Mondai no Aru Restaurant | 問題のあるレストラン

Par , le 6 décembre 2017

À force de disséminer dans ses séries des réflexions féministes, il fallait bien qu’un jour, Sakamoto Yûji (Saikô no Rikon, Woman) ose s’y attaquer plus directement. Pour le prouver, direction Mondai no Aru Restaurant et son restaurant aux nombreux problèmes, une fiction constituée de dix épisodes diffusés sur Fuji TV entre janvier et mars 2015 ; comme souvent, le premier et le dernier disposent de quinze minutes additionnelles. Un remake chinois est sorti sous le titre Solaso Bistro début 2017. Aucun spoiler.

Fatiguée d’être victimisée par des hommes condescendants et méprisants, la restauratrice Tanaka Tamako décide de prendre le taureau par les cornes et de se battre pour de meilleures conditions. Avec plusieurs de ses amies, elles aussi ayant souffert à divers degrés du machisme ambiant, elle lance un établissement de cuisine concurrençant celui qu’elle vient de quitter avec pertes et fracas. Peu importe si leurs rivaux masculins sont capables de tout pour leur barrer la route, elles sont prêtes à en découdre !

Au-delà des qualités propres de Mondai no Aru Restaurant, il convient de la replacer dans son contexte. Même encore en 2015, le Japon reste profondément marqué par ses valeurs traditionnelles et paternalistes. Si les mentalités évoluent, elles le font très lentement et persiste une considérable discrimination de la femme à divers niveaux, dont au sein du monde du travail. Par son message libérateur et son ton ouvertement militant, cette production étonne et plaît, d’autant que rares sont les fictions nippones à se permettre une telle liberté. La population locale n’a pas la culture de la critique franche, ce qui explique en partie cela. Certes, l’écriture ne manque pas de maladresses et souffre d’une tendance manichéenne desservant certainement ses propos, mais tout de même, rien que pour le principe, cette série revêt presque un caractère d’utilité publique. Incroyable, elle a profité d’un passage sur une chaîne de grande écoute, à un horaire tout à fait convenable. Et, oui, Sakamoto Yûji est bel et bien et un homme. Le premier épisode effraye légèrement tant il illustre de manière pêle-mêle et un peu poussive une multitude de conduites aussi révoltantes qu’elles sont le banal lot du quotidien de nombreuses femmes. Attouchements, humour gras, sous-entendus explicites et harcèlement de rue ponctuent leurs journées. L’évènement amenant l’héroïne à remuer ciel et terre pour changer les choses paraît assez surréaliste, mais tristement crédible pour un pays comme le Japon. Le visionnage en devient alors éprouvant et choquant. Heureusement, le récit décide par la suite de ralentir le rythme, de ne pas ressembler à un catalogue de tout ce qui fonctionne mal, sans que son message général perde au passage de sa puissance. Il ne se contente pas de pointer du doigt les comportements parfois abjects des hommes, il souligne toutes les réactions contrastées de ces femmes, les conséquences de ce que cela implique chez elles avec, par exemple, une tendance à l’autodénigrement, à se moquer des mamans au foyer ou à rentrer inconsciemment dans ce jeu misogyne. Avec un de ses personnages, Mondai no Aru Restaurant soutient également les membres de la communauté LGBT, toujours avec beaucoup de bienveillance et de respect. Dans l’ensemble, plus de subtilité et moins de stéréotypes auraient été bienvenus, ne le nions pas, mais répétons-le, l’effort est ici louable et mérite d’être perpétué. À force de parler de ces attitudes discriminatoires, la situation évoluera. Il le faut. Elle le doit.

