Woman | ウーマン

Par , le 22 novembre 2017

Parce que chassez le naturel et il revient au galop, le scénariste Sakamoto Yûji ne pouvait se contenter de Mother et de Soredemo, Ikite Yuku. Non il lui fallait poursuivre son long périple émotionnellement intense et pour cela, il a choisi Woman. Cette série comporte onze épisodes diffusés sur NTV entre juillet et septembre 2013, soit quelques mois seulement après la rafraîchissante Saikô no Rikon ; le premier et le dernier disposent de quinze minutes additionnelles. Aucun spoiler.

Depuis la brutale mort accidentelle de son mari, Shin, Aoyagi Koharu élève seule ses deux enfants. Elle cumule les emplois à temps partiel et aux horaires compliqués, ne bénéficie pas d’une quelconque aide sociale et est d’autant plus qu’isolée qu’elle n’a aucun contact avec sa mère et que son père est décédé des années auparavant. Malgré la dureté de ce contexte, elle s’accroche de son mieux, mais elle est humaine et, elle aussi, elle a ses propres limites qu’elle risque de dépasser un jour ou l’autre. C’est pourquoi, même si cela lui coûte, pour le salut des siens, elle est prête à ravaler sa fierté, sa colère et tout ce qui lui sera nécessaire.

La lecture du synopsis a probablement de quoi inquiéter les réfractaires au misérabilisme et au pathos gratuit. Sauf que l’écriture de cette série n’a pas été confiée à n’importe qui, mais à Sakamoto Yûji, un habitué du genre capable de justesse, de retenue et d’une grande sensibilité. Jamais Woman ne sombre dans le racolage ou le mélodrame poussif. Bien qu’elle illustre maintes adversités, qu’elle place son héroïne et ses proches dans des situations compliquées, elle n’y ajoute pas de terribles coups du sort, comme si le destin s’acharnait sur tous avec une certaine perversité. Au contraire, le récit favorise le quotidien trivial de cette mère célibataire vaillante. Les épisodes se limitent souvent à des tranches de vie magnifiques dans leur banalité et leur simplicité. L’idée n’est pas de hisser Koharu sur un piédestal telle une martyre, mais de dessiner ses journées avec authenticité et naturel. Elle s’échine au travail, s’occupe de ses enfants, essaye de passer un peu de temps de loisir avec eux, gère l’intendance de son petit logement, souffre dans les transports bondés et subit perpétuellement le regard méprisant des autres. Car derrière ces instantanés au demeurant presque anecdotiques, Woman en profite pour injecter une critique sociale, dont celui du statut de la mère célibataire au Japon. Une fois de plus, et comme le titre de la fiction l’annonce d’emblée, le scénariste met à l’honneur les femmes, mais plus particulièrement celles se voyant isolées comme Koharu. Malgré son courage et son abnégation, l’héroïne se retrouve dans une situation sociofinancière assez désespérée. Elle ne parvient plus à tout mener de front et c’est pour cela qu’elle part demander l’aide de l’État, qui la lui refuse. La série pointe du doigt les travers du système et la grande détresse de ces mamans d’autant que tous se permettent de les juger, de les conseiller, de leur expliquer à quel point elles s’y prennent mal, de les exclure. À travers les relations que la production dessine et les réactions moralisatrices et paternalistes de plusieurs figures tertiaires, elle aborde également la question de la maternité, de ce que cela implique et du fait que non, toute femme n’est pas vouée à être mère, que toutes ne le désirent pas dès leur prime jeunesse et que certaines ne sont pas faites pour l’être. Mine de rien, Woman apporte ainsi un vent de modernité salvateur, rafraîchissant et bienveillant, à l’image de son message alliant à la fois l’émotion brute et, en filigrane, une fine analyse sociofamiliale.

