien au contraire, mais transformer un tournevis sonique en lunettes ou fournir à son héros une guitare électrique ne suffisent pas. Quoi qu’il en soit, plus que jamais, c’est la relation liant le Docteur à sa fidèle comparse qui occupe le devant de la scène.

Twelve aime sincèrement Clara. Toute ambiguïté a heureusement disparu entre eux depuis que le Seigneur du Temps s’est métamorphosé, seule prime une grande et belle tendresse. Dès qu’elle se trouve en danger, il réagit viscéralement et montre une colère assez inhabituelle, parfois dangereuse pour le bien de l’Univers. La jeune femme, elle, a fait le deuil de son compagnon et redémarre le cours de sa vie d’institutrice parcourant l’espace-temps sur ses loisirs. Énergique, astucieuse, perspicace et plutôt insouciante, elle commence à faire de l’ombre à son maître en la matière et se surprend à imaginer endosser son costume, pensant presque pouvoir le surpasser. Tout du moins, c’est ce que la fiction tente de faire croire, car à l’écran, Clara est trop passive dans ses actions. En seconde moitié de chapitre, elle prend de plus en plus de risques, quitte à flirter avec des attitudes inconsciemment suicidaires. Le duo poursuit ses pérégrinations s’étalant souvent sur deux épisodes, avec un résultat à double tranchant. L’histoire peut ainsi approfondir ses propos, mais pour le coup, le rythme perd ici surtout en intensité. Sleep No More scénarisé par Mark Gatiss est le seul vrai récit indépendant et se révèle d’ailleurs mauvais avec son montage façon found footage. Ne le nions pas, dans l’ensemble le visionnage demeure correct à défaut de se montrer mémorable. Toutes les habitudes de Doctor Who répondent à l’appel avec un huis clos claustrophobique sous les mers, maintes références plus ou moins évidentes à son propre univers, des parallèles politiques avec notre actualité contemporaine ou encore un retour à une période historique phare, à savoir celle des Vikings. À ce sujet, la fiction introduit un personnage susceptible de devenir récurrent, Ashildr, jouée par Maisie Williams (Game of Thrones). La production aurait pu la rendre plus attachante et évolutive, mais elle a au moins le mérite de l’associer au Docteur de manière quelque peu originale, avec un certain ascendant de sa part et non pas l’inverse. Bref, le moteur ronronne tranquillement avant de s’emballer en fin de course, surtout grâce au splendide et intimiste Heaven Sent voué à rester dans les annales, plaçant son héros seul au monde pour ce qui ressemble à l’éternité. Plus que jamais, l’ensemble séduit par sa photographie envoûtante et sa mise en scène étudiée.

En résumé, quand bien même la neuvième saison de Doctor Who se réveille lors de son superbe et dernier quart, elle délivre surtout jusque-là un divertissement standard souffrant de temps à autre du principe du double épisode. Ce n’est déjà pas si mal, mais au regard de ce que la série a jadis offert, la pilule a toujours beaucoup de peine à passer. En dehors de quelques indécrottables tours de passe-passe, d’un arc insipide sur ce fameux hybride et de tentatives d’illusion, les scénarios se contentent d’une formule plus posée qu’à l’accoutumée avec ce showrunner. Mais ils oublient au passage de laisser un souvenir vivace, car tout y respire un sentiment de déjà-vu et de quelques longueurs décousues. La production semble parfois dire tout et son contraire, comme si elle ne savait pas ce qu’elle désirait dessiner ou oser se mettre à dos son audience avec des mesures définitives. Malgré tout, l’épilogue et son acteur phare lui permettent de repartir la tête haute et de tempérer ses critiques. Et les détracteurs de Steven Moffat – comme moi ! – se consolent en se répétant que son règne touche heureusement bientôt à sa fin.

Ryôkiteki na Kanojo | 猟奇的な彼女

Par , le 30 août 2017

Bien que le scénariste Sakamoto Yûji (Mother, Soredemo, Ikite Yuku) soit surtout réputé pour ses drames, il a à son actif plusieurs comédies, dont la plutôt méconnue Ryôkiteki na Kanojo, remake du beaucoup plus populaire film sud-coréen My Sassy Girl datant de 2001 et s’inspirant lui-même d’un roman. La série nous intéressant ce jour comporte onze épisodes diffusés sur TBS entre avril et juin 2008. Comme souvent, le premier dure un quart d’heure de plus que les quarante-cinq minutes habituelles. Aucun spoiler.