Si ce n’est son message féministe, cette série ressemble malheureusement un peu trop au combat de David contre le méchant Goliath, avec tous les codes propres à la télévision nippone. Tanaka Tamako est une femme altruiste, dynamique et tenant à suivre ses principes moraux à la lettre. Forcément, quand une de ses amies d’enfance subit une terrible humiliation, elle voit rouge et décide de se venger de ses supérieurs, dont le perfide et mesquin Ameki Tarô (Sugimoto Tetta – Shôta no Sushi) dirigeant l’entreprise. Elle réunit cinq de ses camarades ne se connaissant pas sur le toit d’un immeuble et parmi ces gravats et autres déchets, elle leur propose de lancer leur restaurant. Bon, le délabrement avancé des lieux nécessitera un peu d’huile de coude, mais pour elle, ce pari n’en est pas un puisqu’elle sait s’entourer de personnes compétentes. Toutes ont fréquenté Tamako à un moment donné de leur existence et toutes apprécient sa joie de vivre et son optimisme. L’héroïne, si elle ne manque pas d’allant, peine à fédérer, car elle ressemble plus à un archétype qu’autre chose. Il est tout de même sympathique de voir Maki Yôko (Shûkan Maki Yôko) dans un rôle aussi positif. Les femmes gravitant autour se veulent plus intéressantes, avec une psychologie étudiée, bien que le scénario tende à dessiner trop grossièrement ce qui les anime. Effectivement, les épisodes cheminent de façon un peu mécanique et usent de flashbacks moyennement insérés, avec une voix off légèrement trop intrusive. Bistrot Fou accueille ces personnages hauts en couleur et plutôt attachants même si quelques-uns sont plus développés que d’autres, ce qui paraît assez logique compte tenu de leur nombre conséquent. L’hikikomori Chika (Matsuoka Mayu – Suizokukan Girl) se cache derrière des vêtements informes en raison d’un cadre familial compliqué, Kyôko (Usuda Asami – Poison) croit être une mère divorcée bonne à rien et accepte de son ex-mari les pires bassesses, Yumi (Nikaidô Fumi – Woman) se laisse marcher dessus par ses supérieurs condescendants alors qu’elle est surqualifiée pour son emploi, Nanami (You) a pris sa retraite et espère retrouver l’étincelle, l’adorable et solaire Haiji s’habille en femme et aime les hommes tout en étant né homme (il n’est pas vraiment précisé si elle·il se considère transgenre). À ce propos, Yasuda Ken l’incarnant se montre excellent et, en dépit du risque de verser dans la caricature avec un tel sujet, ce n’est nullement le cas, bien au contraire. L’électron libre Airi (Takahata Mitsuki – Toto Nê-chan) regarde ce microcosme de haut et joue à l’écervelée pour mieux se faire apprécier de sa direction masculine. Mondai no Aru Restaurant présente à travers cette sorte de récit initiatique de beaux portraits et donne une grande leçon d’amitié féminine.