Alors qu’elle l’attendait à la maison, Shin (Oguri Shun) n’est jamais revenu, percuté par un train. Depuis, Koharu élève sa fille, Nozomi (l’excellente Suzuki Rio), et son fils, Riku (Takahashi Rai). Les années s’égrainent et sa situation se complexifie. Parce qu’elle n’a pas le choix, elle doit reprendre contact avec sa mère, Uesugi Sachi, qu’elle n’a pas vue depuis près de vingt ans. Elle n’a aucune envie de la rencontrer, pour des raisons compréhensibles. Celle-ci l’a abandonnée à l’époque et laissée à la charge de son père maintenant décédé. Mais Koharu le sait, si elle souhaite pouvoir rester debout, dynamique et offrir à ses enfants un cadre de vie décent, elle n’a que cette solution inconfortable. Le succès de Woman, outre sa capacité à dépeindre le quotidien de cette mère célibataire, repose aussi sur la confrontation entre Koharu et Sachi. La jeune femme paraît physiquement fragile, frêle, mais s’avère d’une grande force de caractère et de résilience. Mitsushima Hikari (Soredemo, Ikite Yuku) l’interprétant continue de démontrer son talent assez stupéfiant et subjugue par sa luminosité, sa posture et son naturel désarmant. La mise en scène apporte d’ailleurs beaucoup de profondeur à plusieurs moments émotionnellement intenses, entremêlant dureté, amertume, culpabilité et amour. L’histoire avance progressivement, à son rythme, crève des non-dits, et permet de comprendre ce qui s’est jadis passé et pourquoi les personnages sont arrivés au point où ils en sont. Encore une fois, les révélations ne sont ni fracassantes ni hors du commun, mais ordinaires, réalistes. La photographie jouant sur les teintes chatoyantes et feutrées amplifie la chaleur de l’été, période où prennent place les évènements racontés, et donne parfois l’impression d’évoluer hors du temps, comme si l’époque ou le lieu ne comptaient pas, symbole de l’universalité des sentiments convoyés. De même, la musique tout en douceur de Miyake Kazunori et surtout le soin accordé aux bruitages, avec le chant des cigales et les tintements du fûrin, insufflent beaucoup de poésie à cet ensemble tour à tour mélancolique, relaxant et résolument cathartique. Au-delà de la précarité de la mère célibataire, Woman travaille également le sens de la famille, qu’elle soit unie ou, au contraire, séparée.

Bien que Shin soit décédé au moment où la fiction commence, il apparaît régulièrement à travers des flashbacks correctement intégrés au reste. Aimable, calme et aimant, il a disparu trop tôt et sa mort revêt un caractère ayant son importance au fil des épisodes. Avec les caramels et les nashi, la série joue souvent sur des symboles triviaux agissant telles des réminiscences de sa présence, comme s’il veillait sur les siens. Et c’est qu’il est finalement au cœur de tout, mais ça, l’audience ne le réalise qu’en bout de course, une fois tous les éléments en sa possession. Les protagonistes portent pour la plupart beaucoup de tristesse, de doutes et de remords qu’ils doivent évacuer pour avancer. En retrouvant Sachi (Tanaka Yûko – Oshin), Koharu conserve pour le bien de ses enfants une attitude assez cordiale. Sa mère, elle, se montre froide en dépit de quelques fulgurances témoignant de son intérêt, de sa réserve et de sa crainte de ce qu’elle peut faire ou dire. Elle a peur de heurter sa fille qu’elle a déjà brisée, peur de finir elle-même blessée, peur d’éprouver son autre fille, Shiori (Nikaidô Fumi – Frankenstein no Koi), qu’elle a eue avec son second mari, le charmant et procrastinateur Kentarô (Kobayashi Kaoru – Shinya Shokudô). Cet homme profondément affable et cocasse est le soleil éclatant de la fiction. C’est lui qui cherche à recoller les morceaux, à forcer le destin et à tout faire pour réunir cette famille endommagée. Véritable boute-en-train, l’air de rien, il pousse les personnages dans leurs retranchements et amuse autant qu’il touche. Koharu souffre de voir sa mère mener une vie plutôt satisfaisante et entretenir un lien assez fusionnel avec sa demi-sœur. Pourquoi, elle, elle n’a pas eu le droit à tout ça ? Pourquoi sa maman s’en est-elle allée ? Et Shiori, elle, n’apprécie pas que cette Koharu surgisse de nulle part, surtout qu’en réalité, elle regrette plusieurs de ses actions qu’elle tait honteusement, dans le vain espoir de les oublier à jamais. La série fait ainsi se succéder des scènes mettant en avant ces protagonistes complexes, et plaît pour son émotion à fleur de peau. Elle trouve une juste mesure et la lourdeur de ses thématiques n’en devient pas étouffante, mais belle à en pleurer en raison de toutes ces nombreuses qualités et de son caractère finalement positif. La fiction n’est pas dénuée de défauts, amène à craindre le pire avec un évènement médical et perd quelque peu de sa force avec les déboires de l’amie de Koharu (Usuda Asami) et le couple dysfonctionnel que forment le travailleur social (Miura Takahiro) et la médecin (Tanimura Mitsuki – Cat Street), mais ce ne sont que de légers détails n’entachant presque en rien la quasi-solennité générale.