Alors qu’il rentre chez lui après une dure journée, le chercheur en biologie marine Masaki Saburô aperçoit sur les quais du train une femme au tempérament volcanique à deux doigts de se faire percuter. Totalement éméchée, elle ne sait plus trop ce qu’elle fabrique et s’évanouit dans les bras du gentillet professeur qui n’a pas d’autre choix que de la ramener à bon port. Suite à un concours de circonstances, tous deux finissent par perpétuellement se croiser et commencer une relation qui ne s’annonce pas de tout repos.

Ce n’est un secret pour personne, le pays du Matin-Calme aime les histoires d’amour et apprécie les inclure dans la grande majorité de ses productions. Le Japon, lui, est plus avare en la matière. S’il n’est pas trop compliqué de fournir une poignée d’exemples, il s’avère tout de même assez rare de voir l’archipel nippon utiliser un autre univers que le sien. C’est avec une certaine curiosité que j’ai lancé ce Ryôkiteki na Kanojo, cela malgré ma frilosité envers le genre très codifié des comédies romantiques. Pour information, je n’ai jamais souhaité visionner le film sud-coréen, par manque d’intérêt ; et maintenant que j’ai testé la version japonaise, je suis convaincue de ne pas l’essayer. Je serai bien incapable de préciser si cette transposition se veut fidèle à l’esprit d’origine ou si, au contraire, elle prend de grandes libertés. En tout cas, il se révèle évident que multiplier le temps d’antenne par dix impose de sérieux ajustements, avec donc une histoire plus approfondie et maintes intrigues secondaires. Justement, la série accuse de nombreux problèmes dès son deuxième tiers, car elle s’éternise dans des détails, avance au rythme d’un escargot neurasthénique et donne l’impression de ne rien raconter. De toute manière, l’intégralité de cette production semble avoir été écrite par diverses personnes ne s’étant jamais concertées au préalable tant le ton passe d’un registre à un autre. Résultat, l’audience ne sait plus si elle est supposée rire ou s’émouvoir et s’agace presque devant ce qui s’apparente à une bien mièvre mascarade. L’humour voulu comme cocasse et truculent souffre surtout d’une grande lourdeur. L’absence de direction de la plupart des acteurs cabotinant à outrance, la réalisation volontairement exagérée et la musique vite épuisante de Kôno Shin (Byakuyakô) finissent par définitivement rendre le visionnage fort laborieux. Même les ridiculement drôles décorations marines et les références parodiques et clins d’œil à la culture populaire japonaise (les jidaigeki, Galileo, Sekai no Chûshin de, Ai wo Sakebu, etc.) ne permettent pas d’occulter toutes ces lacunes, surtout que l’élément phare, le fameux couple, déçoit.

Pour convaincre et divertir, une comédie romantique capitalise habituellement sur sa pièce maîtresse. En l’occurrence, Ryôkiteki na Kanojo n’est pas en mesure de compter sur elle parce qu’aucune alchimie n’existe entre les deux principaux interprètes et que les personnages en eux-mêmes se montrent insipides. Malgré leurs chamailleries, ils tombent amoureux et si leurs sentiments se développent assez correctement et logiquement, les émotions, elles, se limitent au strict minimum. Le Johnny’s Kusanagi Tsuyoshi (Ninkyô Helper) endosse le rôle de Masaki Saburô, un professeur universitaire assez niais et très naïf. Son altruisme n’est nullement une tare sauf qu’il en devient ici passif, incolore et profondément ennuyant. L’acteur essaye d’injecter un semblant de loufoquerie, mais patine d’emblée. Saburô pense devoir s’occuper d’une femme ivre pestant sur tout et n’importe quoi alors qu’elle attend le train. Bon samaritain, il tente de la mettre en lieu sûr, mais des quiproquos en amenant d’autres, il se retrouve nez à nez avec la police et beaucoup d’embarras. Cette Takami Riko à la langue bien pendue ne lui cause décidément que des malheurs. Et le calvaire ne s’arrête pas là puisqu’elle déménage en face de chez lui et n’hésite pas à débarquer dans son logement à n’importe quelle heure de la nuit, mais également sur son lieu de travail ! La jeune femme bouleverse le quotidien monotone de Saburô qui n’en a pas fini de voir de toutes les couleurs. La série s’amuse de ces suites d’évènements allant crescendo et de moult malentendus s’accumulant jusqu’à placer son protagoniste dans d’incroyables situations très inconfortables. Comble de malchance, il essaye de conquérir un amour d’adolescence, la douce et affable Asakura Minami (Matsushita Nao – Gegege no Nyôbô), qui se méprend toujours sur ce qui se passe. Tout le sel de Ryôkiteki na Kanojo repose sur le caractère tempétueux de Riko qui martyrise Saburô, mais aussi sur ce qui l’amène à se comporter de la sorte. Car son impertinence cache des meurtrissures.