Bistrot Fou comme feu, en français. Comment ça, feu n’est pas fou ?! Tamako réalise seulement après un commentaire éclairé de Haiji qu’elle s’est trompée dans la traduction du nom de son restaurant. Elle ne s’en formalise pas parce qu’après tout, ils sont tous un peu fous, non ? À l’instar des jeux en rythme avec les couverts, cette petite scène reflète parfaitement l’ambiance bon enfant, tendre et joviale de la série. Malgré le sérieux de son message et de plusieurs de ses moments, elle injecte au long cours un vent positif. Les hommes nuisent au bien-être de ces femmes, mais elles savent se serrer les coudes et c’est pour cela qu’elles s’en sortent la tête haute, grâce à cette solidarité. Les disputes arrivent et se suivent de réconciliations. En dépit d’un sentimentalisme parfois appuyé et d’une certaine mièvrerie, Mondai no Aru Restaurant évite plutôt habilement certains écueils habituels, dont cette tendance à limiter ses héroïnes à leurs romances. Effectivement, si l’amour n’est pas étranger à la fiction, il passe vraiment en arrière-plan ou reste platonique. Les personnages existent avant tout en tant qu’individus propres et ne sont pas montrés qu’à travers le prisme de leurs relations. Les indécrottables romantiques seront peut-être déçus sauf que Mondai no Aru Restaurant n’a pas pour objectif de favoriser des papillons dans le ventre. Non, elle souhaite donner envie aux femmes de se battre, de réfléchir sur leur condition et d’essayer de faire bouger les choses. La vengeance n’est pas du tout le moteur, contrairement à ce que les débuts laissent imaginer. Les épisodes illustrent surtout des tranches de vie. Dommage que les antagonistes, tous des hommes, soient aussi anecdotiques et unilatéraux. Entre le dirigeant détestable, ses sbires caricaturaux presque idiots et le jeune trublion (Suda Masaki – Tamiô), il n’y a pas grand monde à qui se raccrocher. Le chef Monji Makoto (Higashide Masahiro – Gochisô-san) s’en sort mieux, comme l’ex-collègue de Tamako (Fukikoshi Mitsuru – Yasha) finissant par évoluer un peu. En fait, tout va trop vite dans cette production partant dans tous les sens. L’humour existe, mais est moyennement géré, avec des blagues tombant à plat et empêchant parfois de prendre au sérieux ce qui se passe. Le ton est donc branlant, comme si le scénariste n’avait pu choisir entre la comédie et le drame. De surcroît, plusieurs intrigues auraient nécessité davantage d’exploration et les difficultés sont évacuées en deux coups de cuillère à pot. Pire, celles-ci ont de temps à autre leur résolution derrière l’écran, ce qui se révèle très frustrant ; le dernier épisode en souffre beaucoup, d’ailleurs. À noter que la nourriture revêt une place plutôt triviale, quand bien même les héroïnes montent leur restaurant et parlent souvent de leur plat favori qu’est le pot-au-feu. Les voir batailler ferme pour réussir met toutefois beaucoup de baume au cœur. La musique assez sympathique de Dewa Yoshiaki et de Habuka Yuri apporte du peps à cet ensemble doté d’une réalisation classique, avec la chanson énergique Mondai Girl de Kyary Pamyu Pamyu. Et les connaisseurs savoureront quelques clins d’œil à d’autres travaux de Sakamoto Yûji, dont la présence amusante des chats, probablement Matilda et Hassaku de Saikô no Rikon.

Pour résumer, malgré un traitement pas toujours très heureux du fait de grossières ficelles et de caractérisations parfois limitées, Mondai no Aru Restaurant ressemble à un pamphlet féministe encourageant et très pertinent. En plus de critiquer ouvertement le sexisme sous toutes ses formes et les conséquences plus ou moins directes que celui-ci favorise, la série célèbre les femmes dans leur individualité et essaye de leur donner la force de se battre pour leurs idéaux, de ne pas se laisser étouffer par ces signaux misogynes insidieux, constants. L’écriture induit par moments un arrière-goût de déception, car avec plus de finesse et une tonalité moins versatile, la production aurait pu avoir un impact beaucoup plus marqué ; d’autant qu’avec cette lutte contre ces grands méchants caricaturaux, elle se perd un peu dans ses propos. Mais répétons-le, outre cette tendresse communicative et cette énergie lumineuse, elle plaît pour la portée de son message éclairant, bienveillant et devant être propagé.

Supernatural (saison 12)

Par , le 29 novembre 2017

La vie est décidément injuste pour les Winchester parce que même après avoir écarté un être aux pouvoirs divins, ils doivent continuer d’œuvrer pour sauver la planète. Et comme Supernatural ne semble toujours pas vouloir s’arrêter, ils risquent de pourchasser les démons et autres créatures encore un petit moment. La douzième saison comporte vingt-trois épisodes diffusés sur The CW entre octobre 2016 et mai 2017. Aucun spoiler.