Pour conclure, en retraçant le quotidien d’une jeune mère célibataire dans sa simplicité la plus désarmante, Woman traite par la même occasion de sujets importants avec finesse et sensibilité. En plus de critiquer en arrière-plan le système social japonais et d’illustrer la précarité de ces femmes se retrouvant trop souvent démunies, elle aborde avec beaucoup de pudeur, d’humilité, d’émotions et de spontanéité la richesse de ces liens familiaux pétris de contradictions. La modestie et la tendresse de son ton toujours authentique, la relation maîtresse soutenue par une incroyable tension, l’interprétation de haute volée de son actrice principale ainsi que l’atmosphère délicate et poétique rendent le visionnage parfois très éprouvant, mais parce que la série évite le mélodrame facile, elle rappelle surtout la pureté d’une triste beauté où le temps n’est pas mesurable.

Black Sails (saison 3)

Par , le 15 novembre 2017

Toutes les bonnes choses ont une fin et, comme la chaîne Starz l’a déjà prouvé, elle sait éviter les séries interminables finissant par s’attiédir. En suivant cette même politique, Black Sails s’est donc arrêtée cette année au terme de sa quatrième saison, mais heureusement, nous n’en sommes encore ici qu’à la troisième. Les dix épisodes la constituant ont été diffusés entre janvier et mars 2016 ; ils avoisinent généralement l’heure. Aucun spoiler.