Tout au long de ses épisodes, le drama illustre les humiliants déboires du candide biologiste tombant systématiquement dans le panneau. Il a beau se plaindre, il accepte d’obéir au doigt et à l’œil de sa nouvelle voisine bien envahissante. Riko manque tout de même d’une réelle espièglerie et se contente surtout de donner des ordres et d’arriver au mauvais moment. L’idéal aurait été de la rendre plus piquante et attachante. Là, elle ressemble surtout à une vraie enquiquineuse assez égocentrique. Tanaka Rena (Link) fait ce qu’elle peut, mais paraît surtout entravée par un script guère inventif et un partenaire peu inspiré. Les situations humoristiques sont tellement convenues et répétitives qu’elles n’entretiennent pas la comédie ; et déjà que l’aspect romantique bat de l’aile, la recette ne prend pas. Mais surtout, probablement afin de densifier son héroïne, le scénario choisit d’expliquer son attitude décomplexée par des ressorts mélodramatiques et un passé mystérieux que Saburô cherche à découvrir. En soi, le procédé demeure tolérable sauf qu’une fois de plus, la production rate le coche avec des séquences insérées de manière disparate, sans véritable cohérence d’ensemble. S’y ajoutent des thématiques pourtant universelles comme le deuil, les maladies, la crainte de l’échec, la peur du futur, etc. Or, à peine le téléspectateur commence à entrer dans le récit qu’un personnage ruine la scène avec une blague. Au bout du compte, si Ryôkiteki na Kanojo ne sombre pas totalement à l’eau, c’est parce qu’elle a le charme et le talent de Tanihara Shôsuke, parfait en Kazushima Kensaku, un collègue grandiloquent de Saburô. Désespéré à l’idée de finir seul, il s’imagine un tas de choses, rêve de dénicher la princesse de sa vie et plaît pour son énergie communicative. Les autres figures se contentent de la place de faire-valoir, bien que l’original professeur joué par Kamikawa Takaya (Warui Yatsura) ne soit pas dénué d’intérêt. Afin de ne pas changer la donne, la fiction ne tire pas non plus suffisamment profit de ses divers invités tels que Kanjiya Shihori, Sasaki Kuranosuke, Karina et Daitô Shunsuke.

Pour résumer, en dehors de rares jolis moments, avec sa relation sadomasochiste bien fade et ses principaux personnages presque insignifiants, la comédie romantique Ryôkiteki na Kanojo n’est ni drôle ni touchante. Les indécrottables fleurs bleues trouveront peut-être leur compte à condition de faire fi de l’humour répétitif et du théâtralisme permanent, mais avouons que cette série manque vraiment de subtilité, de tendresse et de papillons dans le ventre. Au lieu de réellement explorer le voyage sentimental de son couple phare, elle choisit de multiplier les péripéties rocambolesques sans queue ni tête. Et quand l’émotion réussit enfin à péniblement se frayer un chemin, elle est gâchée par des poncifs mélodramatiques à souhait et l’irruption inopinée de gags ineptes. En bref, si cette version japonaise reste si méconnue, c’est probablement parce qu’elle le mérite.

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