En dépit de son âge presque canonique pour la télévision, la série avait réussi l’an passé à nous confirmer qu’elle détenait de solides atouts dans sa manche, qu’elle était capable de sortir légèrement de sa routine un peu trop visible, de choyer son capital sympathie et d’oublier au moins provisoirement ses défauts les plus handicapants. Autrement dit, elle se montrait plaisante, surtout après une dixième année guère concluante. Hélas, la nouvelle ne parvient pas à maintenir le cap de bout en bout et laisse la majeure partie du temps perplexe. Le visionnage n’en devient heureusement jamais désagréable puisque les personnages se révèlent toujours aussi attachants à leurs manières. L’écriture continue de jouer la carte de la nostalgie avec maintes références et divers flashbacks remontant parfois aux tous débuts de la fiction, ce qui prouve justement la maîtrise en la matière des nouveaux showrunners que sont Andrew Dabb et Robert Singer. Mais avouons que tout traîne, manque d’envergure et délivre une impression de brouillard constant, comme si les scénaristes ne savaient pas où ils se dirigeaient. Arrivé en bout de course, le lien général saute enfin aux yeux sauf que pendant trop de semaines, les enjeux restent anecdotiques, avec des aventures indépendantes s’apparentant à du pur remplissage et des intrigues plus globales peu enthousiasmantes. Blâmons un traitement approximatif et quelques incohérences finissant par handicaper. Qui plus est, Supernatural oublie pour l’occasion de proposer des interludes plus drolatiques et décalés comme elle en avait pourtant l’habitude ; si l’humour n’est évidemment pas occulté, ces épisodes spéciaux font cruellement défaut – non, Hitler ne suffit pas. La série nous avait quittés précédemment par la découverte de la branche britannique des Hommes de Lettres, branche à première vue peu commode étant donné que l’une de ses membres, Lady Toni Bevell (Elizabeth Blackmore – The Vampire Diaries), ne trouvait pas mieux que de tirer sur Sam à bout portant. Cette saison inédite commence immédiatement après ce coup de feu et donne le ton d’emblée, car ces Européens sont prêts à tout pour obtenir ce qu’ils désirent. Mais justement, que veulent-ils ? Et puis, diable, ne sont-ils pas du même côté que celui des chasseurs ?!

Souhaiter approfondir cette fameuse société secrète d’érudits n’est en soi pas une tare, bien au contraire. Or, la production le fait avec ses gros sabots, se limite à une peinture manichéenne et ne profite presque pas de ce qu’elle a à portée de main. L’Angleterre respire depuis plusieurs années grâce au scrupuleux travail de ces personnes. Et pour cause, elles se sont débarrassées de tous les monstres de la nuit, qu’il s’agisse des vampires, des loups-garous ou moult dangers surnaturels. Cela étant, cette purge ne s’est pas effectuée sans accroc et repose sur une politique inflexible, quasiment dictatoriale et fanatique. Et voilà que les Hommes de Lettres ont maintenant décidé de s’attaquer aux États-Unis qu’ils estiment être peuplés de chasseurs incapables, grossiers, arborant des chemises en flanelle et buvant de la bière. Bref, la confrontation des deux cultures se fait dans la douleur et provoque de graves remous. Mais sachant qu’elles ont normalement des objectifs communs, la logique voudrait qu’elles s’associent et cheminent de concert. L’audience réalise rapidement que toute cette intrigue sent le soufre, surtout quand l’un des personnages les plus intéressants et montrant une autre manière de penser est brutalement écarté. Le récit progresse par à-coups, avec des figures comme Ketch (David Haydn-Jones) se limitant à l’archétype de la machine sans cœur, des grands et mystérieux pontes lovés dans leur tour d’ivoire. Y inclure une dominante technologique sortant tout droit de Mission: Impossible détonne et rappelle une fois de plus que cette saison inédite oublie trop régulièrement la subtilité d’antan, qu’il est l’heure de retourner à des fondamentaux. Et ce constat s’avère d’autant plus ironique que dans le fond, la série n’efface jamais ses origines, tente de développer le monde des chasseurs en apportant à ses protagonistes de nouveaux comparses et en ramenant les quelques rares survivants comme Jody et Eileen. Les ingrédients sont donc bel et bien présents, mais l’agencement des histoires entre elles et l’omission d’une ambiance létale, d’une franche tension, nuisent à l’appréciation. D’ailleurs, garder Lucifer sous le coude n’est pas non plus l’idée la plus lumineuse.