Contre toute attente, les capitaines Flint, Vane et Rackham se sont alliés et partagé le fabuleux trésor de l’Urca de Lima. L’idée est de veiller sur leur pactole, et pour cela, il faut d’abord réparer le fort qui a été sacrément malmené par les précédentes dissensions ayant mené Eleanor Guthrie derrière les verrous. Pendant que certains s’activent sur l’île, d’autres naviguent et font régner la terreur, car la piraterie n’a pas dit son dernier mot et terrasse qui entrave son chemin. Déjà bien amorcée l’an passé, l’offensive anglaise prend ses aises au cours de ces aventures inédites. Sans surprise, les Britanniques comptent évidemment mater ces boucaniers leur donnant du fil à retordre d’autant que l’Espagne, humiliée par la perte de son or, est prête à tout pour récupérer ce qui lui appartient. Les enjeux de cette saison apparaissent ainsi rapidement et tournent tous autour de la protection de Nassau, de la vengeance contre cette satanée couronne outre-Atlantique et de cette tentative de se libérer des décisions souvent avilissantes de dirigeants intouchables dans leur tour d’ivoire, de foudroyer un esclavage physique ou idéologique. Les complots, rebondissements et autres retournements de situation continuent d’alimenter le quotidien de ces protagonistes perpétuellement sur la brèche. La menace s’avère insidieuse et plutôt fourbe, car il n’est nullement question de coups de canon et de massacres, mais de pardons, une approche que Flint connaît trop bien… L’antagoniste revêt le costume du nouveau gouverneur, Woode Rogers (Luke Roberts – Ransom), qui n’est pas né de la dernière pluie, comprend assez bien ce qui l’attend et ne ressemble en aucun cas à un individu naïf, cruel ou manichéen. Au contraire, ce personnage permet de troubler les frontières et de rendre la bataille plus fine et passionnante à suivre. Il sait en plus parfaitement s’entourer et profite de l’expérience d’une femme dont le funeste sort semblait pourtant acté. Le chasseur de pirates Benjamin Hornigold, l’irruption du redouté Barbe Noire, le retour au pays d’une pestiférée, les luttes intestines, la dépression d’un capitaine en roue libre ou encore l’arrivée sur le devant de la scène d’un village caché aux yeux de tous représentent plusieurs des moments de cette saison allant crescendo. Elle ne se départ heureusement pas de l’esthétique soignée caractérisant Black Sails depuis ses débuts. Quel plaisir de regarder ces paysages paradisiaques et d’assister à ces voyages maritimes où le soleil éclatant lègue parfois brutalement sa place à des tempêtes mortelles, véritables symboles du maelström dans lequel les héros sont plongés.

Le décès de son grand ami Thomas Hamilton avait déjà sérieusement ébranlé Flint et l’assassinat d’une rare brusquerie de Miranda Barlowe le fait presque perdre la raison. Malgré cette douleur indicible qu’il nie, il continue de mener le Walrus et son équipage. Force est de constater que ses décisions ne paraissent guère réfléchies, mais plutôt impulsives, voire suicidaires. John Silver, désormais devenu quartier-maître, essaye tant bien que mal de tempérer les démons de son capitaine qui, du fait de sa nature taiseuse et peu affable, ne se laisse pas approcher. La conjoncture n’est donc pas au beau fixe en dépit de nombreuses victoires contre les hauts fonctionnaires britanniques exécutés les uns après les autres, au fil des escales sur les différentes îles des Caraïbes. La saison poursuit avec succès et finesse l’exploration de la psyché de cet ancien aristocrate. Perdu et brisé, il n’écoute vraiment plus personne et mène son équipage à sa guise en manipulant et culpabilisant comme il en est coutumier. S’il a toujours agi de la sorte, il avait encore jusque-là quelques gardes de fou ; sauf que ceux-ci gisent maintenant six pieds sous terre. La première partie de ces épisodes montre ainsi un personnage incontrôlable entraînant dans sa chute ses hommes, bien que plusieurs d’entre eux comme le sympathique Billy Bones ne soient pas dupes et tentent de rééquilibrer la situation. Déjà amorcée précédemment, la dynamique unissant Silver à Flint prend littéralement son envol et promet de belles scènes sublimées par des dialogues intéressants. La défiance se transforme en respect et tutoie une amitié quelque peu dangereuse. Silver se rapproche pas à pas de la figure légendaire écrite par Robert Louis Stevenson, ne serait-ce que d’un point de vue physique avec sa jambe en moins qui le fait atrocement souffrir. Il est amusant de constater qu’il ne maîtrise finalement plus son destin, que ce sont ses comparses qui tirent profit de ce qu’il dégage et inspire à la foule. Plus posé et mature, bien moins opportuniste, il embrasse sa nature de pirate et commence à réaliser que la noirceur qui l’effraie tant chez Flint risque de le contaminer. La série travaille vraiment sa psychologie, les affres de ses principaux personnages, sans jamais en devenir verbeuse, pompeuse ou trop didactique. Au contraire, elle trouve toujours une juste mesure appréciable en alliant autant ses rebondissements rythmés, son souffle émotionnel et intimiste que ses ficelles géopolitiques.