Comme à son habitude, le Diable berne la Terre entière et ne tient pas en place. Avoir fait la paix avec son père, Dieu, ne l’a pas du tout assagi et il reprend vite du poil de la bête. Encore plus en roue libre, incontrôlable et agaçant par ses mimiques, il est au départ gêné par son absence d’hôte. C’est pourquoi il saute d’humain en humain, Crowley et Castiel le pourchassant. Le démon et l’ange n’ont évidemment pas les mêmes motivations. Tandis que le premier rêve d’humilier Lucifer, le second se sent coupable de tout ce qui s’est passé et espère enfin aider les Winchester, ne plus se comparer à un boulet. Tristement, Supernatural n’arrive toujours pas à exploiter Castiel et cela désole, car le personnage est agréable, surtout quand il interagit avec ses grands amis, sa famille. En voulant protéger coûte que coûte ses proches, il commet de multiples erreurs et favorise l’ascension du Diable. La saison se perd un peu avec le costume du vieux rockeur ringard (Rick Springfield) et prend davantage d’envergure avec l’irruption plutôt inattendue, mais pertinente, d’un élément biblique qui, étonnamment, n’avait pas encore été évoqué dans la série. Néanmoins, cette intrigue sera développée l’année prochaine, celle-ci se bornant à amorcer le terrain, avec une fois de plus un succès relatif. Qu’il s’agisse de Kelly (Courtney Ford – Dexter), de la course contre la montre qui s’annonce et des alliances intéressées entre les différents clans, tout y reste superficiel et peu mémorable même si, contre toute attente, Rowena tire son épingle du jeu grâce à une utilisation inhabituelle. Les aventures défilent et s’oublient rapidement la télévision éteinte. Crowley n’est pas beaucoup mieux loti que son comparse angélique et ce qui se produit en toute fin se veut étonnant, bien que cohérent avec sa nature de revanchard imbu de sa propre personne. L’ultime épisode rate le coche en plus d’exagérer avec l’arrivée sur le devant de la scène d’une faille, d’un moyen narratif poussif pour probablement plaire aux fans et faciliter grossièrement la tâche des scénaristes. Quoi qu’il en soit, les Winchester sont sur tous les fronts entre les luttes intestines dans leur supposé groupe et la menace que représente Lucifer avec ses préoccupations héréditaires. L’irruption invraisemblable de leur mère, décédée depuis vingt ans, promet également de sacrées étincelles.

Oser faire revenir Mary Winchester des morts ne ressemble-t-il pas à un procédé surgi de nulle part ? À une très mauvaise idée ? Sur le papier, si. À l’écran, pas vraiment. Pour elle, Sam et Dean ne sont que des enfants qu’elle apprécie encore choyer, border dans leur lit. En sortant de sa tombe, elle retrouve l’aîné bien plus âgé, abîmé par la vie, rongé par plusieurs tourments qu’il cherche à camoufler derrière ses blagues pas toujours très fines. La saison a beau se perdre en circonvolutions, elle a au moins le mérite de traiter ce retour comme il se doit. Certes, Mary n’est pas facile à cerner, mais cela paraît logique au vu de tout ce qu’elle a déjà vécu, de ce qu’elle doit assimiler, du choc psychologique que cette résurrection provoque. Elle a été arrachée du Paradis avec une rare brutalité et elle est obligée de faire le deuil de son mari, de ses fils devenus grands, de tout ce qu’elle a raté. Le père est en partie présent grâce aux amusants petits clins d’œil à Jeffrey Dean Morgan et à son rôle dans The Walking Dead. Supernatural n’a jamais été très douée pour écrire ses personnages féminins et là, pour le coup, elle s’y adonne assez adroitement, ne serait-ce qu’en ne limitant pas Mary au statut de mère. Elle bataille ferme pour reprendre les rênes de son existence, jouir de sa vie de femme dans tous les sens du terme. Cette chasseuse sait se débrouiller seule et elle n’attend rien de personne, pas même de Sam et Dean. Il est par ailleurs agréable de voir les réactions des deux, de constater la résurgence de vieilles blessures, notamment avec Dean, tellement fragile derrière cette carapace. Les épisodes continuent aussi d’approfondir la relation des frères et prouvent que le stade des chamailleries répétitives de jadis n’est plus que du passé, au profit du respect mutuel et d’une certaine fierté réciproque. Les Winchester sont clairement arrivés à un apaisement, bien que cela n’empêche évidemment pas les disputes. Les déboires avec les satanés Britanniques où la fin justifie les moyens symbolisent en plus à merveille le cheminement de mentalité des héros, surtout chez Dean. Ses actes et ses propos ne font nul doute parce qu’il l’explique sans demi-mesure : chasser ne se résume pas à tuer, mais se rapporte en réalité à faire ce qui est juste. Cette évolution enthousiasmante témoigne de tout le travail effectué en amont par la production.

Pour conclure, cette douzième saison de Supernatural ne réitère pas le succès de la précédente et se montre irrégulière. Si les personnages et la mythologie de cet univers n’ayant plus beaucoup de surprises pour le téléspectateur chevronné continuent de séduire, l’écriture précise à retardement ses objectifs avec les Hommes de Lettres ; et à travers Lucifer, elle ne délivre pas une montée en puissance nécessaire pour une fiction de cette trempe. Les menaces demeurent ainsi trop longtemps superficielles et abstraites pour convaincre, et quand la roue commence enfin à tourner, le rythme s’emballe de manière déraisonnée, avec des développements brusques empêchant d’installer une solide atmosphère émotionnelle. Bref, certes la déception n’est pas vraiment de la partie malgré des figures parfois trop mises sur le banc de touche et une absence d’aventures désopilantes faisant la marque de fabrique de la série, mais quand bien même celle-ci souffle ici sa douzième bougie, elle est encore en mesure de se dépasser, alors qu’elle s’en donne correctement les moyens ! Non mais.

Woman | ウーマン

Par , le 22 novembre 2017

Parce que chassez le naturel et il revient au galop, le scénariste Sakamoto Yûji ne pouvait se contenter de Mother et de Soredemo, Ikite Yuku. Non il lui fallait poursuivre son long périple émotionnellement intense et pour cela, il a choisi Woman. Cette série comporte onze épisodes diffusés sur NTV entre juillet et septembre 2013, soit quelques mois seulement après la rafraîchissante Saikô no Rikon ; le premier et le dernier disposent de quinze minutes additionnelles. Aucun spoiler.

Depuis la brutale mort accidentelle de son mari, Shin, Aoyagi Koharu élève seule ses deux enfants. Elle cumule les emplois à temps partiel et aux horaires compliqués, ne bénéficie pas d’une quelconque aide sociale et est d’autant plus qu’isolée qu’elle n’a aucun contact avec sa mère et que son père est décédé des années auparavant. Malgré la dureté de ce contexte, elle s’accroche de son mieux, mais elle est humaine et, elle aussi, elle a ses propres limites qu’elle risque de dépasser un jour ou l’autre. C’est pourquoi, même si cela lui coûte, pour le salut des siens, elle est prête à ravaler sa fierté, sa colère et tout ce qui lui sera nécessaire.