Pendant que Flint, Silver, Billy et les autres naviguent, massacrent et s’écharpent, Vane et Rackham sécurisent au mieux Nassau. Max n’est pas non plus en reste et refuse tout au long de la saison de baisser les bras, de quitter son île et ce statut qu’elle vient enfin de réussir péniblement à atteindre. Elle dirige maintenant d’une main de maître ce petit monde et persévère, quitte à devoir se séparer de désirs plus personnels. L’écriture oublie heureusement l’espèce de mariage à trois entre Rackkam, Anne Bonny et l’ex-prostituée, probablement parce que leurs différentes relations se sont clarifiées, apaisées, mais garde son ton féministe bienvenu. Le premier rêve de laisser son nom à la postérité et plaît encore par son humour, sa désinvolture de façade et ses répliques élevées dotées d’une touche cocasse. Malin, il retombe souvent sur ses pieds et prend soin de ses proches qui se comptent sur les doigts d’une main. Son amitié avec Vane conduit à de jolis passages, tout comme son amour pour l’écorchée vive Anne bénéficiant de son côté d’un développement progressif. Black Sails ne choisit pas toujours la facilité et mélange régulièrement ses cartes en insérant de nouveaux personnages et en n’hésitant pas à en écarter définitivement certains emblématiques, parfois d’une manière très cruelle, mais efficace et d’une grande portée symbolique. Dommage toutefois que la série ne tire pas plus profit de l’arrivée du fameux Edward Teach, connu en tant que Barbe Noire. Il en impose et permet notamment à Vane d’affirmer ses valeurs, mais compte tenu de son aura et de l’interprétation de Ray Stevenson (Rome), il aurait pu être moins en retrait. Cela offre néanmoins l’occasion aux autres de tirer leur épingle du jeu. Les complots ne manquent pas, les alliances se défont et se refont et le scénario semble savoir où il se dirige, ce qui fait plaisir. En dehors de toutes ces figures, plusieurs plus mineures ne déméritent pas et construisent les fondations de cet univers en ébullition finissant logiquement par imploser puis littéralement exploser. Le récit s’arme d’une montée en puissance assez incroyable et s’octroie un ultime chapitre riche en action, en batailles maritimes comme terrestres.

En conclusion, la troisième saison de Black Sails poursuit le voyage initié par les précédentes en n’arrêtant jamais de se bonifier avec le temps, tout en entretenant sa superbe mise en scène et son absence de manichéisme. Plutôt ambitieuse et empreinte d’une certaine réflexion sur les libertés, sur les tourments individuels et plus généraux d’un microcosme en perte de vitesse, elle n’a de cesse que de conjuguer un sens de l’aventure exaltante à des séquences chargées en émotions diverses. Ses épisodes en deviennent alors nerveux, brutaux et d’une férocité par moments insoutenable, à la fois pour ses figures ferraillant ferme pour conserver les rênes de leur existence, mais aussi pour les téléspectateurs comprenant que les dés sont de toute manière pipés dès le départ. La rigueur apportée à ses personnages fait mouche et offre une galerie nuancée inspirant des sentiments contradictoires, mais d’une réelle authenticité. Avec l’irruption de l’offensive anglaise et d’un contexte historique soigné, les enjeux prennent un tournant plus politique et gagnent ainsi en superbe, en densité et en intérêt. Autrement dit, cette production trop méconnue tient haut la barre de bout en bout et continue de prouver qu’elle mérite plus que le détour. Diable, sa conclusion s’annonce déchirante et explosive !