La lecture du synopsis a probablement de quoi inquiéter les réfractaires au misérabilisme et au pathos gratuit. Sauf que l’écriture de cette série n’a pas été confiée à n’importe qui, mais à Sakamoto Yûji, un habitué du genre capable de justesse, de retenue et d’une grande sensibilité. Jamais Woman ne sombre dans le racolage ou le mélodrame poussif. Bien qu’elle illustre maintes adversités, qu’elle place son héroïne et ses proches dans des situations compliquées, elle n’y ajoute pas de terribles coups du sort, comme si le destin s’acharnait sur tous avec une certaine perversité. Au contraire, le récit favorise le quotidien trivial de cette mère célibataire vaillante. Les épisodes se limitent souvent à des tranches de vie magnifiques dans leur banalité et leur simplicité. L’idée n’est pas de hisser Koharu sur un piédestal telle une martyre, mais de dessiner ses journées avec authenticité et naturel. Elle s’échine au travail, s’occupe de ses enfants, essaye de passer un peu de temps de loisir avec eux, gère l’intendance de son petit logement, souffre dans les transports bondés et subit perpétuellement le regard méprisant des autres. Car derrière ces instantanés au demeurant presque anecdotiques, Woman en profite pour injecter une critique sociale, dont celui du statut de la mère célibataire au Japon. Une fois de plus, et comme le titre de la fiction l’annonce d’emblée, le scénariste met à l’honneur les femmes, mais plus particulièrement celles se voyant isolées comme Koharu. Malgré son courage et son abnégation, l’héroïne se retrouve dans une situation sociofinancière assez désespérée. Elle ne parvient plus à tout mener de front et c’est pour cela qu’elle part demander l’aide de l’État, qui la lui refuse. La série pointe du doigt les travers du système et la grande détresse de ces mamans d’autant que tous se permettent de les juger, de les conseiller, de leur expliquer à quel point elles s’y prennent mal, de les exclure. À travers les relations que la production dessine et les réactions moralisatrices et paternalistes de plusieurs figures tertiaires, elle aborde également la question de la maternité, de ce que cela implique et du fait que non, toute femme n’est pas vouée à être mère, que toutes ne le désirent pas dès leur prime jeunesse et que certaines ne sont pas faites pour l’être. Mine de rien, Woman apporte ainsi un vent de modernité salvateur, rafraîchissant et bienveillant, à l’image de son message alliant à la fois l’émotion brute et, en filigrane, une fine analyse sociofamiliale.

Alors qu’elle l’attendait à la maison, Shin (Oguri Shun) n’est jamais revenu, percuté par un train. Depuis, Koharu élève sa fille, Nozomi (l’excellente Suzuki Rio), et son fils, Riku (Takahashi Rai). Les années s’égrainent et sa situation se complexifie. Parce qu’elle n’a pas le choix, elle doit reprendre contact avec sa mère, Uesugi Sachi, qu’elle n’a pas vue depuis près de vingt ans. Elle n’a aucune envie de la rencontrer, pour des raisons compréhensibles. Celle-ci l’a abandonnée à l’époque et laissée à la charge de son père maintenant décédé. Mais Koharu le sait, si elle souhaite pouvoir rester debout, dynamique et offrir à ses enfants un cadre de vie décent, elle n’a que cette solution inconfortable. Le succès de Woman, outre sa capacité à dépeindre le quotidien de cette mère célibataire, repose aussi sur la confrontation entre Koharu et Sachi. La jeune femme paraît physiquement fragile, frêle, mais s’avère d’une grande force de caractère et de résilience. Mitsushima Hikari (Soredemo, Ikite Yuku) l’interprétant continue de démontrer son talent assez stupéfiant et subjugue par sa luminosité, sa posture et son naturel désarmant. La mise en scène apporte d’ailleurs beaucoup de profondeur à plusieurs moments émotionnellement intenses, entremêlant dureté, amertume, culpabilité et amour. L’histoire avance progressivement, à son rythme, crève des non-dits, et permet de comprendre ce qui s’est jadis passé et pourquoi les personnages sont arrivés au point où ils en sont. Encore une fois, les révélations ne sont ni fracassantes ni hors du commun, mais ordinaires, réalistes. La photographie jouant sur les teintes chatoyantes et feutrées amplifie la chaleur de l’été, période où prennent place les évènements racontés, et donne parfois l’impression d’évoluer hors du temps, comme si l’époque ou le lieu ne comptaient pas, symbole de l’universalité des sentiments convoyés. De même, la musique tout en douceur de Miyake Kazunori et surtout le soin accordé aux bruitages, avec le chant des cigales et les tintements du fûrin, insufflent beaucoup de poésie à cet ensemble tour à tour mélancolique, relaxant et résolument cathartique. Au-delà de la précarité de la mère célibataire, Woman travaille également le sens de la famille, qu’elle soit unie ou, au contraire, séparée.

Bien que Shin soit décédé au moment où la fiction commence, il apparaît régulièrement à travers des flashbacks correctement intégrés au reste. Aimable, calme et aimant, il a disparu trop tôt et sa mort revêt un caractère ayant son importance au fil des épisodes. Avec les caramels et les nashi, la série joue souvent sur des symboles triviaux agissant telles des réminiscences de sa présence, comme s’il veillait sur les siens. Et c’est qu’il est finalement au cœur de tout, mais ça, l’audience ne le réalise qu’en bout de course, une fois tous les éléments en sa possession. Les protagonistes portent pour la plupart beaucoup de tristesse, de doutes et de remords qu’ils doivent évacuer pour avancer. En retrouvant Sachi (Tanaka Yûko – Oshin), Koharu conserve pour le bien de ses enfants une attitude assez cordiale. Sa mère, elle, se montre froide en dépit de quelques fulgurances témoignant de son intérêt, de sa réserve et de sa crainte de ce qu’elle peut faire ou dire. Elle a peur de heurter sa fille qu’elle a déjà brisée, peur de finir elle-même blessée, peur d’éprouver son autre fille, Shiori (Nikaidô Fumi – Frankenstein no Koi), qu’elle a eue avec son second mari, le charmant et procrastinateur Kentarô (Kobayashi Kaoru – Shinya Shokudô). Cet homme profondément affable et cocasse est le soleil éclatant de la fiction. C’est lui qui cherche à recoller les morceaux, à forcer le destin et à tout faire pour réunir cette famille endommagée. Véritable boute-en-train, l’air de rien, il pousse les personnages dans leurs retranchements et amuse autant qu’il touche. Koharu souffre de voir sa mère mener une vie plutôt satisfaisante et entretenir un lien assez fusionnel avec sa demi-sœur. Pourquoi, elle, elle n’a pas eu le droit à tout ça ? Pourquoi sa maman s’en est-elle allée ? Et Shiori, elle, n’apprécie pas que cette Koharu surgisse de nulle part, surtout qu’en réalité, elle regrette plusieurs de ses actions qu’elle tait honteusement, dans le vain espoir de les oublier à jamais. La série fait ainsi se succéder des scènes mettant en avant ces protagonistes complexes, et plaît pour son émotion à fleur de peau. Elle trouve une juste mesure et la lourdeur de ses thématiques n’en devient pas étouffante, mais belle à en pleurer en raison de toutes ces nombreuses qualités et de son caractère finalement positif. La fiction n’est pas dénuée de défauts, amène à craindre le pire avec un évènement médical et perd quelque peu de sa force avec les déboires de l’amie de Koharu (Usuda Asami) et le couple dysfonctionnel que forment le travailleur social (Miura Takahiro) et la médecin (Tanimura Mitsuki – Cat Street), mais ce ne sont que de légers détails n’entachant presque en rien la quasi-solennité générale.

Pour conclure, en retraçant le quotidien d’une jeune mère célibataire dans sa simplicité la plus désarmante, Woman traite par la même occasion de sujets importants avec finesse et sensibilité. En plus de critiquer en arrière-plan le système social japonais et d’illustrer la précarité de ces femmes se retrouvant trop souvent démunies, elle aborde avec beaucoup de pudeur, d’humilité, d’émotions et de spontanéité la richesse de ces liens familiaux pétris de contradictions. La modestie et la tendresse de son ton toujours authentique, la relation maîtresse soutenue par une incroyable tension, l’interprétation de haute volée de son actrice principale ainsi que l’atmosphère délicate et poétique rendent le visionnage parfois très éprouvant, mais parce que la série évite le mélodrame facile, elle rappelle surtout la pureté d’une triste beauté où le temps n’est pas mesurable.

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