Saikô no Rikon | 最高の離婚

Par , le 8 novembre 2017

Deux cents. Voilà la deux centième série hebdomadaire japonaise à apparaître sur Luminophore depuis 2007. Déjà ! Je me souviens encore comme si c’était hier de mes débuts dans ce nouvel univers. Ce n’est qu’après avoir terminé Saikô no Rikon, soit le meilleur divorce en français, que j’ai réalisé sa place particulière et je suis bien contente d’être tombée sur elle pour marquer cette occasion. Scénarisée par Sakamoto Yûji (Mother) que l’on ne présente plus, elle se compose de onze épisodes diffusés sur Fuji TV entre janvier et mars 2013 ; le premier et le dernier disposent d’une douzaine de minutes additionnelles. Le bonus datant de 2014 sera traité plus tard. Aucun spoiler.

Mitsuo et Yuka se sont mariés il y a presque deux ans, mais depuis, ils passent leurs journées à se disputer, souvent pour des broutilles. Sur un coup de tête, ils décident un soir d’imprimer les papiers de divorce et de les signer. Voilà, ils sont libres. Du moins, en apparence, car en vérité, ce n’est que le début d’un long parcours. Ils sont pour un temps obligés de cohabiter et de mentir à leur propre famille. Et quand s’y ajoute l’irruption d’une ancienne camarade de classe pour qui Mitsuo semble avoir un faible et de son époux, la situation devient encore plus explosive…

Grâce à Saikô no Rikon, Sakamoto Yûji montre une fois de plus son appétence pour les sujets un peu controversés allant à contre-courant d’une société toujours trop patriarcale et misogyne. En évoquant le meilleur divorce, le titre de sa fiction donne déjà le ton et laisse supposer qu’une séparation pourrait être préférable. L’idée n’est pas du tout d’affirmer que rompre son mariage est la solution, mais une parmi d’autres, le but étant de favoriser le bonheur des deux parties concernées. Tout au long de ces épisodes, le scénariste en profite pour y injecter un message dont il est coutumier, quelques petites réflexions susceptibles de faire progresser les mentalités nippones. Il matérialise par exemple d’emblée les différences de traitement entre les hommes et les femmes, les secondes passant trop régulièrement en arrière-plan et subissant une pression parfois insupportable. Il admet avec un léger cynisme que la roue commence heureusement à tourner puisqu’il n’y a pas si longtemps, un époux pouvait très bien demander le divorce parce que sa conjointe ne cuisinait pas assez bien à son goût ! Si l’objectif de la série est plutôt de dessiner la fin d’une relation et de plonger avec facétie dans les pensées de ses protagonistes, elle se ne limite donc pas uniquement à cette approche. Elle apporte un éclairage intéressant sur l’évolution socioculturelle du Japon, souvent de façon très subtile ou de manière plus frontale à travers le parallèle avec la grand-mère de Mitsuo (Yachigusa Kaoru – Byakuyakô) ayant divorcé avec fracas plusieurs décennies plus tôt. Ainsi, résumer Saikô no Rikon a une énième comédie romantique serait plus que réducteur d’autant qu’en plus de s’approprier les codes du genre et d’en jouer, elle s’arme d’une tonalité émotionnelle d’une grande finesse.

C’est en essayant de fuir la région de Tôhoku après le séisme meurtrier de mars 2011 que Mitsuo et Yuka se sont rencontrés. Ils se sont rassurés, rapprochés, puis mariés quasiment dans la foulée. Au premier regard, ils n’ont rien en commun. Il est aussi rigide et intrusif qu’elle est simple et désordonnée. Leurs différences les amusaient au départ, mais elles ont rapidement fini par les agacer, voire les exaspérer. Arrivés en 2013, ils en sont au stade où ils ne se supportent plus, la moindre action la plus triviale de l’un provoquant moult soupirs et énervements de la part de l’autre. C’est pourquoi ils décident un soir, suite à une nouvelle discorde au demeurant plutôt ridicule, de divorcer. Mais si le processus est très facile au Japon d’un point de vue administratif, il implique comme partout des conséquences plus larges. Quitter son conjoint signifie potentiellement devoir changer ses habitudes, se séparer de ses animaux, déménager, couper parfois les ponts avec certains amis et son ex-belle-famille, etc. Pour ne pas brusquer qui que ce soit et en attendant de trouver des solutions, Yuka et Mitsuo choisissent alors de ne rien révéler et de rester sous le même toit. Bien sûr, rien ne se passe comme prévu, les deux continuant de se chamailler et rivalisant pour savoir qui s’en sortira le mieux – ou le montrera le mieux ! D’ailleurs, doivent-ils rebondir de suite ? Profiter de leur célibat retrouvé ? Se remettre déjà en couple ? Contre toute attente, ils réalisent après coup avoir peut-être commis des erreurs et que la personne ayant partagé leur existence n’est pas si irritante que ça… À l’opposé, les Uehara paraissent filer le grand amour, sauf que Ryô trompe Akari, une ancienne petite amie d’université de Mitsuo qu’il n’a jamais oubliée. Par hasard, ce dernier croise son chemin et imagine sa vie avec elle, elle qui, à ses yeux, est bien plus fréquentable que sa désorganisée d’ex-femme. Les quiproquos et tergiversations alimentent le quotidien de ce quatuor tour à tour agaçant, touchant, drôle, et finalement, continuellement authentique. Le tout est justement mis en valeur par l’excellente musique de Segawa Eishi habillant à bon escient la versatilité de ces scènes ; les violons picaresques et le piano spleenétique s’adaptent au reste et laissent parfois place au silence, parfait reflet de tout ce qui ne fonctionne plus. Quand rien ne va, à quoi bon batailler, autant se taire et partir, non ? Ou faut-il s’accrocher ?

Plutôt que d’illustrer la naissance et la construction de couples, Saikô no Rikon s’attaque à leur désagrégation. Et même dans ce registre, elle surprend assez puisqu’elle ne cherche nullement l’emphase spectaculaire en multipliant les bassesses et autres méchancetés baignant dans un humour noir corrosif et hargneux. Au contraire, elle opte pour un angle bien plus terre-à-terre, moins cynique, plus mélancolique, là où s’entremêlent douceur et amertume ; quelque peu à l’instar de ces relations reposant encore sur la nostalgie de ces si jolis moments, mais où le doute s’installe insidieusement, avant de finir par occuper un espace trop envahissant. Pour appuyer ses propos, elle s’arme d’une ambiance changeant habilement au gré des périodes. L’écriture alterne les passages drôles, quasiment burlesques, avec d’autres plus dramatiques et chargés en affects. La qualité de ses répliques souvent très vives et incisives, avec en sus de longs monologues menés d’une main de maître par des acteurs compétents, touche au but et impose un rythme soutenu parfois digne d’un match de ping-pong verbal. En faisant preuve d’une labilité émotionnelle symbolisant à merveille les incertitudes de ses héros perdus, la fiction n’hésite pas non plus à mélanger les genres et troubler les frontières. Car au final, les protagonistes ne savent pas réellement ce qu’ils désirent. Ils sont jeunes, ne se comprennent pas vraiment eux-mêmes, alors communiquer et construire une relation avec autrui s’avère encore plus complexe. La réalisation ne manque pas de sobriété en dehors de plans légèrement atypiques donnant l’impression d’observer en catimini ce qui se passe ou, à l’aide d’un objectif fisheye, de surplomber les évènements et de refléter le malaise des personnages sur l’instant. Les régulières séquences individuelles du quatuor, comme celles chez le dentiste pour Mitsuo, prolongent cette proximité avec l’audience. Saikô no Rikon propose donc une véritable plongée dans l’intime, dans la vulnérabilité, sans pour autant en devenir racoleuse, bien au contraire, mais pour mieux créer un pont émotionnel et fédérateur.

Hamasaki Mitsuo est un homme maniaque, limite psychorigide, logorrhéique, se mêlant de tout, rabat-joie et définitivement égocentrique. Son échelle des valeurs dysfonctionne étant donné qu’en cas de tremblement de terre, il se préoccupe surtout de l’état de son bonsaï et non pas de celui de sa femme, Yuka. Tiré à quatre épingles, il essaye d’entretenir sa santé sauf que celle-ci se dégrade progressivement. Tout au long de la série, il n’a de cesse que de se bloquer le dos et de subir maintes contrariétés du même ordre. Ne somatise-t-il pas un peu, d’ailleurs ? Eita (Soredemo, Ikite Yuku) incarne avec adresse cet individu probablement insupportable à côtoyer, mais délicieux à observer à l’écran, toujours grâce à ce ton cocasse et sardonique. Yuka, elle, n’a rien à voir. Affable, procrastinatrice, plutôt excentrique et joviale, elle fait preuve d’un naturel rafraîchissant. Toutefois, derrière ce masque badin se cachent une tendance à l’autodépréciation et un manque absolu de confiance en elle. Yuka doute beaucoup et s’est forgé une solide carapace pour mieux tromper les gens. Mais arrive un moment où celle-ci se fissure. Tout comme son comparse, Ono Machiko (Carnation) effectue ici un travail assez remarquable et l’alchimie des deux participe grandement au charme de cet ex-couple atypique n’en ratant pas une pour se lancer des piques. Tout aussi fantasques à leurs manières, les Uehara ont beau arborer une image paisible et de bonheur, ce n’est pas le cas. Akari (Maki Yôko – Shûkan Maki Yôko) exerce comme masseuse et tombe un jour par hasard sur Mitsuo qu’elle n’avait pas vu depuis des années. Réservée et taiseuse, elle affiche un visage assez impassible, ce qui ne signifie pas qu’elle ne souffre pas en silence. Son mari, Ryô (Ayano Gô – Kônodori), se montre de son côté très indolent et paraît ailleurs, indifférent. Il trompe sa femme avec plusieurs autres et ne s’en préoccupe pas. En dépit de ses actions condamnables, la série ne le dépeint jamais tel le cruel méchant. Une fois de plus, l’écriture joue la carte de la complexité, comme quoi rien n’est jamais blanc ou noir, que l’amour ne suffit pas toujours. Ce quatuor se rencontre souvent ensemble comme séparément et la fiction s’attaque à de multiples associations en mélangeant de bout en bout ses dynamiques. Les situations évoluent, les héros aussi, à l’image d’un savoureux et élégant générique de fin méritant le détour. Autour de ce petit monde gravitent des figures plus secondaires, bien que non dénuées d’intérêt ; c’est notamment l’occasion d’y retrouver Kubota Masataka (Keitai Sôsakan 7).

Pour résumer, malgré un genre paraissant légèrement sclérosé, Saiko no Rikôn se montre originale et intelligente en discutant du délitement d’une relation et non pas de ses débuts. La sincérité et la sensibilité de l’écriture talentueuse confèrent à cette histoire mettant en avant deux couples ne se comprenant plus une dimension universelle, à fleur de peau et très humaine. Car dans ces épisodes à l’ambiance sensiblement burlesque et riche en dérision, les personnages pétris de contradiction ne se limitent jamais à des portraits caricaturaux ou les rebondissements à des effets spectaculaires. Au contraire, tout n’y est que simplicité dans son plus bel apparat. Les amateurs de récits intimes non dépourvus d’une délectable touche piquante apprécieront ainsi l’immersion dans ce petit microcosme imparfait, tendre et cruel à la fois. Le soin apporté à la psychologie de ses protagonistes évolutifs tiraillés entre leurs qualités et défauts et les vivifiants dialogues savamment menés rendent le visionnage de cette zizanie tragicomique rafraîchissant, drôle, émouvant et définitivement indispensable.

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